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Des nouvelles ressources grâce à l’économie circulaire locale

Interview de Florian Julien-Saint-Amand

Portrait de l'interviewé
© Florian Julien-Saint-Amand
Florian Julien-Saint-Amand est conseiller entreprise et économie circulaire à la CCI Montauban et Tarn-et-Garonne.

<< L’idée c’est d’offrir un cadre pour valoriser la richesse des industries du territoire, faciliter les rencontres entre décideurs et ainsi faire émerger des possibilités de sourcing local, de coopération >>.

Dans cette interview, Florian Julien-Saint-Amand évoque l’inflexion de la démarche d’économie circulaire de la CCI en faveur d’une approche centrée sur les besoins et ressources actuels des entreprises. Il souligne la nécessité pour les développeurs économiques de solliciter les entreprises sur la base d’une opportunité d’échange local concrète, dont le repérage implique un travail patient et discret de capitalisation d’informations avant tout qualitatives auprès des entreprises.

Réalisée par :

Date : 14/12/2015

Quelle est la genèse de la démarche économie circulaire développée par la CCI Montauban/Tarn-et-Garonne ?

Faire en sorte que les déchets de certaines entreprises deviennent des ressources pour d’autres

Elle a été lancée en 2008-2009, à une époque où on parlait plutôt d’écologie industrielle et territoriale. Dans un contexte de raréfaction des ressources financières de tous les acteurs intervenant dans le champ du développement territorial, nos élus ont souhaité adopter une approche prospective et se positionner sur une problématique différentiante par rapport aux autres intervenants. La piste de l’écologie industrielle et territoriale a émergée à ce moment-là et elle est apparue comme une évidence. Faire en sorte que les déchets de certaines entreprises deviennent des ressources pour d’autres résonne largement avec les missions des CCI, à savoir jouer un rôle d’intermédiaire, de facilitateur pour les échanges au sein du tissu économique local. Nous sommes au contact au quotidien avec les entreprises pour leur proposer un accompagnement sur divers aspects technico-juridiques, financiers, RH, etc. Il s’agissait d’ajouter une flèche à notre arc en les sensibilisant à la problématique de l’écologie industrielle et en les accompagnant dans la mise en synergie. 

Par quelles actions avez-vous commencé ?

Comme bien d’autres démarches d’écologie industrielle en France, nous avons commencé par un travail d’évangélisation auprès des entreprises de notre territoire. Avec un discours axé sur la pertinence du concept de synergie pour renforcer leurs marges et minimiser leur impact environnemental, et une démarche reposant sur une forte ambition en termes de recueil de données puisque l’on établissait quasiment un bilan comptable de chaque entreprise au niveau des flux de matières et d’énergie entrant et sortant. L’analyse de ces données devait nous permettre ensuite de mettre en évidence des pistes de synergies cohérentes. Nous avons ainsi conduit un important travail de terrain de 2009 à 2011. Mais on s’est rendu compte que cette approche ne permettait pas vraiment d’enclencher des réalisations concrètes. 

C’est-à-dire ?

Parler d’emblée d’écologie industrielle, d’économie circulaire aux entreprises peut susciter des incompréhensions car cela ne fait pas instantanément écho à leur préoccupations

C’était l’approche en vogue à l’époque. Celle-ci fait du recueil exhaustif de données quantitatives le pivot du développement de synergies entre entreprises. En réalité cette approche se révèle beaucoup trop théorique et donc déceptive. Tout d’abord, parler d’emblée d’écologie industrielle, d’économie circulaire aux entreprises peut susciter des incompréhensions car cela ne fait pas instantanément écho à leur préoccupations. D’autre part, on s’est rendu compte qu’il y avait un décalage trop fort entre l’effort de recueil de données demandé aux entreprises et l’incertitude quant à notre capacité à proposer des solutions valables et rapides en retour. La logique du donnant-donnant ne fonctionnait pas. On a vu que la démarche pouvait se révéler contreproductive en générant de la déception. Or, dès que l’on perd l’adhésion d’un acteur, il y a le risque qu’il devienne votre détracteur. Ce qui est une menace loin d’être négligeable pour une CCI. D’ailleurs, même en interne, il y a eu un moment donné où l’on s’est dit « tout ça pour ça ? ». Lorsque l’on regarde les multiples initiatives plus ou moins récentes lancées depuis le début des années 2000, on se rend que la plupart ont de grandes difficultés à se pérenniser et se développer parce qu’elles se cassent les dents sur les mêmes écueils. 

Comment avez-vous réagi ?

L’essentiel n’est pas de connaitre le métabolisme du territoire, mais [...] d'identifier les forces de changement et de voir si une mise en synergie est possible.

Après un temps de pause en 2012, nous sommes repartis à la charge en 2013. Mais cette fois-ci avec une posture beaucoup plus opérationnelle, en partant de plusieurs constats. Premièrement, lorsque vous êtes très ambitieux en matière de recueil de données, il est certain que cela se fait au détriment du nombre d’entreprise que vous pouvez rencontrer dans l’année et donc intégrer à votre base de donnés. Or, comme pour le covoiturage il y a un effet seuil pour qu’un tel système fonctionne. Si l’on est dix sur la plateforme, il ne se passe pas grand-chose. Il y a donc nécessité de simplifier le recueil d’information en renonçant à l’exhaustivité. Ensuite, plutôt que d’aborder les synergies comme quelque chose que l’on repère à froid, « en salle blanche », grâce à des algorithmes et que l’on pilote de façon descendante vers les entreprises, nous sommes partis sur l’idée qu’il fallait partir des enjeux, des préoccupations, des besoins des entreprises. Autrement dit, l’essentiel n’est pas de connaitre le métabolisme du territoire, mais de savoir qui a envie de faire quoi à quel endroit, d’identifier les forces de changement et de voir si une mise en synergie est possible. Il faut remettre l’humain au premier plan. 

Qu’est-ce que cela change pour votre démarche économie circulaire ?

Nous avons opéré plusieurs réorientations. Tout d’abord, nous avons fait le choix de recentrer nos prises de contact avec les entreprises autour des questions de compétitivité, d’optimisation de leurs coûts. Aujourd’hui, il est rare que nous allions voir une entreprise directement sur le sujet de l’économie circulaire. Cette approche nous permet d’être plus en phase avec les préoccupations des entreprises. Ensuite, nous avançons de manière résolument opportuniste pour le recueil d’informations. Nous profitons des visites que réalisent habituellement les conseillers de la CCI en réponse à telle ou telle demande des entreprises, pour collecter des informations qui nous permettent de comprendre les besoins de l’entreprise et voir comment on peut faire intervenir des voisins pour apporter une réponse effective. Ce mode de recueil moins formalisé, ou plus masqué dirons-nous, nous permet de capter plus facilement les informations qui nous intéressent, d’autant plus quand c’est l’entreprise qui sollicite au départ le rendez-vous. Enfin, ce n’est qu’à partir du moment où nous identifions un lien possible, grâce aux données collectées, que nous retournons vers les entreprises pour évoquer avec elles la possibilité d’échanger avec d’autres entreprises. Autrement dit, nous ne mobilisons maintenant nos interlocuteurs autour de l’économie circulaire qu’après avoir identifié des flux pour lesquels nous sommes en mesure de proposer des pistes de solutions. Il y a donc moins de risques de susciter des déceptions. 

Pour capitaliser et analyser ces informations, la CCI a développé un outil informatique : « Act’if ». Pouvez-vous nous en dire plus ?

Act’if a été développé en partenariat avec l’Ademe et Makina Corpus. Il s’agit d’un outil à mi-chemin entre « le bon coin » et « google maps ». Il s’appuie sur la base de données géographiques libre OpenStreetMap, sur laquelle on géolocalise chaque entreprise par un point, et sur chaque point on associe les informations sur l’offre et les besoins  de l’entreprise que l’on collecte sur le terrain.

Quelles informations collectez-vous auprès des entreprises plus précisément ?

D’une manière générale, on va s’intéresser à ce que l’on appelle en comptabilité les « actifs dormants », c’est-à-dire les ressources sous-utilisées de l’entreprise

Nous avons toujours avec nous une petite fiche de détection d’opportunités que nous remplissons au fur et à mesure de nos visites. D’une manière générale, on va s’intéresser à ce que l’on appelle en comptabilité les « actifs dormants », c’est-à-dire les ressources sous-utilisées de l’entreprise : des sous-produits dont on ne sait pas quoi faire, une machine-outil qui ne tourne que trois jours par semaine, un entrepôt à moitié vide, un camion utilisé une fois par mois, des m² de bureaux disponibles, un salarié employé à plein temps mais dont la charge réelle n’est que de 75%, etc. Et inversement, on va chercher à identifier les besoins des entreprises. Elles peuvent par exemple rencontrer des difficultés pour certains achats, parce qu’ils grèvent leurs marges, comme l’énergie, ou pour lesquels elles n’ont pas une masse critique suffisante pour obtenir des prix intéressants… 

Comment capitalisez-vous ces informations sur la plateforme « Act’if » ?

Il faut voir « Act’if » comme un outil métier du développeur économique. Il permet à chaque conseiller CCI d’enrichir progressivement les informations qu’il recueille au fur et à mesure auprès des entreprises et de les géolocaliser. Concrètement, pour classer ces informations sur l’offre et les besoins des entreprises, nous utilisons la Classification des Produits Française (CPF) de l’Insee. Nous avons retenu un niveau de détail de 300 catégories de produits, ce qui nous parait être un bon compromis pour caractériser les flux des entreprises. Si on est trop précis, il devient impossible de trouver des opportunités d’échange entre les entreprises, et si on ne l’est pas assez on tombe dans le piège de « tout le monde peut travailler avec tout le monde ». Nous affinons ces catégories au fur et à mesure de l’enrichissement de la base de données. De même, pour qualifier les ressources et besoins RH des entreprises, nous utilisons le Répertoire Opérationnel des Métiers et des Emplois (ROME) de Pôle Emploi. 

Dans quelle mesure cet outil vous permet-il d’identifier des opportunités d’échanges ?

L’outil permet aussi de faire apparaître du même coup les ressources manquantes dans les chaînes de valeurs du territoire.

La philosophie est simple : les ressources sous-utilisées sont des ressources potentiellement disponibles pour répondre à des besoins d’autres entreprises sur le territoire. Sur la base des informations capitalisées et géolocalisées, l’outil permet de visualiser sur une carte, pour un besoin donné, les entreprises qui ont ce besoin et celles qui sont susceptibles d’y répondre. Autrement dit, dès que l’on rencontre une entreprise, nous sommes en mesure de repérer vers quelles entreprises celle-ci pourrait se tourner, soit pour mutualiser ses besoins, soit pour trouver une ressource pertinente, ou encore pour trouver des partenaires pour construire une offre commune. L’outil permet aussi de faire apparaître du même coup les ressources manquantes dans les chaînes de valeurs du territoire.

Une fois ces opportunités d’échange local identifiées, comment procèdent les conseillers de la CCI pour mobiliser les entreprises concernées ?

A partir de là, on revient à l’animation économique classique. Nous reprenons contact avec les entreprises en question, nous leur expliquons l’opportunité que nous avons repérée : « Savez-vous que d’autres entreprises du territoire ont le même problème que vous ? », « Il se trouve que telle entreprise pourrait avoir une solution à votre besoin »… En fonction de l’intérêt et de la disponibilité de nos interlocuteurs, nous leur proposons le cas échéant d’organiser leur mise en relation. Ensuite, selon les cas, il peut y avoir besoin d’accompagner le début de la collaboration, s’il faut par exemple réaliser une pré-expertise technique, rechercher un financement. Sinon, les entreprises peuvent être suffisamment matures et volontaires pour voler d’emblée de leurs propres ailes. 

Finalement, la démarche que vous développez laisse à penser qu’une bonne manière de dynamiser les démarches d’économie circulaire peut consister à adopter une vision large des échanges locaux que l’on souhaite favoriser ?

Développer l’économie collaborative mais appliquée au monde de l’industrie et des services.

Tout à fait, si l’on s’en tient à la seule valorisation des flux de déchets, on fait face à de telles contraintes technique, juridiques, etc. qu’il est très difficile d’identifier des pistes de synergie vraiment opérationnelles. En d’autres termes, il est beaucoup plus facile de travailler sur les opportunités pouvant aboutir in fine sur des transactions commerciales classiques. D’une certaine manière, ce que l’on essaye de faire c’est de développer l’économie collaborative mais appliquée au monde de l’industrie et des services. Dans le monde agricole, cela fait bien longtemps que les agriculteurs ont compris qu’ils ne peuvent pas avoir chacun une moissonneuse-batteuse, un sécheur à céréales, etc. C’est la raison pour laquelle ils ont mis en place des coopératives d'utilisation de matériel agricole (CUMA). Du côté de l’industrie, c’est une autre culture : chacun sa machine, chacun son fournisseur… Chacun est persuadé d’avoir mieux à négocier que l’autre, alors que bien souvent les entreprises obtiendraient de meilleurs prix si elles mutualisaient pour acheter. Pour autant, il est évident qu’une entreprise maitrise parfaitement tout son réseau de clients, fournisseurs et concurrents. Ça on ne va pas lui expliquer. Par contre toutes les entreprises ont des besoins génériques, des achats non stratégiques : des fournitures et mobilier de bureau, de la logistique, l’entretien des locaux, des consommables, etc. Et pour ce type d’achat, on voit bien qu’il y a une méconnaissance de ressources à disposition localement. L’idée c’est d’éviter que l’entreprise attende 10 ans pour se rendre compte que son voisin peut répondre à une partie de ses achats. L’idée c’est d’accélérer la rencontre et la mise en relation, et faire en sorte que cela devienne un réflexe. 

Votre approche peut également donner le sentiment que l’organisation de larges réunions de mobilisation rassemblant plusieurs dizaines d’entreprises n’est peut-être pas un préalable indispensable. Qu’en pensez-vous ?

Nous organisons depuis 2013 un salon des savoir-faire de proximité.

Ce qui est sûr c’est qu’il ne faut pas mobiliser les entreprises si vous n’avez pas quelque chose de concret à leur proposer. Comme je le disais, c’est beaucoup trop risqué. Vous mobilisez un maximum de personnes sur la simple conviction que l’on va arriver à concrétiser un concept séduisant sur le papier, donc vous prenez un maximum de risque de déception. Avancer pas à pas et attendre qu’une véritable opportunité se dessine pour passer à l’action me parait être une démarche plus pragmatique. Mais cela n’est pas antinomique d’actions plus collectives dès lors que l’on axe les choses sur les besoins réels des entreprises. Par exemple, nous organisons depuis 2013 un salon des savoir-faire de proximité. L’objectif est de réunir les entreprises du territoire non pas sur la base d’une proximité de métier, de client ou de technologie mais simplement sur base territoriale. En gros, le message c’est « vous n’êtes pas très loin les uns des autres, venez présenter vos savoir-faire industriels et vos services à l’industrie dans un cadre professionnel, votre voisin est peut-être un potentiel client, fournisseur ou associé ». L’idée c’est d’offrir un cadre pour valoriser la richesse des industries du territoire, faciliter les rencontres entre décideurs et ainsi faire émerger des possibilités de sourcing local, de coopération, par exemple pour partager des clients et construire des offres élargies. Concrètement, le salon s’organise autour de stands, de séances de business dating, des conférences métiers, etc. 

Avez-vous aujourd’hui suffisamment de recul pour faire un premier bilan de ce qu’a produit la démarche ?

Lorsqu’elles ont une ressource sous-utilisée ou un besoin particulier, elles ont désormais le réflexe de se poser la question du collectif

C’est encore un peu tôt. L’outil est opérationnel depuis début 2014 seulement et il commence à être diffusé dans d’autres territoires depuis 2015 (voir carte ci-dessous). Concernant les synergies qui ont émergé au cours de la période précédente, ce que l’on constate c’est que les entreprises qui ont eu une première expérience réussie d’échange en mode circulaire avec le voisin ont tendance à poursuivre la dynamique. Lorsqu’elles ont une ressource sous-utilisée ou un besoin particulier, elles ont désormais le réflexe de se poser la question du collectif et elles viennent nous solliciter pour voir si on ne connaîtrait pas d’autres entreprises vers lesquelles elles pourraient se tourner. Cet ancrage dans les pratiques du recours à la proximité, c’est typiquement ce que l’on souhaite voir se développer.

Plus largement, je pense que le changement le plus visible à ce stade concerne les pratiques des conseillers CCI. Comme toute organisation, nous avons tendance à fonctionner un peu en silo. Chacun avec sa compétence, avec ses cibles, etc. Mettre en place cette démarche de recueil, de capitalisation et de mobilisation des informations sur les potentiels d’échange local a permis de créer des passerelles, de la transversalité entre les services et les personnes. L’outil « Act’if » nous permet de partager nos infos, de pointer des thématiques et des enjeux communs, de stimuler les échanges entre nous. Cela nous permet de développer ensemble une vision plus étoffée de l’économie de notre territoire. On gagne ainsi en agilité, en créativité dans notre action d’animation économique.

Carte du déploiement de l'outil en France (Source : Act'if) 

D’une manière générale, votre démarche tend à souligner le rôle précieux que peuvent jouer les « développeurs économiques » dans la révélation et la mise en œuvre d’opportunités d’échange local. Qu’en pensez-vous ?

Il ne faut pas être dans la prescription mais dans la mise à disposition d’un service

Oui, je pense que l’on est au cœur de la valeur ajoutée de l’animation économique lorsque l’on crée les conditions permettant qu’aient lieu des échanges qui n’auraient pas existé sans cela. Une difficulté cependant réside dans la contradiction qu’il peut y avoir entre l’ambition que l’on peut souhaiter afficher par rapport à ce type démarche – « nous souhaitons orienter le tissu économique dans telle direction » – et la discrétion et la modestie nécessaires à la réussite de la démarche au quotidien. Il faut être extrêmement précautionneux dans notre relation avec les entreprises, dans la manière avec laquelle on s’adresse à elles, le vocabulaire qu’on utilise. Il ne faut surtout pas donner l’impression qu’il y a une tentative de « mainmise » sur la manière de fonctionner des entreprises. Il ne faut pas être dans la prescription mais dans la mise à disposition d’un service permettant aux entreprises de prendre de la hauteur sur les ressources disponibles dans leur écosystème local. C’est ce temps gagné de recherche d’information, cette forme d’intelligence externalisée, que nous offrons aux entreprises et qui fait qu’elles nous feront confiance à nouveau à l’avenir.