Vous êtes ici :

Le vote et l'abstention aujourd'hui

Interview de Céline Braconnier

directrice de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye

<< L'intégration politique prolonge l'intégration sociale >>.

Directrice de Sciences Po Saint-Germain-en-Laye, professeure des universités en science Politique et agrégée d'histoire, Céline Braconnier est spécialiste de la participation électorale.  Elle a notamment cosigné deux ouvrages de référence, l’un avec Jean-Yves Dormagen sur l’abstention : La  démocratie de l’abstention. Aux origines de la démobilisation électorale en milieux populaires (Gallimard, 2007, 2ème édition 2014), un autre avec Nonna Mayer sur la sociologie politique de la précarité intitulé Les inaudibles (Presses de Sciences Po, 2015). La chercheure observe que dans les quartiers populaires qui enregistrent les taux d’abstention les plus importants, il y a une forte demande de respect et de reconnaissance, et un besoin d’incarnation de la politique sur le terrain.

Réalisée par :

Tag(s) :

Date : 20/06/2017

L’abstention ne cesse de progresser, y compris lors du dernier scrutin présidentiel, pourtant traditionnellement plus mobilisateur. Aux élections législatives, l’abstention a atteint un niveau équivalent à celui des européennes : 57%. Cette abstention est particulièrement massive chez les jeunes et ceux que vous appelez les « inaudibles » (habitants des quartiers prioritaires, populations fragilisées, exclus, etc.) au point qu’ils ont tendance à disparaître du corps électoral. Peut-on parler d’un risque de rupture du pacte démocratique ?

il y a de moins en moins de gens qui votent tout le temps, et de plus en plus de gens qui votent par intermittence et s’abstiennent le plus souvent

Dans un contexte marqué par des records historiques d’abstention pour tous les scrutins, la présidentielle se distingue par sa capacité à contenir l’abstention. Une très grande majorité de citoyens se mobilisent pour cette élection et, de plus en plus, uniquement pour cette élection. C’est important de le souligner pour bien prendre conscience qu’il n’y a pas, pour la majorité des citoyens, de rupture avec le vote. On enregistre encore 77% de participation ! C’est moins qu’en 2012 (81%) et 2007 (84%) mais ça reste très largement au-dessus de la majorité. Cela montre qu’il n’y a pas de volonté de rester en retrait, que dans certains contextes, avec un certain type de campagnes et des enjeux compréhensibles et lisibles, on parvient à faire se déplacer une majorité de gens, y compris qui ne sont pas intéressés par la politique ou qui sont sceptiques.
De plus, quand on étudie ce phénomène à partir des listes d’émargement (et non sur du déclaratif), on se rend compte qu’il y a entre 10 et 12% des gens qui ne votent jamais, c’est tout. À peu près la moitié vote systématiquement, et puis il y a cet entre-deux, des gens qui votent pour un tour de scrutin ou pour un enjeu précis.
Ce qui fait sens au cours de la période récente, c’est l’intermittence électorale, le fait qu’il y a de moins en moins de gens qui votent tout le temps, et de plus en plus de gens qui votent par intermittence et s’abstiennent le plus souvent, mais il n’y a pas de rupture.

On a vu monter lors de la dernière élection présidentielle un mouvement prônant l’abstention, cette abstention dite « politique » étant présentée comme un signe d’exigence voire de vitalité démocratique (voir l’ouvrage No vote ! Manifeste pour l’abstention d’Antoine Buéno). Cette part d’abstention est-elle significative ; vous semble-t-elle vouée à augmenter dans l’avenir ? Cette abstention « politique » se traduit-elle plutôt dans les votes blancs ou nuls qui ont été en nombre très important lors du scrutin présidentiel ?

ne pas confondre discours militant en faveur de l’abstention - qui surpolitise le phénomène - et analyse de l’abstention - qui met en lumière l’importance des déterminants socio-démographiques du retrait électoral

L’abstention est tout sauf un « parti » comme aiment à tort le dire certains commentateurs de la vie politique. Il faut éviter cette facilité de langage  qui véhicule des idées fausses sur le phénomène, en laissant penser  que les abstentionnistes seraient des citoyens choisissant unanimement de ne pas se rendre aux urnes, après une étude de l’offre qui les laisseraient insatisfaits. Il y a bien sûr une part d’abstention politique. Même s’il demeure compliqué d’en mesurer l’ampleur, c’est sans doute cette abstention politique - plus encore que les changements de préférence exprimés - qui explique les alternances quasi systématiques qui caractérisent la France depuis près de 40 ans.  Quel que soit le scrutin, les électeurs du camp au pouvoir, souvent déçus, ont tendance à s’abstenir plus que ceux des partis d’opposition. De même, la progression de l’abstention entre les deux tours de la présidentielle de 2017 présente t-elle bien une dimension politique. Toutes les études montrent qu’une part des électeurs de Jean-Luc Mélenchon et dans une moindre mesure de François Fillon ne sont pas allés voter lors du second tour ce qui  explique sans doute la progression de l’abstention lors de cet entre deux tours. Mais il est aussi important de souligner que cette progression a en réalité été contenue puisqu’elle a été de moins de trois points. Ce qui a, en revanche, réellement explosé en 2017, c’est le volume de votes blancs et nuls qui est passé de 2,5 % à 11,6% des inscrits entre les deux tours, soit  presque le double du record historique de 1969. Or, ce que montre cette évolution, c’est que nombre de votants du 1er tour ont préféré manifesté leur refus de l’offre politique en continuant à se rendre aux urnes plutôt qu’en s’abstenant. Il faut y voir une confirmation par les faits que les plus mobilisés et politisés des électeurs continuent bien de choisir le vote, même blanc, plutôt que l’abstention pour s’exprimer politiquement. D’ailleurs, les bureaux de vote où se concentrent les populations les plus politisées – les centres gentrifiés des grandes villes par exemple - ont continué de voter massivement lors de ce 2ème tour.

On dispose là de nouveaux  éléments qui incitent à ne pas confondre discours militant en faveur de l’abstention -  qui surpolitise le phénomène - et analyse de l’abstention - qui met en lumière l’importance des déterminants socio-démographiques du retrait électoral. Cette distinction est d’autant plus importante à faire que les essais comme celui de monsieur Buéno , ou de monsieur Peillon paru également cette année , en faisant de l’abstention un équivalent expressif du vote, délégitiment par avance la lutte contre l’abstention et les inégalités qu’elle charrie, confortant les partisans d’une démocratie élitiste qui s’accommodent parfaitement du silence sceptique des jeunes et des milieux populaires. On entend parfois que ceux qui ne votent pas ont recours à d'autres formes d'expression pour se faire entendre dans l'espace public. C'est vrai pour la minorité d'abstentionnistes diplômés et politisés, qui cumule les répertoires d'action. C'est faux pour la grande majorité des abstentionnistes qui, lorsqu'elle ne vote pas, devient tout simplement inaudible.

Vous faites une corrélation très nette entre la non non-participation électorale et la désaffiliation sociale. Moins on est dans des collectifs : familiaux, professionnels, syndicaux, associatifs, etc., moins on vote.

Dire que le vote est collectif c’est dire aussi que les évolutions sociales, les évolutions des structures familiales, produisent des effets presque mécaniques sur l’ampleur de la participation.

Il y a un vote collectif très marqué dans les milieux éloignés de la politique. Quand on est politisé, on n’a pas besoin des autres pour aller voter : on vote, on a une forme d’incitation intériorisée à la participation. Moins on est politisé, plus on a besoin de dispositifs qui peuvent être la famille, les amis, mais aussi la télévision qui peut déclencher des dispositifs informels de mobilisation électorale.

Des études américaines montrent très bien comment la déstructuration ou la restructuration de la famille traditionnelle – selon les points de vue qu’on adopte – emporte la dynamique abstentionniste. Ainsi, la vie en couple encourage la participation électorale des femmes et stimule le vote les enfants majeurs, alors que la séparation et le fait d’élever seul ses enfants prive du mécanisme d’entraînement intra familial. Dire que le vote est collectif c’est dire aussi que les évolutions sociales, les évolutions des structures familiales, produisent des effets presque mécaniques sur l’ampleur de la participation.

Le vote reste un acte politique ; la politique au sens fondamental du terme, c’est le collectif. C’est la raison pour laquelle les dispositifs dématérialisés de vote qui sont mis en place dans certains pays anglo-saxons ont jusque-là manqué l’objectif d’élargir les dimensions du corps électoral effectif, parce qu’on s’est rendu compte que voter, quand on n’est pas trop intéressé par la vie politique, c’était encore plus difficile s’il fallait le faire seul, chez soi, sur son ordinateur, et sans bénéficier de l’entraînement d’un entourage. 

On a la vision du vote dans l’isoloir, comme un acte solitaire, alors qu’à vous écouter, c’est vraiment un acte collectif avec des effets d’entraînement…

C’est en 1913 que les républicains ont convaincu le Parlement de rendre l’isoloir obligatoire pour couper symboliquement les électeurs de toute forme d’influence extérieure, et notamment celle exercée par les notables. Ça a été un progrès à l’époque, mais en réalité c’est une symbolique très trompeuse. On sait très bien que ce ne sont pas des individus qui votent, même quand ils sont seuls dans l’isoloir, ce sont des groupes.

C’est la raison pour laquelle les personnes qui basculent dans la précarité s’éloignent de la pratique électorale : isolées, elles ne bénéficient pas de cet entraînement collectif qui est très important pour porter la participation.

Quelles sont les principales raisons qui expliquent l’augmentation de l’abstention ?

Ce sont d’abord des facteurs structurels, sociologiques qui expliquent les variations des niveaux d’abstention. On remarque que ce sont toujours les mêmes groupes de citoyens et les mêmes territoires, qui enregistrent les records d’abstention. Les individus ne sont donc pas égaux face à la participation politique ; en fonction de leurs caractéristiques sociodémographiques, ils sont plus ou moins prédisposés soit à s’abstenir soit à participer. La première grande prédisposition à l’abstention c’est la jeunesse. Quand l’abstention est forte, les jeunes votent très peu. Au premier tour des législatives, on a enregistré 51% d’abstention, dont 63% chez les 18-30 ans. Inversement, la catégorie d’âge qui vote le plus, ce sont les jeunes retraités (60-69 ans) : 39% se sont abstenus sur le même scrutin. L’âge, le clivage générationnel et la mal inscription sont parmi les principales causes de l’abstention des jeunes. 

Pourquoi les jeunes votent-ils moins ?

aujourd’hui, le moment où les jeunes intègrent l’emploi stable a tendance à reculer. Le report de cette intégration sociale et professionnelle entraine une intégration politique plus tardive

Tout simplement parce que la participation politique prolonge des formes d’intégration sociale. Quand vous travaillez, vous avez plus de chance de rencontrer un collègue un peu plus politisé qui va vous entrainer… Quand vous fondez une famille, il y a une prise de rôle qui fait que vous vous sentez investi d’une forme d’autorité, d’exemplarité à l’égard de vos enfants : on voit beaucoup de jeunes devenir des votants en devenant parents.

La jeunesse est un déterminant de l’abstention qui n’est pas nouveau. Mais aujourd’hui, le moment où les jeunes intègrent l’emploi stable a tendance à reculer. Le report de cette intégration sociale et professionnelle entraine une intégration politique plus tardive. De plus, une partie de la jeunesse reste aux marges de l’intégration professionnelle. À Vaulx-en-Velin comme dans tous les quartiers Politique de la ville, les taux de chômage dépassent 40% pour les jeunes de 18-35 ans. Quand une bonne partie de la jeunesse reste aux marges de l’emploi, elle reste coupée de ces mécanismes d’intégration politique qui prolongent très fortement l’intégration sociale. Ce ne sont pas n’importe quels jeunes qui votent : les jeunes qui font des études et qui se projettent dans un avenir meilleur que leur présent. 

En quoi consiste l’effet générationnel ?

Les jeunes qui ont 20 ans aujourd’hui (...) ont acquis une certaine maturité intellectuelle et une certaine exigence qui fait qu’ils ne sont plus prêts à aller voter par devoir comme le sont encore leurs aînés

Les jeunes qui ont 20 ans aujourd’hui sont plus souvent bacheliers, plus souvent diplômés, même si les diplômes ne constituent pas une garantie d’emploi. Ils ont acquis une certaine maturité intellectuelle et une certaine exigence qui fait qu’ils ne sont plus prêts à aller voter par devoir comme le sont encore leurs aînés. Il y a là un vrai clivage générationnel.

Ceux qu’on voit voter aux législatives, ce sont les personnes âgées et ça ne veut pas dire pour autant qu’elles y croient davantage ou qu’elles ont plus d’espoir. Pas du tout ! C’est du vote triste, par devoir. Des personnes âgées nous racontent aller voter comme elles vont à la messe ! On n’a pas du tout cela chez les jeunes. Pourquoi se mobiliser pour des élections législatives quand on a 20 ans, qu’on vous dit que les jeux sont faits et que par ailleurs vous ne comprenez pas trop ce qu’est le Parlement ? Aujourd’hui le Parlement n’est pas une institution visible pour le simple citoyen ; ce n’est pas non plus une institution où l’essentiel se joue comme en Italie où le Parlement peut renverser le gouvernement.

La Métropole de Lyon est une nouvelle collectivité née de la fusion de la Communauté urbaine et du Département dans sa partie urbaine. En 2020, le vote se fera pour la première fois au suffrage universel. On peut imaginer que les gens n’ayant même pas intégré cette nouvelle donne institutionnelle et n’ayant pas compris les compétences de cette collectivité, la mobilisation devrait être réduite ?

Oui, sans doute extrêmement réduite ! Sauf si elle portée par des élus locaux de terrain qui sont identifiés en tant que personnes. C’est ce qui explique que les élections municipales continuent de mobiliser un peu plus que les autres. Cela  limite aussi les dégâts en milieu rural : il y a une incarnation par des élus qui sont identifiés. Mais quand vous ne comprenez pas le rôle politique des assemblées, qu’il n’y a pas véritablement de campagne médiatique, et que vous ne connaissez pas les candidats, il n’y a aucune raison d’aller voter. 

Beaucoup de citoyens n’ont pas intégré qu’ils faisaient partie d’une nouvelle collectivité. La cuisine institutionnelle ne les intéresse pas…

Les gens ne comprennent rien au millefeuille institutionnel français ! Par ailleurs, l’intérêt des candidats et les choix stratégiques de campagne ne collent pas forcément aux enjeux des élections. Ils ne contribuent donc pas à clarifier l’enjeu pour les électeurs. Par stratégie, des candidats peuvent nationaliser un enjeu local. Inversement, aux dernières législatives, on a vu des candidats socialistes essayer de municipaliser les enjeux du scrutin.

Les candidats ne sont a priori pas les mieux placés pour faire cette formation politique, pour opérer cette socialisation politique qui est nécessaire aujourd’hui pour redonner du sens aux différents scrutins auxquels on demande aux gens de participer.

Dans les quartiers populaires, beaucoup d’élus ont déserté, et n’habitent même plus sur le territoire de leurs administrés…

Aujourd’hui dans les quartiers populaires qui enregistrent les taux d’abstention les plus faramineux, il y a un besoin d’incarnation de la politique. Il n’y a en fait plus d’élus qui vivent dans ces quartiers. L’élu est devenu quelqu’un qu’on voit à la télévision et dont on sait qu’il va débarquer trois jours avant le scrutin pour faire du porte à porte et chercher des voix. Ou alors c’est l’élu de terrain qui vient aux fêtes de quartiers et qui connaît le prénom des habitants. Des députés pensent être sur le terrain parce qu’ils sont trois demi-jours par semaine dans leur permanence. Non ! Pour nouer un lien avec les gens, il faut que les responsables viennent discuter avec eux là où ils vivent au quotidien. Il y a plein de gens qui ont peur d’aller dans une permanence institutionnelle et qui sont en recherche de marques de respect, de reconnaissance et de dignité. Il suffirait d’avoir des élus davantage présents sur le terrain, et pas seulement en période électorale, pour rendre possible un nouveau travail. Retisser la confiance ça passera forcément par des liens de proximité.

Qu’est-ce qui peut « redonner du sens » aux scrutins ?

l’école c’est quand même la seule institution qui a à faire à tous les jeunes de notre pays jusqu’à 16 ans et qui est capable de compenser des inégalités intra familiales face à la politique

Il y a vrai travail d’éducation à faire. Si on veut que les gens reviennent voter, il faut que ça ait du sens. Ça concerne les candidats, leur offre politique, leur stratégie de campagne. Mais aussi l’éducation civique et la socialisation politique. Il faut interroger le rôle de l’école aujourd’hui qui n’assume pas complètement sa mission de formation des citoyens et qui mériterait de le faire de façon plus ouverte et transparente. Il y a une crispation impressionnante des autorités scolaires sur la politique et la citoyenneté qu’on ne retrouve pas sur le terrain. Dès qu’il est question de politique, ceux qui parlent au nom de l’école ont peur de tout. Or l’école c’est quand même la seule institution qui a à faire à tous les jeunes de notre pays jusqu’à 16 ans et qui est capable de compenser des inégalités intra familiales face à la politique. Quand des gamins vivent dans des familles où on ne parle jamais de politique parce qu’on ne comprend pas bien, ou qu’on ne parle pas bien français, ce n’est pas normal que l’école ne les pourvoie pas en ressources nécessaires pour décrypter un minimum le jeu électoral. 

Vos travaux portent sur la mal-inscription comme facteur d’abstention …

L’abstention est alimentée par une procédure institutionnelle complètement inadaptée à une société de la mobilité résidentielle qui touche les précaires aussi bien que les cadres

La 3e raison principale de l’abstention est en effet liée à la mal-inscription : les électeurs sont inscrits dans une commune où ils ne résident plus. En 2017 on compte environ 17% de mal inscrits et 11% de non-inscrits, c’est énorme ! Les jeunes sont très bien inscrits puisque depuis 1997 ils bénéficient de l’inscription d’office sur les listes électorales de la commune où ils se sont fait recenser pour faire leur journée défense et citoyenneté. Mais il y a un gros problème de mal-inscription. Dès que ces jeunes déménagent pour leurs études par exemple, ils ne se réinscrivent pas et restent inscrits chez leurs parents. Pour la présidentielle ils vont faire le déplacement, mais ils ne vont sûrement pas y retourner pour les législatives ! Or on a un mécanisme de procuration qui est beaucoup trop compliqué et qui laisse de côté les jeunes mal inscrits. L’abstention est alimentée par une procédure institutionnelle complètement inadaptée à une société de la mobilité résidentielle qui touche les précaires aussi bien que les cadres. On a montré récemment avec Jean-Yves Dormagen, que la mal-inscription se retrouvait dans tous les quartiers et tous les milieux. Lutter contre la mal-inscription permet donc de gagner des voix dans tous les milieux. On a montré que pour les scrutins de 2012 l’abstention constante était multipliée par trois chez les mal inscrits : elle passe de 9,5% à 28%. 

Vous avez proposé des modifications qui ont été prises en compte dans la loi votée en juillet 2016 portant sur l’inscription sur les listes électorales. Ces changements entreront en vigueur en 2019. Qu’est-ce qui va être amélioré ?

La réforme change le calendrier qui était très contraignant. Aujourd‘hui il faut s’inscrire avant le 31 décembre, désormais ce sera avant le 6e vendredi précédent le scrutin. Ça changera tout ! Si les partis saisissent cette opportunité qui leur est donnée, ils inventeront des campagnes en faveur de l’inscription. Il n’y aucune tradition de ce type de campagne en France. On voit fleurir fin décembre des affiches avec une urne, une carte électorale et le slogan « inscrivez-vous », et les gens ne comprennent pas de quoi il s’agit : c’est le degré zéro de la communication ! Il y a aussi le marronnier des journalistes qui montrent des files d’attente dans les mairies. Mais en réalité il n’y a pas de véritable dispositif d’incitation à l’inscription visant l’efficacité. Le fait que ça ait lieu alors que la campagne sera commencée et que cela puisse être un des éléments structurants de la campagne, ça va changer la donne.

Autre élément de la loi : la création d’un répertoire électoral unique – alors que jusqu’à présent c’est un puzzle de listes communales avec plein de difficultés dans la gestion des radiations, etc.

Enfin, troisième élément intéressant dans cette loi : l’inscription d’office des français d’origine étrangère. Au moment de l’acquisition de la nationalité, l’inscription sera automatique. Ça répond aux observations qu’on a faites sur la proportion de français d’origine étrangère parmi les non-inscrits : 35% en 2012 ! C’est une étape qui est très discriminante pour les gens qui n’ont pas vécu leur enfance en France. 

Pensez-vous qu’accorder le droit de vote aux étrangers pour les scrutins locaux serait « un préalable pour parler de la participation dans les quartiers populaires » comme l’affirment Marie-Hélène BACQUÉ et Mohamed MECHMACHE (rapport 2013 « pour une réforme radicale de la Politique de la ville ») ?

C’est un préalable parce que dans les milieux militants, ça reste un des symboles des promesses non tenues par les professionnels de la politique, notamment Mitterrand et Hollande. Mais il ne suffira pas de proclamer le droit de vote pour les étrangers aux élections locales, parce si on s’en tient là, on va alimenter l’abstention. Il faut à la fois mettre en place ce droit de vote, symboliquement en terme de dignité et de marque de respect c’est sans doute très important, mais il faut l’accompagner aussitôt par la mise en place de dispositifs de socialisation politique et d’incitation à voter. Le droit en lui-même ne produira rien de convaincant. Ça peut être le premier pas symbolique d’une dynamique d’incitation, d’engagement des pouvoirs publics. 

Avez-vous des exemples d’incitation à la participation électorale proposée par des collectivités publiques, ou de pédagogie sur les enjeux qui auraient permis d’augmenter la participation ?

Un vrai questionnement sur la socialisation politique à l’école mériterait d’être mené à l’échelle nationale. De même qu’un questionnement sur la socialisation politique des détenus.

On en est au balbutiement en France. L’abstention a du mal à être reconnue comme un problème, mais avec les taux qu’on enregistre, c’est en train de changer. La lutte contre les inégalités sociales est bien sûr elle à l’ordre du jour de l’agenda politique mais la lutte contre les inégalités politiques et électorales paraît une question secondaire. Quelques initiatives existent, mais tellement ponctuelles qu’elles ne produisent pas d’effet important. Les tentes civiques par exemple. Ce mouvement animé par des associations en 2007 a été relayé par certaines municipalités qui ont envoyé des bus dans les quartiers pour inciter les gens à s’inscrire. Mais c’était très ponctuel, et pas très adapté : les bus fermaient à 18h, quand les gens rentraient du travail... Un vrai questionnement sur la socialisation politique à l’école mériterait d’être mené à l’échelle nationale. De même qu’un questionnement sur la socialisation politique des détenus. Les lieux d’enfermement ont d’abord vocation à éduquer. La réinsertion passe par des prises de rôle, notamment civiques. Mais rien n’est fait. À part ponctuellement. L’administration pénitentiaire refuse d’installer des urnes en prison alors que le cadre législatif le permet. Il n’y a pas de vraie réflexion en France sur les dispositifs efficaces d’incitation à participer aux élections. En revanche on a plein d’exemples de ce qui fonctionne à l’étranger, dans les pays anglo-saxons notamment. 

Qu’est-ce qui a prouvé son efficacité à l’étranger ?

Ce qui marche ce sont les campagnes de communication politique de proximité

Ce qui marche ce sont les campagnes de communication politique de proximité. Nous avions mené une passionnante expérimentation avec les facteurs. Ils allaient, avant la clôture des listes électorales, rappeler aux gens le calendrier d’inscription et les pièces à apporter en mairie, ainsi que la possibilité d’effectuer une inscription par correspondance. Quand on va vers les gens, qu’on leur donne la bonne information et qu’on les exonère du coût de la procédure, ça produit des effets. Précisément parce que les facteurs ne sont pas des militants, des gens que l’on peut accuser de faire le jeu d’un candidat ou d’un autre, ils ne sont pas identifiés par les gens comme étant des élus qui veulent leur prendre leur voix et les utiliser. La Poste, avec son réseau de facteurs ramifié sur tout le territoire, a une ressource exceptionnelle pour faire de la communication de proximité. Or la communication de proximité, on sait que ça produit des effets. De la même façon que les campagnes de porte à porte, ça marche. Le problème c’est qu’il n’y a plus de militant. Si on parvient à réactiver une certaine forme, nouvelle, de militantisme, donc d’engagement des citoyens dans des collectifs sur le terrain, alors on peut avoir confiance dans le fait qu’on rendra possible le retour au vote.

Beaucoup de collectivités se sont engagées dans une sorte d’impératif participatif, en mettant en place des politiques de démocratie participative qu’on perçoit parfois comme une sorte de supplétif de la démocratie représentative… Qu’en pensez-vous ?

la démocratie participative est mise au service de faux enjeux

Ça me pose problème. Parce que plus il y a d’abstention, plus on se tourne vers ces dispositifs, tout en ne donnant pas à ces dispositifs-là les outils et les moyens humains et financiers nécessaires à leur bon fonctionnement. Les dispositifs de démocratie participative, tous les chercheurs spécialistes de ces questions le disent, ne sont jusqu’à aujourd’hui mis en œuvre qu’au profit de gens qui participent déjà. C’est en gros une reconversion des anciens milieux associatifs. Parce que participer à une réunion publique et prendre la parole, c’est beaucoup plus coûteux pour quelqu’un qui est assez éloigné de la vie politique, que d’aller mettre un bulletin dans l’urne. Il y a beaucoup moins de gens qui participent et ce sont toujours les mêmes. Or l’une des conditions pour que la démocratie participative fonctionne c’est que participent à ces réunions des gens qui ne sont pas forcément politisés. Dans cette optique, le tirage au sort est une bonne solution pour avoir des assemblées plus représentatives des citoyens – c’est le cas d’une partie des conseils de citoyens. Mais dans les faits, vous tirez au sort des gens qui ne viennent pas. Il faudrait les inciter, les indemniser comme on le fait pour les jurys du système judiciaire, et les mettre en situation d’exercer une véritable autorité politique, de prendre part à la décision. Or que montrent les chercheurs le plus souvent ? Que la démocratie participative est mise au service de faux enjeux. On les fait voter pour une plante verte dans un bout de mur où il aura une petite plaque inaugurée par le comité de quartier. Non, vraiment, on se moque des gens ! Ça peut même produire des effets inverses, de découragement des bonnes volontés. Donc il faut bien sûr de la démocratie participative, mais avec un certain nombre de conditions autour. Des conditions de sélection et d’incitation des citoyens notamment. Si on veut aller chercher des citoyens qui ne votent pas, il faut les convaincre de l’intérêt d’y aller, leur dire qu’ils seront en responsabilité, que leur parole aura un poids

On constate que pour une frange de la population, la non-participation électorale n’empêche pas l’engagement citoyen (voir le mouvement Nuit debout) : certains ont simplement pris acte que le changement ne viendra pas des politiques. Peut-on considérer qu’il y a des voies compensatrices pour exprimer autrement que par le vote la volonté générale ?

Attention, ça me fait très peur politiquement qu’on mette en relation l’abstention et la participation à ces formes-là. Les journalistes me disent souvent : les jeunes ne votent plus mais ils font Nuit debout. Non ! Nuit debout c’est une toute petite poignée. On ne peut pas créer d’équivalence entre les deux. Nuit debout c’est la nouvelle forme que prend l’engagement des jeunes citoyens aujourd’hui mais cela ne touche pas plus que l’engagement militant des années 70, soit 5% de la population. La question se pose pour tous les autres, les 95% de la population. Bien évidemment il n’y a pas que le vote ; c’est une modalité assez conventionnelle de participation mais qui touche potentiellement tous les citoyens.

Le vote reste-t-il un préalable à l’engagement citoyen ?

Oui, il y a un cumul de répertoires d’actions politiques qui est très net. Autant on voit des gens faire Nuit debout et voter, autant on voit très peu de jeunes des quartiers populaires qui s’abstiennent très largement participer à ces mouvements-là. Demandez aux jeunes de Vaulx-en-Velin à quels types d’actions politiques  ils participent ! On ne peut pas partir de rien. Il y a tellement peu de tissu social et de collectif qu’on ne peut pas greffer un mouvement en direct dans ces quartiers. Il manque une couche intermédiaire qui ne peut être prise en charge que par des acteurs du quartier ou qui le connaissent. Je vous parlais de la Poste tout à l’heure, mais on peut penser aux animateurs de quartier, aux professeurs des écoles… On pourrait imaginer des écoles beaucoup plus ouvertes alors que ce sont encore des sortes de bunkers qui s’ouvrent difficilement aux influences extérieures. Les écoles dans les quartiers ne peuvent pas être que des antennes de l’Education nationale. Tous les travaux de socialisation politique américains montrent que l’école peut produire de la participation électorale, chez les jeunes et au-delà, à la condition de s’ouvrir sur le territoire. Il y a des choses très convaincantes qui sont expérimentées aux Etats-Unis où il y a un gros problème d’abstention. Quand les professeurs à l’école ou au lycée organisent des débats en même temps que ceux qui ont lieu à l’extérieur pendant une élection et bien cela produit de l’intérêt familial ; les enfants arrivent à entrainer leurs parents dans des discussions politiques ce qui produit de la participation. Mais il ne faut pas que l’école ait peur d’importer en son sein des vrais débats, pas des faux débats avec des questions « spéciales jeunes ». Il faut que l’école fonctionne en lien avec la vie du dehors, la vraie vie quoi. Ce sont ces institutions du quotidien qui fondent le lien avec le politique ; l’incarnation de l’État, c’est ça : l’école, les policiers (ce ne sont pas des relations faciles), la Poste, les services publics de proximité.

Est-ce que le sentiment d’inutilité sociale n’est pas la première des barrières à la participation électorale. Si on se sent inutile, on pense que notre voix ne compte pas…

C’est évident. Si on a un gouvernement qui réussit à réduire drastiquement le taux de chômage, et en particulier le chômage des jeunes, ça résoudra évidemment une partie du problème. Car l’intégration politique prolonge l’intégration sociale. C’est difficile de demander aux gens de participer, de faire entendre leur voix, sans qu’ils se sentent valorisés dans une position un peu stable dans la société, sans qu’ils aient le sentiment de leur propre utilité sociale.Or bien des gens qui sont au chômage par exemple n’ont pas ce sentiment qu’ils sont utiles. Ils vivent des formes d’humiliation qui ne les aident pas à avoir ce respect d’eux-mêmes qui est le premier élément pour alimenter une prise de parole. L’expression dans l’espace public, c’est dire : « ma voix compte comme celle des autres, donc je me fais entendre ». Si vous êtes seuls et chômeurs, si vous avez l’impression d’être un moins que rien et qu’on vous renvoie cette image-là vous n’avez pas envie de faire entendre votre voix. 

Beaucoup observent un désir d’horizontalité dans la société et appellent à ce que cela se traduise dans une évolution des pratiques politiques et des mécanismes délégataires… Y croyez-vous ?

Je ne suis pas sûre qu’en dehors des milieux étudiants diplômés, il y a une demande d’horizontalité ou une inquiétude vis-à-vis d’une centralisation de l’exercice du pouvoir qui risquerait de poser des difficultés à notre démocratie.

Je suis assez partagée. Il y a aujourd’hui, des formes d’injonction à la participation dans un certain nombre d’institutions et de textes de loi. Au nom de cette nécessaire horizontalité, et de la nécessaire implication des gens dans les décisions qui les concernent. Mais je ne suis pas sure qu’il y ait une demande très fournie en ce sens. Ce qu’on entend, c’est une demande de respect, ce n’est pas la même chose, une reconnaissance de dignité, une quête de respect, ça oui. Mais est-ce que pour autant la distribution des rôles assez classique est remise en cause ? Dans mes différentes enquêtes de terrain je ne perçois pas une demande d’inversion ou de distribution des rôles. Dans les milieux populaires il y a souvent une vision assez classique des choses. On reproche aux politiques leur immoralité, leur manque d’exemplarité et leur incompétence quand elle est manifeste, leur méconnaissance de la réalité de la vie des gens mais on n’est pas en demande de prendre leur place. La façon dont le débat de l’entre-deux tours a été reçu, la façon dont le comportement de Marine Le Pen a été reçu y compris chez les électeurs du Front national dans les milieux populaires est très intéressante de ce point de vue. C’est comme si elle avait manqué de respect à ses électeurs en n’étant pas à la hauteur dans l’image qu’elle a donnée d’un débat présidentiel. Les gens nous ont dit « mais quelle honte, on se serait cru à la cour de récré, elle avait tous ses cahiers… » Ça les heurtait. Je ne suis pas sûre qu’en dehors des milieux étudiants diplômés, il y a une demande d’horizontalité ou une inquiétude vis-à-vis d’une centralisation de l’exercice du pouvoir qui risquerait de poser des difficultés à notre démocratie. En dehors de ces milieux politisés et informés, ce n’est pas ce qu’on observe. 

Certains sont las d’une démocratie qui nous convoque tous les 5 ans et préconisent d’aller vers des formes de démocratie plus continue où l’on nous demande notre avis et nous rend des comptes plus régulièrement…

Il faut que la démocratie soit plus continue parce qu’il faut des élus davantage sur le terrain en dehors des périodes électorales. Il faut absolument arriver à constituer des relais qui pourraient incarner le lien, rendre les institutions plus proches, plus humaines, être des diffuseurs d’information et des amplificateurs de ce qui se passe sur le terrain pour les pouvoirs publics. Mais si la démocratie en continu signifie plus de consultation électorale… je ne suis pas sûre !  Peut-être dans 20 ans quand l’école assumera totalement son rôle de socialisation civique, qu’on mettra de l’argent dans la formation et l’indemnisation des conseils de citoyens et que la démocratie participative abordera de vrais enjeux et prendra de vraies décisions !