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Le protestantisme en France

Interview de Jean-Paul Willaime

Sociologue des religions, specialiste des protestantisme

<< L’ancrage communautaire peut être enfermant dans certains cas, mais il est aussi, et souvent, une ressource pour s’intégrer >>.

Jean-Paul Willaime, docteur en sciences religieuses et docteur en sociologie, est directeur d’études émérite à l’École Pratique des Hautes Etudes (Sorbonne), où, à la section des sciences religieuses, il a occupé, de 1992 à 2015, la direction d’études « Histoire et sociologie des protestantismes». Spécialiste du protestantisme contemporain, de la sociologie et de la théologie des protestantismes, des théories et méthodes en sociologie des religions, des laïcités, du pluralisme religieux, des oecuménismes chrétiens, des relations entre Etats et religions et écoles et religions en Europe, il a écrit et dirigé de nombreux ouvrages. Au niveau théorique, il a élaboré le concept d’ultramodernité pour rendre compte de l’état présent de la modernité occidentale.

Nous l’interrogeons ici sur les mutations et les dynamiques propres au protestantisme en France, et sur la question d’un éventuel communautarisme protestant

Réalisée par :

Date : 10/04/2017

Quels sont les courants du protestantisme en France et les institutions qui les représentent ?

La dynamique luthéro-réformée a rassemblé aussi bien en Alsace qu’en Moselle que dans le reste de la France, les luthériens et les réformés au sein de l’Union des Eglises Protestantes d’Alsace et de Lorraine et de l’Eglise Protestante Unie de France (EPUdF). C’est le pilier le plus connu qui représente plus de la moitié des protestants en France aujourd’hui. L’autre pilier est constitué par les églises évangéliques qui, fort diverses insistent sur l’orthodoxie biblique, l’évangélisation et l’orthopraxie comportementale en matière, tout particulièrement, d’éthique sexuelle et familiales. Ces deux grands pôles sont présents au sein de la Fédération Protestante de France (FPF) qui a été créée en 1905 pour représenter le protestantisme et, si besoin est, défendre ses intérêts auprès des pouvoirs publics. Elle rassemble aujourd’hui des Eglises de différentes sensibilités (luthéro-réformées, baptistes, adventistes, évangéliques, pentecôtistes, africaines, la Mission évangélique tzigane, l’Armée du Salut,…). Fédérant une grande diversité d’Eglises et d’orientation théologiques et éthiques, le lien fédératif est régulièrement traversé de tensions — par exemple après la décision prise par l’EPUdF en 2015 d’autoriser les pasteurs qui le souhaitaient à bénir des couples de même sexe — mais cette unité dans la diversité est structurelle dans le protestantisme. La FPF comporte un certain nombre de services communs dans le domaine des aumôneries (militaire, pénitentiaire, hospitalière), dans le domaine des médias et pour tout ce qui concerne les relations avec d’autres Eglises (œcuménisme) et d’autres religions. En 2010 a été créée le Conseil National des Evangéliques de France (CNEF) qui a voulu rassembler les diverses sensibilités évangéliques et mieux assurer la connaissance et la reconnaissance de ce protestantisme évangélique tant au sein du monde protestant lui-même que dans la société en général (avec par exemple le souci d’être connu des pouvoirs publics à l’échelle nationale et départementale). Le CNEF a permis de réconcilier les courants orthodoxes-piétistes et pentecôtistes-charismatiques qui divisaient profondément le monde protestant évangélique. 

Qu’est-ce qui divisait ces courants, des conceptions religieuses ?

Disons que les premiers, qualifiés d’orthodoxes-piétistes, insistaient surtout sur l’orthodoxie biblique et doctrinale et se méfiaient beaucoup des manifestations charismatiques, et que les seconds, qualifiés de pentecôtistes-charismatiques insistaient quant à eux sur les « dons de l’esprit » (guérison, glossolalie, prophétie, interprétation) et les manifestations effervescentes de l’agir divin. Ces deux sensibilités existent toujours au sein du CNEF mais elles ne « s’excommunient » plus l’une l’autre. Certaines Eglises évangéliques, comme les Eglises de la Fédération des Eglises Baptistes de France, sont à la fois membres de la FPF et membres du CNEF, ce qui complique le schéma. Si le CNEF a pu avoir tendance à se poser comme une Fédération évangélique à côté de la FPF, voire en concurrence avec elle notamment pour la représentation du protestantisme auprès des pouvoirs publics, le fait même que la FPF compte en son sein plusieurs Eglises évangéliques dont certaines étaient par ailleurs membres du CNEF, a contribué à freiner ces ardeurs de fédération concurrente.

Au sein du protestantismes quelles sont finalement les grandes sensibilités ?

. Au-delà de sa diversité, le protestantisme a une certaine unité doctrinale. Il a été porteur d’une démagification du christianisme. D’une désacralisation aussi : le lieu du culte protestant, le temple, n’est pas un lieu sacré comme l’est l’église pour les catholiques. Mais il y a une différence entre les luthéro-réfomés et les évangéliques :

Historiquement, le protestantisme a toujours été traversé par des sensibilités différentes. Par exemple, dès le XVIème siècle à propos de l’interprétation de la Sainte Cène (eucharistie).  La doctrine catholique est celle de la transsubstanciation : à travers le rite accompli par le prêtre, le pain se transforme réellement en corps du Christ, et le vin en sang du Christ. Chez Luther la position, intermédiaire, est celle de la consubstanciation : cela reste du pain et du vin, mais en même temps c’est le corps et le sang du Christ. Chez Calvin et Zwingli, quand on pratique la liturgie il y a présence spirituelle du Christ, mais aucune transformation des éléments. Ces débats qui peuvent sembler absconds étaient très vifs au 16ème siècle. En Alsace rurale, au XXème siècle, si le pasteur réformé pouvait donner le reste du pain de la Cène aux poules, cela choquait le pasteur luthérien qui, s’agissant du corps du Christ, ne pouvait l’admettre. Ce sont des différences de sensibilité religieuse au sein même du protestantisme. Je pourrais aller bien plus loin, mais ce n’est pas le propos. Au-delà de sa diversité, le protestantisme a une certaine unité doctrinale. Il a été porteur d’une démagification du christianisme. D’une désacralisation aussi : le lieu du culte protestant, le temple, n’est pas un lieu sacré comme l’est l’église pour les catholiques. Mais il y a une différence entre les luthéro-réfomés et les évangéliques : pour les premiers, il y a église dès lors qu’il y a prédication fidèle de l’évangile et administration correcte des deux sacrements reconnus dans la Bible, le baptême et la Sainte Cène (alors que les catholiques ont sept sacrements) ; pour les seconds, l’église est la congrégation locale des croyants convaincus, l’assemblée locale des born again. Cette distinction fondamentale remonte au 16ème siècle lorsque la réforme radicale a instauré un clivage entre le baptême d’enfants et le baptême d’adultes. Etre membre signifie aussi adhérer à des pratiques (orthopraxie) : un membre évangélique pris en flagrant délit d’alcoolisme ou de déviance sexuelle est immédiatement sanctionné par la communauté. Le contrôle psychosocial des conduites par le groupe prend dans ces communautés des formes plus ou moins prononcées. 

Combien compte-t-on de protestants en France ?

presque deux millions de personnes au sens large, c’est-à-dire incluant des « protestants culturels » qui ne fréquentent plus les temples

On arrive à presque 3% de la population française, soit presque deux millions de personnes au sens large, c’est-à-dire incluant des « protestants culturels » qui ne fréquentent plus les temples. Les protestants restent une micro-minorité dans le paysage religieux français, mais une micro-minorité qui, non seulement n’a pas baissé mais, alors même que l’identification au catholicisme s’effondrait, a même légèrement augmentée. Le décompte des protestants n’est pas évident. Par exemple, dans les églises évangéliques, les pratiquants sont plus nombreux que les membres. Comme les évangéliques n’admettent que le baptême d’adultes exigeant une profession de foi devant l’assemblée et un engagement réel, une partie des pratiquants qui assistent au culte ne sont pas, dans ces églises, comptabilisés comme membres. Ils ne le seront qu’une fois avoir reçu le baptême d’adulte et professé leur foi. Par ailleurs, les enfants ne sont pas comptés non plus parmi les membres de l’église. Comme le dit mon collègue Sébastien Fath, pour pouvoir comparer des statistiques baptistes à des statistiques luthéro-réformés ou de l’Eglise catholique, il faut multiplier le nombre de fidèles par trois pour obtenir des chiffres comparables entre eux.

Et dans le monde ?

Les protestants représentent 37% des chrétiens

A l’échelle mondiale, un chrétien sur deux est catholique romain. Les protestants représentent 37% des chrétiens, les 13% restants sont chrétiens orthodoxes et chrétiens orientaux. Lorsque l’on pense au protestantisme, on pense généralement au monde anglo-saxon (les fameux Whasp : « White Anglo-Saxon Protestant »). Outre que cette expression oublie le protestantisme très vivant des Eglises noires américaines, elle est de moins en moins pertinente car le protestantisme est aujourd’hui une confession chrétienne qui s’est répandu dans tous les continents, en particulier en Amérique Latine, en Chine, en Corée du Sud, dans le Sud-Est asiatique et en Afrique subsaharienne. Notamment en raison de l’importance de l’Afrique noire francophone, sur les 274 millions de francophones que compte le monde, 16 %, soit 43 millions sont protestants. Un protestantisme francophone s’est déployé dans le monde entier, de la Côte d’Ivoire, au Cameroun ou au Vietnam. Le principal pays protestant francophone est le Congo-Kinshasa. A travers des trajectoires migratoires qui, pour diverses raisons, les font venir en France, les protestants originaires de l’Afrique francophone viennent grossir le nombre de fidèles des églises protestantes de France. Autre chiffre significatif : sur 23 protestants francophones à travers le monde, un seul vient de l’hexagone. 

Quelle est la dynamique du protestantisme ?

La dynamique est nettement plus forte chez les évangéliques que dans les courants luthéro-réformés, mais certaines églises de tendance franchement libérale, par exemple à Paris l’Oratoire du Louvre et l’église réformée de l’Etoile derrière l’Arc de triomphe sont très fréquentées le dimanche. Elles attirent des intellectuels, des artistes, des personnes qui apprécient la liberté de pensée, la réflexion, l’herméneutique des textes bibliques, un christianisme très ouvert sur la culture et les débats sociétaux. 

Ces différentes sensibilités du protestantisme sont-elles représentées par des instances représentatives distinctes ?

Oui, mais un effort est réalisé pour les fédérer. La Fédération protestante de France (FPF) représente, comme je le disais précédemment, les Eglises et mouvements protestants auprès des pouvoirs publics. Intégrant en son sein la Mission Evangélique Tzigane de France, la FPF veille par exemple, en relations avec les autorités publiques, à ce que le rassemblement annuel des protestants tziganes, qui mobilise quelque 30 000 personnes, se passe au mieux. Face aux risques de dérives sectaires de certains pasteurs autoproclamés, le CNEF, quant à lui, s’est beaucoup employé à poser des garde fous, par exemple en mettant en place des sessions de formation des pasteurs. Il a pris ses distances vis-à-vis de l’évangile de la prospérité qui s’est développé en Amérique latine. Selon cet évangile, quand votre situation s’améliore, cela est interprété comme une bénédiction de Dieu. En Amérique latine, certaines personnes qui se convertissent à l’Eglise universelle du Règne de Dieu étaient alcooliques, infidèles, instables au niveau du travail. Elles se convertissent, se stabilisent, arrêtent alcool, trouvent du travail : leur situation matérielle s’améliore. Elles interprètent cela comme une intervention divine.  

Des spécialistes du fait musulman en France ont relevé l’importance, pour les jeunes générations, de l’orthopraxie, du respect de règles strictes. Ce phénomène se retrouve-t-il dans le protestantisme ?

Ce constat pose énormément de questions. Il s’applique aussi, dans une certaine mesure, au champ protestant français.

Un constat en sociologie des protestantismes m’avait beaucoup interpellé : des sociologues américains et anglais (Dean Kelley, Steve Bruce) avaient démontré que des églises protestantes libérales qui suivent le trend global des évolutions socio-culturelles, admettent les relations sexuelles avant le mariage par exemple, bénissent les couples de même sexe, etc., tendaient à perdre des membres, alors que les églises plus conservatrices, aux normes fermes en terme d’orthopraxie, étaient celles qui connaissent le plus de succès en terme d’adhérents et de dons financiers. En résumé : les églises protestantes les plus libérales ne touchaient pas les dividendes sociaux de leur adaptation à la modernité. Ce constat pose énormément de questions. Il s’applique aussi, dans une certaine mesure,  au champ protestant français. 

Pourrait-on dire qu’on assiste à une demande de cadre, de normes, de règles, qui peut trouver des réponses dans la religion ou ailleurs ? Dans l’islam comme dans le protestantisme ou le catholicisme…

dans le débat public cela est difficilement dicible, parce que cela semble vouloir dire qu’il nous faut des structures d’ordre, pour prendre en charge la déréliction que nous connaissons et répondre à cette demande de normes.

Mohamed Merah qui a commis les attentats à Toulouse avait été refusé par l’armée française. S’il avait été accepté, que serait-il devenu ? J’ai entendu des aumôniers militaires expliquer qu’il y a une proportion assez élevée de personnes de tradition musulmane dans les forces armées qui apprécient de trouver un cadre structurant, apprécient d’entrer dans un système de normes très strict : l’armée, c’est la hiérarchie et le respect absolu des normes, on n’a pas alors pas à se demander comment se comporter. Je parle librement, mais dans le débat public cela est difficilement dicible, parce que cela semble vouloir dire qu’il nous faut des structures d’ordre, pour prendre en charge la déréliction que nous connaissons et répondre à cette demande de normes. On assiste à des initiatives dans le domaine scolaire avec une offre éducative qui insiste sur la discipline, sur des rites, qui sont des éléments structurants. Une enquête réalisée par un collègue politiste, Guy Michelat, avait montré que deux catégories de français sont moins perméables aux sciences occultes et aux para-sciences, d’une part les catholiques pratiquants réguliers et d’autre part les athées convaincus. Avoir une croyance structurée, qu’elle soit ancrée dans le catholicisme ou dans l’athéisme, donne une colonne vertébrale qui permet d’échapper à la crédulité, de déjouer la démagogie. La profusion de messages dans notre société — on entend une chose et son contraire — impose de pouvoir se forger son opinion.

Peut-on parler d’une « communauté protestante » en France ? De communautés locales ? D’un communautarisme protestant ?

On parle de communautés locales protestantes au sens de paroisses, mais le protestantisme est extrêmement diversifié

On parle de communautés locales protestantes au sens de paroisses, mais le protestantisme est extrêmement diversifié. Au sein même des grandes fédérations et au sein de chaque Eglise, les sensibilités sont diverses. Le mouvement de diversification se poursuit. Par exemple, quand l’Eglise Protestante Unie de Francea décidé lors du synode de Sète en 2015 d’offrir la possibilité pour les pasteurs de bénir les personnes de même sexe, cela a suscité la création d’un mouvement d’opposition à cette décision. Ce mouvement, qui s’est appelé « les Attestants » et qui compte aussi bien des pasteurs que des laïcs, n’entend pas sortir de l’EPUdF mais témoigner en son sein d’une théologie et d’une éthique qu’ils jugent plus fidèles à la Bible.

Au-delà, il est peu contestable qu’il existe une identité protestante, avec une certaine estime de soi protestante, risquons le terme, qui insiste sur le fait que l’on peut être chrétien sans être catholique romain et qui tient à le réaffirmer. Les protestants français sont très sensibles au fait qu’on parle du fait chrétien en France avec le langage et les conceptions du catholicisme. Ils ont à cœur d’expliquer qu’il existe un autre christianisme. Ils sont aussi très engagés dans des réseaux internationaux. Le protestantisme est en interaction historique avec l’espace anglo-saxon, avec l’espace germanique et la Scandinavie, maintenant avec l’Afrique et l’Asie. L’œcuménisme est particulièrement fort. A cause du rapport numérique entre les protestants et les autres cultes, beaucoup de protestants vivent l’œcuménisme au plan conjugal et familial. Cela donne lieu à des appartenances moins figées, surtout dans les foyers mixtes. 

Que voulez-vous dire, que des personnes empruntent à la fois au protestantisme et à d’autres religions ?

Des personnes qui se disent toujours catholiques se rendent le dimanche au temple, souvent pour accompagner le conjoint protestant, elles se sentent à l’aise avec le culte protestant, tout en n’éprouvant pas le besoin de se convertir

Des personnes qui se disent toujours catholiques se rendent le dimanche au temple, souvent pour accompagner le conjoint protestant, elles se sentent à l’aise avec le culte protestant, tout en n’éprouvant pas le besoin de se convertir. Faut-il les qualifier de catholiques protestants pratiquants ? Un autre phénomène intéressant est le mouvement Alpha, créé par deux pasteurs de Londres pour réagir à la déperdition de l’église anglicane. Le mouvement — implanté aujourd’hui dans 165 pays et qui compte plus de 600 groupes en France dans 83 départements — organise des repas le soir afin de susciter des échanges libres sur le sens de la vie humaine, sur Dieu, etc. Les Parcours Alpha s'adressent à tous les curieux des interrogations portées par la foi chrétienne, on ne vous demande rien, c’est convivial, on se respecte. Certains ont parlé d’évangélisation par la fourchette. C’est un christianisme transconfessionnel, puisque ces parcours sont ouverts à toutes les confessions chrétiennes et que les repas sont organisés tant dans des paroisses catholiques que protestantes. Cela atteste la thèse que je soutiens d’une évangelicalisation sociologique du christianisme, au sens d’evangelical. Sociologiquement, comme il n’est plus du tout évident d’être chrétien, le christianisme devient un choix assumé, une conversion personnelle, même si elle n’est pas aussi spectaculaire que les born again. Les minorités croyantes tendent à se retrouver entre elles, parce qu’elles partagent la même condition croyante dans le contexte sécularisé d’aujourd’hui. 

Quand dans une église les fidèles sont tous blancs, ou tous noirs, ou tous chinois ou d’origine chinoise, etc. n’est-il pas difficile aux personnes ayant une autre couleur de peau ou une autre origine d’y participer ?

Oui forcément. Quelques églises sont réellement multiculturelles, mais beaucoup d’églises sont à dominante noire, ce qui n’attire pas les blancs. Mais s’il y a des églises africaines ou antillaises, c’est que leurs membres ne se sont pas sentis très bien accueillis dans les églises existantes. Dans les paroisses de l’Eglise protestante unie de France vous trouvez des églises africaines, antillaises, chinoises, coréennes, etc. Tous les continents sont représentés. Les églises africaines sont elles-mêmes multi-ethniques, avec des congolais, des camerounais, des français martiniquais, guadeloupéens, etc. L’anthropologue Bernard Coyault a étudié une paroisse de Melun dans la grande région parisienne : le conseil presbytéral était blanc, l’assemblée dominicale était davantage noire que blanche. Tout cela ne peut être schématisé.

L’existence d’églises qui rassemblent des fidèles sur la base de leurs origines est-elle un frein à l’intégration ?

L’ancrage communautaire peut être enfermant dans certains cas, mais il est aussi, et souvent, une ressource pour s’intégrer.

un frein à l’intégration ?

Je ne le pense pas. Jean-Claude Girondin, lui-même français guadeloupéen a montré dans sa thèse « Religion, ethnicité et intégration parmi les protestants évangéliques en région parisienne : la dynamique interculturelle d'un protestantisme aux prises avec la créolité » (2003) que ces Français noirs de peau, qui souffraient de discrimination dans l’accès à l’emploi et au logement, trouvaient un réconfort dans la communauté religieuse antillaise où ils partageaient la commensalité, la cuisine antillaise, et retrouvaient une estime d’eux-mêmes, qui leur permettait d’être ensuite acteurs dans la société française (prendre contact avec les autorités pour trouver un logement, trouver un emploi, etc.). L’ancrage communautaire peut être enfermant dans certains cas, mais il est aussi, et souvent, une ressource pour s’intégrer. Cette démonstration me semble extrêmement importante. D’autres exemples peuvent être cités, comme ces Italiens parlant parfaitement français, complètement intégrés, qui préféraient aller dans une paroisse avec la messe en italien, dans l’agglomération parisienne, que dans la paroisse la plus proche. 

Cela voudrait dire que l’inscription dans une communauté et l’intégration sont compatibles ?

il faut être attentif au phénomène des générations. Nous voyons apparaître dans quelques-unes de ces communautés des études bibliques en français

Oui d’autant plus que l’on mesure des évolutions. Il existe une trentaine d’églises protestantes d’expression chinoise dans l’agglomération parisienne. Le culte étant en chinois, elles visent forcément des locuteurs chinois. Mais il faut être attentif au phénomène des générations. Nous voyons apparaître dans quelques-unes de ces communautés des études bibliques en français. Des jeunes de la deuxième ou de la troisième génération vont au collège et au lycée, deviennent parfaitement bilingues, et sont demandeurs d’étude biblique en français au sein même de leur église. Parmi les étudiants chinois qui viennent en France, en raison du décalage culturel, une partie d’entre eux se convertissent au protestantisme évangélique. Et retournés à Lanzhou ou à Shanghai, ils créent des églises de maison. Je vous cite un exemple microscopique mais très significatif qui m’a été rapporté : un de ces étudiants chinois, converti à Paris, a converti un ingénieur français à Shanghai. Autre indice significatif : alors que le gospel est de tradition anglophone, un gospel francophone se développe, à travers des chorales africaines qui sont en quelque sorte porteuses de la francophonie, c’est très intéressant à observer. 

Dans votre ouvrage « Sociologie du protestantisme », vous soulignez que le protestantisme est la religion la plus en phase avec la mouvement de la modernité, en appelant à la raison, à la démagification du christianisme. Pour autant, les églises évangéliques font la part belle aux invocations, à la croyance aux guérisons, au parler en langue… N’est-ce pas un renversement ?

Les luthéro-réformés croient en la puissance de Dieu mais de manière plus rationalisée. Les évangéliques croient que le recours à Dieu peut renverser la causalité naturelle d’une maladie ou d’une déchéance, ils ont une autre façon d’interpréter l’agir divin. Dieu peut agir ici et maintenant

Le protestantisme représente une sécularisation interne du christianisme, une rationalisation, une démagification. Il a réduit la part du merveilleux et du mystère que cultive très bien le catholicisme à travers sa liturgie et la scénographie de la messe. Le protestantisme mobilise la parole, l’intellect et le chant — j’ai pu dire que c’est une religion de l’ouïe plus que de la vue —. La musique est en effet très importante dans le protestantisme, les psaumes huguenots, le choral luthérien, Jean-Sébastien Bach… Il est indéniable que plusieurs expressions du protestantisme évangélique réintroduisent la dimension du merveilleux, surtout dans la théologie évangélique, ce qui à mon sens explique son impact. Je résumerais ainsi le message évangélique : « Dieu peut agir ici et maintenant ». Un évangélique va s’adresser à vous en vous interpellant directement : « Où en êtes-vous avec Jésus Christ ? ». Ils entrent très vite en matière ! Les luthéro-réformés croient en la puissance de Dieu mais de manière plus rationalisée. Les évangéliques croient que le recours à Dieu peut renverser la causalité naturelle d’une maladie ou d’une déchéance, ils ont une autre façon d’interpréter l’agir divin. Dieu peut agir ici et maintenant. 

Pourquoi cette interprétation rencontre-t-elle aujourd’hui les aspirations d’une partie de la population ?

c’est une expression religieuse qui fournit de l’espoir. Il n’y a pas de destin. On retrouve un religieux présent, actif, efficient, donnant sens à, donnant espérance et se traduisant par des transformations concrètes de vie

C’est un critère moderne de vérité : « J’y crois parce que ça marche ». Dans ce protestantisme de conversion, les témoignages sont mis en scène, témoignages de conversion, témoignages de transformation d’une vie, pour prouver empiriquement que Dieu agit ici et maintenant. Cela peut être facilement caricaturé, mais si j’essaie de comprendre, je dirais que c’est une expression religieuse qui fournit de l’espoir. Il n’y a pas de destin. On retrouve un religieux présent, actif, efficient, donnant sens à, donnant espérance et se traduisant par des transformations concrètes de vie. Des collègues anthropologues avaient montré qu’en Afrique, les pentecôtistes étendaient leur influence au détriment des religions traditionnelles africaines parce qu’ils arrivaient à convaincre que le pouvoir du Saint-Esprit était plus fort que le pouvoir des ancêtres et des esprits. En se « libérant » du poids de leur groupe familial et ethnique et des traditions dont ils étaient porteurs, les personnes qui se convertissaient s’ouvraient à des dimensions individuelles et réflexives de la modernité.