Vous êtes ici :

Les nouvelles manières d'entreprendre

Interview de Philippe Silberzahn

philippe Silberzahn
professeur d'entrepreneuriat en écoles de commerce

<< L’entrepreneuriat n’est pas une affaire de super héros >>.

Philippe Silberzahn est professeur d’entrepreneuriat, stratégie et innovation à EMLYON Business School et chercheur associé à l’École Polytechnique (CRG). Il intervient également à HEC Paris.

Ses travaux portent sur la façon dont les organisations gèrent les situations d’incertitude radicale et de complexité, sous l’angle entrepreneurial avec l’étude de la création de nouveaux marchés et de nouveaux produits, et sous l’angle managérial avec l’étude de la gestion des ruptures, des surprises stratégiques et des problèmes complexes par les grandes organisations.

Il intervient régulièrement sur ces questions auprès des entreprises et acteurs publics via des conférences, séminaires ou missions de conseil.

Il a plus de vingt ans d’expérience en industrie comme entrepreneur et dirigeant d’entreprise, ayant participé à la création ou l’acquisition de quatre entreprises de technologie (en France et à l’étranger), et comme consultant international.

Dans cet entretien, Philippe Silberzahn expose son analyse des ressorts de l’entrepreneuriat dans la société et nous amène à reconsidérer le « fait entrepreneurial » sous l’angle de valeurs et de principes forts qui contribuent à démystifier la figure de l’entrepreneur et sont, selon lui, le terreau d’une « société entrepreneuriale ».

La culture entrepreneuriale semble aujourd’hui survalorisée dans la société. Qu’en pensez-vous ?

Au-delà d’une pensée dogmatique selon laquelle tout doit être « entrepreneurial », je pense que le vocabulaire et la logique d’action de l’entrepreneuriat imprègnent progressivement l’ensemble de la société, si bien que l’on ne parle plus seulement d’économie entrepreneuriale mais plus largement de société entrepreneuriale. Richard Straub, le président du Forum mondial Peter Drucker[1] expliquait très bien que ce qui est en jeu, est pour chacun « la capacité de s’emparer avec passion des problèmes auxquels nous sommes confrontés, et d’accepter la responsabilité de créer nos propres solutions. ».

 

 

Quels sont selon vous les signes de l’émergence de cette société entrepreneuriale ?

Je le vois par exemple chez mes étudiants. Au départ, ils visent la grande entreprise internationale, le prestige. Souvent ils reviennent avec des désillusions et décident de devenir autoentrepreneur. Il y a une moindre volonté de se plier aux règles de la grande entreprise. L’entreprise ultra-hiérarchisée n’est plus en phase avec les aspirations des nouvelles générations, ce qui se traduit par une dynamique entrepreneuriale qui reflète des aspirations à plus d’autonomie et de liberté.

Je le vois également dans les grandes entreprises qui veulent toutes devenir plus « entrepreneuriales ». Elles développent leurs propres incubateurs pour exploiter le talent entrepreneurial à l’extérieur, elles ouvrent des « labs » et des espaces de « coworking » pour expérimenter de nouvelles approches, elles adoptent avec impatience de nouvelles méthodes telles que le « lean startup » ou le « design thinking » et elles organisent des « hackathons » et des « start-up weekends », entre autres. Elles veulent devenir agiles en développant à la fois la maîtrise de leur activité actuelle et la capacité d’en créer de nouvelles.

Pour autant, je crois que la société entrepreneuriale a du mal à émerger véritablement car il ne s’agit pas uniquement de repenser les outils et les méthodes de l’entrepreneuriat mais plus fondamentalement les valeurs et les principes qui l’animent. Or sur ce point, la recherche a longtemps été insuffisante pour décrypter ces valeurs et principes. Mon analyse consiste à dire que ce sont les principes de l’effectuation qui portent en eux des valeurs fortes sur lesquelles peut reposer la construction d’une société entrepreneuriale au sens de Peter Drucker.

[1] Peter Ferdinand Drucker (1909-2005) était un professeur, consultant américain en management d'entreprise, auteur et théoricien. Il est à l'origine de nombreux concepts utilisés dans le monde de l'entreprise, comme l'esprit d'entreprise et l'innovation systématique.

Qu’est-ce que l’effectuation ?

l’entrepreneur, plutôt que de prévoir l’évolution de son environnement, il le transforme

Deux approches ont prédominé pour comprendre l’entrepreneuriat. Celle qui défend l’idée de l’entrepreneur au sens du génie créatif, qui a une grande idée et qui la développe grâce à son génie. L’autre, celle de l’école d’Harvard, qui soutient que l’entrepreneuriat est une question de méthode de gestion. L’effectuation, à travers les recherches de Sarasvathy[1], ne repose ni sur l’une ni sur l’autre de ces approches, mais adopte une approche empirique et rationnelle de l’entrepreneuriat. Elle part en effet de l’observation de terrain des entrepreneurs pour comprendre comment ils procèdent concrètement, pour s’apercevoir que l’entrepreneur n’est ni le génie créatif, ni le preneur de risques inconsidérés, ni le visionnaire que l’on croit, qui n’aurait plus qu’à dérouler un plan d’action pour atteindre les objectifs qu’il s’est fixés. Dans la réalité, l’entrepreneur commence souvent sans avoir une grande idée, il raisonne davantage en termes de pertes acceptables qu’en termes de risques inconsidérés, et surtout il part des ressources dont il dispose pour atteindre ses objectifs et non l’inverse ! C’est cela la démarche effectuale : c’est une logique d’action avant tout. Elle pose que l’entrepreneur, plutôt que de prévoir l’évolution de son environnement, il le transforme. L’effectuation établit par conséquent un certain nombre de principes (voir plus bas), qui ne constituent pas pour autant une méthode, mais qui rendent l’entrepreneuriat actionnable et enseignable à tout un chacun.

[1] L’effectuation trouve son origine dans les travaux de recherche menés à la fin des années 90 par Saras Sarasvathy, une jeune doctorante d’origine indienne, ancienne entrepreneuse, conduits sous la direction d’Herbert Simon, prix Nobel d’économie, à l’université Carnegie Mellon.

Est-ce que cette manière très pragmatique et finalement assez intuitive de considérer l’entrepreneuriat sous-entend qu’il y a un potentiel d’entrepreneurs qui est sous-estimé dans notre société ?

Face aux tenants de l’ingénierie sociale, l’effectuation réaffirme l’importance de l’initiative individuelle

Dès lors que l’on dit que l’entrepreneuriat n’est pas une affaire de super héros mais relève de principes  et valeurs relativement simples à comprendre et à appliquer, on peut les enseigner et les mettre en pratique sans invoquer un quelconque « gène de l’entrepreneur ». Ces valeurs se résument à un message simple : tout le monde peut apporter un changement entrepreneurial, indépendamment de sa race, de son âge, de son sexe, de son niveau d’éducation, de l’endroit où il vit, ou des ressources qu’il possède. Le changement commence par l’individu et n’est possible qu’avec lui. Face aux tenants de l’ingénierie sociale, l’effectuation réaffirme l’importance de l’initiative individuelle. L’avènement de la société entrepreneuriale ne sera ainsi pas seulement le fait de groupes responsables de la société, comme le pensait Peter Drucker, mais aussi et peut-être surtout des individus eux-mêmes, d’où qu’ils viennent et quels qu’ils soient.

Je pense que derrière cette vision démystificatrice de l’entrepreneuriat, il y a un énorme potentiel de changement social. Pour autant, je ne crois pas du tout à la disparition du salariat et au discours du « tous entrepreneurs ».

Est-ce que les inégalités de ressources culturelles, financières et sociales entre individus ne sont pas tout de même des facteurs discriminants qui ne permettent pas à tout le monde d’entreprendre ?

L’entrepreneur peut très bien accéder aux ressources dont il a besoin avec peu d’argent, voire sans argent

Il ne faut pas confondre les ressources et l’argent. L’entrepreneur peut très bien accéder aux ressources dont il a besoin avec peu d’argent, voire sans argent. Les ressources sur lesquelles l’entrepreneur va s’appuyer pour démarrer sont sa personnalité (qui va l’orienter dans telle direction plutôt que telle autre, ou le rendre sensible à tel problème), ses relations (qui vont constituerson vecteur) et ses connaissances (son expertise). Or tout le monde a ces ressources. Même quelqu’un de jeune ou démuni possède de nombreuses ressources de ces trois types. Il n’est pas forcément nécessaire de connaitre un patron du CAC 40 pour entreprendre ! Cela peut être un voisin qui va mettre à sa disposition une machine par exemple. Donc l’argent n’est en aucun cas un prérequis au démarrage d’une activité entrepreneuriale. En revanche, il peut être un facteur discriminant dans les étapes ultérieures de développement.

L’accompagnement à l’entrepreneuriat tel qu’il est aujourd’hui pratiqué est-il en phase avec les principes de l’effectuation ?

Il y a donc un enjeu pour l’accompagnant de passer d’une position de contrôleur à une position de co-créateur.

Je ne le pense pas car il est fondamentalement tourné sur une logique d’objectifs assignés au projet entrepreneurial, en mettant justement le business plan au centre. Or si les objectifs ne sont pas fixés à l’avance comme c’est le cas dans des situations d’incertitude, l’accompagnant se trouve aujourd’hui démuni. Il y a donc un enjeu pour l’accompagnant de passer d’une position de contrôleur à une position de co-créateur. Il doit pouvoir dire : « tu en es là aujourd’hui, quelles sont les choses possibles dans l’étape suivante ? ». C’est beaucoup plus créatif et engageant pour la personne qui accompagne. Il y a un vrai questionnement là-dessus dans les CCI qui se disent peu outillées pour accompagner « hors business plan ».

Mais cette observation est surtout valable pour l’entrepreneuriat innovant. Si demain, il s’agit d’accompagner une personne qui veut monter sa pizzeria, la démarche planificatrice par le business plan reste pertinente. Par contre, dans les domaines nouveaux comme l’intelligence artificielle ou les technologies pour personnes âgées par exemple, où il y a beaucoup d’incertitude technologique, réglementaire, sociologique, économique, la vision que l’entrepreneur forme du marché aujourd’hui sera probablement obsolète dans deux ans ! Dans cet environnement d’incertitude, la prévision est couteuse car compliquée, et de surcroit contreproductive. Dans ce cas, au lieu de se focaliser sur les éléments prévisibles d’un environnement qu’il contrôle, l’entrepreneur fait le contraire, et se focalise sur les éléments contrôlables d’un environnement qu’il ne peut pas prédire. Ces éléments contrôlables, ce sont les liens qu’il va pouvoir nouer avec certains acteurs. Pour reprendre l’exemple des technologies pour personnes âgées, il va par exemple se rendre en maison de retraite, passer du temps avec les personnes âgées, tester une technologie, et progressivement faire émerger des objectifs dans une logique itérative.

Est-ce que l’approche effectuale rend caduque le business plan qui repose sur des principes de prévisibilité et de planification ?

un business plan sert à peu près à tout sauf à planifier un business !

Le business plan est en effet un outil de contrôle et de gestion avant tout. A ce titre, c’est un outil qui se veut prédictif mais qui est inopérant en situation d’incertitude. Il ne faut surtout pas le prendre comme un dogme. Il y a une assertion assez juste que j’aime à reprendre selon laquelle un business plan sert à peu près à tout sauf à planifier un business ! Les opportunités d’affaires n’existent pas à l’état brut, c’est l’entrepreneur qui les crée, les construit et les développe. Or le business plan postule que la réflexion précède l’action dans une logique causale et rationnelle, alors que la démarche de l’entrepreneur innovant est précisément inverse.

Vous parlez du réseau social de l’entrepreneur : est-ce que les espaces collaboratifs de type fablab, makerspaces, espaces de coworking sont vraiment de nature à dynamiser l’entrepreneuriat sur un territoire ?

Oui, ce sont des endroits, à condition qu’ils soient bien gérés, qui permettent la socialisation de l’entrepreneur, et de stimuler des rencontres improbables qui sont au cœur d’une démarche entrepreneuriale. Ils ont d’autant plus de valeur qu’ils sont un moyen d’accès à moindre coût à des partenaires pour les entreprises alors même que les entreprises françaises ont souvent du mal à adopter une culture partenariale

Comment le numérique transforme-t-il les manières d’entreprendre ?

Le numérique permet de faire des itérations de manière très rapide et par conséquent d’accroitre l’agilité de l’entrepreneur sur un marché

Des approches comme le lean start-up ou le business model viennent du monde du logiciel, et sont empreintes de la culture numérique. Le numérique permet de faire des itérations de manière très rapide et par conséquent d’accroitre l’agilité de l’entrepreneur sur un marché. Par exemple, il n’y a pas deux utilisateurs d’Amazon qui voient la même page ! Amazon est capable d’adapter en continu son offre par rapport à votre profil et vos comportements. Le monde du logiciel a une vélocité qui est infiniment supérieure au monde du matériel.

Plus globalement, nous allons vers une économie dans laquelle les entrepreneurs trouvent sur étagère des kits qui font qu’ils ont au final à leur disposition à peu près les mêmes facteurs de production que les grandes entreprises. C’est le modèle de la plateforme qui permet cela. Une plateforme comme Amazon par exemple vous permet de démarrer une activité très facilement en accédant aux ressources de la plateforme dont le coût peut être totalement variabilisé. Vous payez 20€ par mois à Amazon pour un site en faible puissance, puis le jour où vous avez 1 million de visiteurs, vous payez peut-être 200€ mais comme ce sont des coûts variables, ils sont plus faciles à absorber pour l’entrepreneur. C’est vraiment disruptif selon moi. La petite entreprise dispose des facteurs de production de la grande, à la fois techniquement et financièrement grâce aux technologies numériques. Cela abaisse incontestablement les barrières à l’entrée de l’entrepreneuriat.