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Sport, solidarité et mixité sociale

Interview de Philippe ODDOU

co-fondateur et directeur exécutif de Sport dans la ville

<< Ce qui est essentiel, c'est de s'ouvrir au monde, aux autres. La mixité sociale passe par le fait de sortir de son quartier. Et, emmener un jeune vers le monde du travail, c'est aussi répondre à l'objectif de mixité sociale. >>.

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Date : 03/12/2012

Propos recueillis par Catherine Panassier, le 3 décembre 2012

Interview réalisée dans le cadre de la démarche « Grand Lyon Vision Solidaire » sur le thème « Sport, solidarité et mixité sociale ».Sport dans la ville : présentation
Créée à Lyon en 1998, Sport dans la ville est une association d’insertion par le sport dont 90% des membres du Conseil d’Administration sont des chefs d’entreprise. Elle a pour objectif de transmettre les valeurs du sport à des enfants souvent en manque de repères, et de favoriser leur insertion sociale et professionnelle. Principalement implantée dans les quartiers en Politique de la Ville, l’association utilise le sport comme accroche pour promouvoir les notions de respect, respect des autres, mais aussi respect de soi et des règles communes, de souligner et récompenser l’importance de l’effort et de l’investissement personnel et in fine accompagner les jeunes vers l’emploi. L’ensemble des programmes mis en place permet de favoriser l’insertion sociale et professionnelle des près de 3 000 jeunes inscrits à l’association. Sport en ville c’est 20 centres sportifs situés principalement dans l’agglomération lyonnaise, mais aussi à Saint-Etienne et Firminy, Grenoble et Echirolles. Sport dans la ville accueille également 144 enfants de 7 à 12 ans qui suivent les séances de communication écrite et orale, 250 jeunes en parcours vers l’emploi avec « Job dans la Ville » et compte 34 entreprises créées depuis 2008 grâce à l’action « Entrepreneurs dans la Ville ». L’association est financée par des fonds publics à hauteur de 30% et à 70% par des fondations et de grandes entreprises partenaires. Sport dans la ville est un exemple de ce qu’une démarche entrepreneuriale peut apporter au monde associatif. Elle est née de la volonté de Nicolas Eschermann aujourd’hui Président, et de Philippe Oddou, le directeur général, tous deux issus d’EM Lyon, d’agir pour favoriser les relations entre les jeunes des quartiers de la Politique de la Ville et les entreprises, et d’utiliser le sport comme support pour se faire plaisir, développer ses envies, faire des rencontres, partager de bons moments et se fabriquer de beaux souvenirs.
La pédagogie est fondée sur la méritocratie. Les jeunes qui ont un comportement exemplaire au sport, mais aussi à l’école et dans leur famille sont récompensés et peuvent bénéficier de séjours de vacances à l’étranger, l’occasion de vivre de nouvelles expériences.

Dans cette interview Philippe Oddou souligne la nécessité d’aller vers les jeunes pour développer des relations de confiance et un accompagnement efficace vers l’emploi, facteur essentiel d’intégration et de réalisation de soi. Pour Philippe Oddou, en offrant une formation et un accès à l’emploi de qualité, on répond aux enjeux d’égalité et de mixité dans la ville.

Vous avez créé Sport dans la ville en 1998. Depuis, le rapport aux règles de vie collective et l’adhésion à l’esprit d’équipe ont-ils évolué ?

Je ne saurais répondre de façon générale, mais en ce qui concerne notre association Sport dans la ville et nos activités, je n’ai pas noté d’évolution particulière. Je constate toujours une adhésion forte des enfants et des jeunes au cadre qu’on leur propose même si celui-ci est assez strict. En effet, nous exigeons des modalités d’inscription précises (dossier à remplir, certificat médical à fournir, etc.) et des comportements respectueux : être à l’heure, avoir une attitude irréprochable, ou encore être dans un état d’esprit positif. Depuis l’ouverture des centres en 1999, nous proposons le même cadre et les mêmes règles qui sont acceptées et intégrées plutôt avec enthousiasme.

Les jeunes ne sont-ils pas plus tolérants sur les pratiques dans l’espace privé et plus exigeants qu’avant sur les comportements dans l’espace public ?

Dans le quotidien de nos centres, nous ne percevons pas une plus grande tolérance sur les pratiques dans l’espace privé. Par contre, il est vrai que les jeunes sont en demande d’encadrement clair. Quand on propose un encadrement de qualité, on valorise les personnes et on offre du plaisir. De plus, quand cet encadrement est structuré avec des règles qui permettent à tous et à chacun de progresser, on recueille une adhésion positive. C’est ce cadre que nous avons posé initialement et qui est une constante dans notre fonctionnement, notre marque de fabrique en quelque sorte.

Comment les notions de respect, de confiance et de reconnaissance résonnent-elles aujourd’hui chez les jeunes ?
Ce sont des messages que les jeunes continuent à bien entendre et percevoir. Des notions qui sont importantes. Elles résonnent particulièrement, peut-être parce que nous sommes dans un contexte qui facilite les relations de confiance entre les jeunes et les éducateurs sportifs. Il n’y a pas moins de respect aujourd’hui qu’il y a quinze ans probablement parce que l’on est dans le plaisir de l’échange, des vertus immortelles : c’est toute la magie du sport, l’ADN même du sport !

Depuis 1998, quelles évolutions avez vous constaté dans les grands quartiers d’habitat social?

L’habitat a changé dans ces quartiers. Je pense notamment à la Duchère, à Bron et au centre de Vaulx-en-Velin, mais aussi à Mermoz où un programme plus récent mais particulièrement important est en cours. A part cette évolution de l’habitat, je suis tenté de souligner surtout ce qui n’a pas changé dans ces quartiers, à savoir l’action sociale de proximité qui, de mon point de vue, n’est pas satisfaisante compte tenu de l’importance des enjeux.
Les structures sociales, par exemple, les MJC, les centres sociaux où les maisons de l’enfance, ont un vrai rôle pédagogique et éducatif très important, mais la plupart d’entres elles n’ont pas su réellement s’adapter à l’évolution des attentes des jeunes.

Par ailleurs, dans les établissements scolaires où je croise des gens formidables, des équipes particulièrement impliquées et volontaires comme celles du collège Schoelcher de la Duchère, 80% des enseignants ont moins de trente ans et nombre d’entre eux sont dans leur premier poste. Pourquoi ce ne sont pas les meilleurs et plus expérimentés professeurs de France que l’on affecte dans ces établissements ? Parce qu’ils ne veulent pas y aller ? Peut-être alors faudrait-il imaginer des compensations financières parce que ce qui compte c’est le résultat. Avec ce système, on broie la foi de ces jeunes enseignants. Or, la foi d’enseigner est une chose magnifique qu’il faut au contraire protéger. Lorsque se posent des difficultés dans une grande entreprise ou une collectivité, elle envoie ses meilleurs professionnels pour les résoudre. Dans les quartiers où de nombreux habitants ont des difficultés, les gens qui interviennent ont beaucoup de sensibilité et de conviction personnelle, mais souvent ils travaillent dans ces quartiers parce qu’ils n’ont pas pu travailler ailleurs. Il faut de grands professionnels dans ces quartiers, les meilleurs.
Qu’est-ce qu’un « grand professionnel » ?

Un grand professionnel c’est quelqu’un qui va savoir entendre les jeunes et savoir leur proposer un programme qui corresponde à leurs envies.

Le sport est l’activité la plus fédératrice. Pourquoi n’y a–t-il pas plus de sport dans ces quartiers ?

Je parle bien sûr du sport loisir, car il existe de nombreux clubs sportifs, mais ce sont des lieux de compétition qui ne sont pas accessibles à tout le monde et qui ne correspondent pas forcément aux attentes de nombreux jeunes qui n’ont pas envie de pratique sportive en compétition. Sport dans la Ville n’est pas dans une visée de compétition. Lorsqu’un jeune veut s’engager dans une telle pratique, nous l’orientons vers un club sportif. C’est d’autant plus facile que nos éducateurs sportifs pratiquent leur discipline dans des clubs.

Est-ce que la mixité sociale et ethnique est un objectif de Sport dans la ville ou est-ce que votre objectif principal est d’agir pour les jeunes motivés les plus éloignés de l’entreprise quelque soit leur origine ?

Certes, la mixité sociale est quelque chose à laquelle je crois mais notre objectif principal est d’aider les jeunes à s’en sortir.
La mixité sociale n’existe pas dans les quartiers dans lesquels nous intervenons. Pratiquement 100% des jeunes sont issus de l’immigration dans nos centres. Ce n’est pas un problème en soi et je reste convaincu que la mixité sociale n’est pas une condition pour réussir. Ce qui est essentiel, c’est de s’ouvrir au monde, aux autres. La mixité sociale passe par le fait de sortir de son quartier, de voyager, de découvrir d’autres pays et d’autres régions. C’est pourquoi nous organisons des séjours au Brésil, en Inde, au Sénégal, mais aussi à la montagne et à la mer en France. 400 à 450 jeunes partent ainsi en séjour chaque année avec Sport dans la ville. C’est ainsi que nous articulons notre action avec les mécanismes psychologiques des enfants. Le principe est simple, il consiste à offrir un souvenir heureux : aller skier lorsque l’on n’est jamais allé à la montagne, partager de bons moments à la mer, vivre des rencontres exceptionnelles avec des gens d’une autre culture dans des pays étrangers, sont autant de souvenirs marqués au fer rouge.

Ces souvenirs modifient la vision que l’on pouvait avoir sur le monde, mais aussi de soi. Ils décuplent les envies d’avancer. L’enjeu est de créer chez le jeune le déclic qui lui donnera l’envie de s’ouvrir et de réussir. Et bien sûr, emmener un jeune vers le monde du travail, c’est aussi répondre à l’objectif de mixité sociale.

Favoriser l’emploi est-il le meilleur moyen pour enrayer ces formes de repli ?

C’est une évidence, cependant nous ne sommes pas bons dans ce domaine dans les quartiers. Dans nos quartiers sensibles, il y a des jeunes d’une richesse extraordinaire, qui ont envie de grandir, de se construire, de progresser, d’aller de l’avant. Mais on n’a pas su mettre en place des structures capables d’accompagner tout ce potentiel. C’est dans ces quartiers que se trouvent le plus de jeunesse, de rêve et de créativité, mais cette vitalité et cette énergie ne s’expriment pas ou insuffisamment car il manque un maillon efficace qui permette de conduire ce fantastique potentiel vers la formation et l’emploi.
Les missions locales, malgré leur utilité incontestable, ne répondent que partiellement aux attentes des jeunes sur le terrain. Je pense qu’il est essentiel d’aller au contact des jeunes là où ils se trouvent (i.e. en pied d’immeuble), notamment de ceux qui ne fréquentent pas ou plus la mission locale et qui sont le plus en difficulté. Les acteurs de l’emploi doivent s’inscrire plus fortement dans un esprit d’entreprise et fonctionner comme de véritables cabinets de recrutement, analyser les offres, anticiper les besoins sur un territoire….

Les jeunes appréhendent avec crainte le monde de l’entreprise, et notamment celui de la grande entreprise. Cependant, lorsqu’ils trouvent leur voie, lorsqu’ils prennent plaisir à travailler, lorsqu’ils découvrent la richesse possible des relations humaines et des échanges dans les petites entreprises, ou encore lorsqu’ils se lancent dans la création de leur activité, alors les visions changent. Pour s’intégrer, il faut de l’emploi et il est de fait essentiel de préparer les jeunes à l’emploi. La formation et l’emploi devraient être grande cause nationale.

La crise ne rend-elle pas plus difficile encore le contexte de l’emploi ?

Il y a des milliers d’emplois non fournis et de nombreuses offres dans certains secteurs et notamment celui de la vente. Or nombre de jeunes de ces quartiers ont de véritables prédispositions aux relations et aux négociations qui sont autant d’atouts dans les métiers de la vente. De même, le secteur de la téléphonie dont les jeunes ont une connaissance intuitive des outils représente un beau potentiel d’emplois. Mais je pense aussi à l’artisanat, un secteur vers lequel 35 de nos jeunes se sont tournés l’an dernier. Bien sûr la crise existe, mais il ne faut pas baisser les bras et savoir saisir les opportunités qui se présentent et surtout aller les chercher. La volonté permet de faire bouger les lignes. Le contexte n’est pas facile, mais nous n’avons pas moins d’offres aujourd’hui qu’hier. Et puis il convient de relativiser. Certes notre PIB stagne mais nous avons, en France, encore la chance d’avoir beaucoup d’activités, nous avions atteint un tel niveau de développement.

Les entreprises sont-elles réellement prêtes à embaucher les jeunes issus de l’immigration?
Les chefs d’entreprise ont bien conscience du potentiel que représente cette jeunesse et sont prêts à donner leur chance aux jeunes même s’ils n’ont pas les compétences requises, du moment où ils sont motivés. La vraie problématique pour les entreprises concerne les savoir-être. Les entreprises savent bien et acceptent volontiers de devoir former les jeunes dans leur métier.

Cependant, elles ne veulent pas avoir aussi à leur apprendre les savoir être et comment se comporter. Ce n’est pas l’origine du jeune qui compte, mais son état d’esprit, sa motivation et son comportement.

Les jeunes partagent-ils un sentiment de stigmatisation et comment s’exprime-t-il ?

Certes les jeunes partagent un sentiment de stigmatisation. Ils savent que leur parcours sera plus compliqué que celui de jeunes plus nantis. Cependant, pour beaucoup d’entre eux, cette discrimination décuple leur envie de réussir et de déplacer des montagnes.

Pensez-vous que le multiculturalisme soit désormais mieux accepté en France et particulièrement dans les entreprises ?

Le multiculturalisme est effectivement accepté en France et particulièrement dans les entreprises. J’observe cette évolution, cette absence de racisme dans le monde de l’entreprise même si, évidemment, il existe toujours des contre exemples et des exceptions. Les jeunes sont avant tout appréciés pour leurs compétences et leur engagement en dehors de leur origine. Et la diversité est plutôt vécue comme une source de richesse. Il ne faut pas oublier qu’il y a des gens qui pensent dans les entreprises et que les chefs d’entreprise sont convaincus que la diversité de visions et de points de vue favorise l’émergence d’idées nouvelles et l’innovation. On est plus fort quand on est dans la diversité.
Quelles sont vos raisons d’espérer pour demain et quelles sont vos plus fortes appréhensions ?
Ma grande source d’espoir provient de l’énergie et des envies de la majorité des jeunes de ces territoires.
Ma principale inquiétude est liée à notre capacité à faire évoluer rapidement le mode d’intervention des structures de proximité qui ont un rôle fondamental au cœur des quartiers. Si l’on ne modifie pas ces modes de faire nous risquons d’aller au devant de grandes difficultés.

Quand les gens ne se projettent plus dans l’avenir, ne s’autorisent plus à avoir un futur et demeurent emprisonnés dans un présent, ils explosent. Et l’on peut alors assister à différentes formes de violence. Quand les jeunes n’arrivent pas à être dans une dynamique de progression, de réussite, ils connaissent le désespoir qui s’exprime de façon verbale ou de façon plus violente. Les émeutes urbaines représentent une forme de violence dont il n’est pas certain d’ailleurs qu’elle soit entendue. Ce serait vraiment un grave échec de ne pas considérer ce potentiel, de laisser mourir l’espoir dans ces quartiers.

Constatez vous une évolution de la violence sur les terrains ou aux abords ?

Je n’ai pas noté d’évolution sensible. La violence verbale est peut-être plus forte, mais d’une manière générale, la violence n’est pas plus dure aujourd’hui qu’il y a quinze ans.

Le sport est marqué par le dopage, la triche, l’argent outrancier et notamment l'indécence des hauts revenus des joueurs de football. Il est également marqué par la violence dans et autour des stades. Comment peut-il malgré tout véhiculer encore des valeurs et notamment celles de l’olympisme ?

Tout cela est très éloigné de ce que nous vivons à Sport dans la ville. Les jeunes viennent ici pour se faire plaisir. Le seul impact que l’on pourrait souligner est celui du rêve que procure les hautes rémunérations des joueurs et notamment celles des footballeurs. Car ce rêve est inaccessible. Je crois que l’on a vingt fois plus de chance d’entrer à Polytechnique que de devenir un Benzema ! Il vaut mieux viser Polytechnique !

Certains chercheurs à l’exemple de Sébastian Roché ont démontré que différentes pratiques sportives, et notamment le football, pouvaient au contraire engendrer de l’agressivité voire de la violence. Le sport ne s’affirme t-il pas d’abord comme un moyen de canaliser la violence ?  N’est-il pas aussi un moyen de l’exacerber ?

La compétition est source de tensions et de frictions, et peut générer de la violence. Nous sommes moins exposés à la violence puisque nous proposons une pratique sportive de loisir. Nous sommes dans une autre logique, celle du plaisir, du jeu et des relations d’échange et de complicité. Il n’y a pas d’enjeu des résultats, ils ne sont pas notés. Bien évidemment, pour permettre une telle pratique, nos éducateurs font preuve d’autorité et nous ne sommes pas à l’abri de débordements, mais ils restent isolés.

Si ce ne sont pas les performances sportives qui sont notées, sur quels critères repose votre appréciation du mérite ?
Il est essentiel de ne pas mentir aux enfants et aux jeunes. Et si effectivement les résultats sont importants, le comportement est primordial. On avance dans la vie lorsqu’on a un bon comportement et qu’on travaille. Ce qui compte dans tout ce que l’on entreprend, les études, le travail, une formation, une pratique artistique ou tout autre engagement, c’est l’état d’esprit, l’envie et le travail.
Dire autre chose aux jeunes, dire que l’on peut progresser autrement, ce serait leur mentir. Nous tenons ce discours aux jeunes et ils l’entendent puisqu’ils le vérifient quand ils le mettent en pratique.
Dans les quartiers de la Politique de la Ville, c’est la somme des interventions, la multiplicité des acteurs et la dynamique des différentes énergies qui permettent d’avancer, mais c’est également le bon sens et l’honnêteté.

Sport dans la ville : témoignage de Cédric Carmel, jeune créateur d’entreprise
Extrait de l’interview réalisée pour millenaire3 en novembre 2007
Pourquoi créér son entreprise ?
Quand on vit en banlieue, on sait très vite que la vie va être dure. Et, soit ça vous détruit, soit ça vous forge le caractère. Je crois que j’ai opté pour la deuxième voie. En banlieue, la seule échappatoire qu’on nous propose, c’est la réussite scolaire. Faire des études supérieures doit nous permettre de progresser, nous garantir une vie meilleure. C’est faux, mais je ne le savais pas. Alors, même si je n’étais pas un élève très brillant et régulier, j’ai passé mon bac et j’ai ensuite fait un BTS vente. Après mon BTS, j’ai voulu entrer à l’IDRAC où j’étais accepté, mais il n’existe pas d’aide financière (ou je ne les connais pas) pour intégrer une telle école. Ce que j’ai ressenti à ce moment-là a été intense, j’étais profondément dégoûté. Après tous ces efforts, pour sortir, pour m’en sortir, on me refusait d’entrer dans cette école, non pas à cause de mes compétences mais à cause de mon niveau social. Ce coup a été la goutte d’eau… Puisque la réussite scolaire m’étaiT désormais refusée, j’allais prendre une autre voie, une que l’on n’apprend pas à l’école, celle de la création de ma propre entreprise. Mon objectif primordial était d’être autonome. Je voulais gagner de l’argent légalement (d’autres voies bien plus faciles existent, mais elles ne m’intéressent pas) et ne devoir compter sur personne. C’est le véritable paradoxe de l’Education Nationale : elle prône les études générales supérieures dont souvent les seules issues sont de partir à l’étranger ou de créer sa propre activité, et dénigre les filières professionnelles et technologiques qui offrent plus de débouchés. J’ai encouragé mon frère à suivre une autre filière que la mienne et à obtenir un bac professionnel.
Comment votre projet a-t-il pu se réaliser ?
Nous avions déjà fait pas mal d’activités à travers les associations que nous avons créées. Nous connaissions différents partenaires, mais il était difficile d’obtenir des subventions et pour nous, le régime associatif n’était qu’une étape pour aller vers l’entreprise. Pour continuer notre activité d’aide et de promotion d’artistes, il nous fallait trouver de l’argent par nous-mêmes. Tout d’abord, nous sommes allés à l’ANPE nous présenter et présenter le projet. Au cours des mois qui ont suivi, nous avons été invités à différents entretiens mais aucun n’a débouché sur un axe concret. L’ANPE ne pouvait finalement pas répondre à notre demande. Heureusement, dans un organisme partenaire de l’ANPE, nous avons rencontré une personne qui a eu l’ouverture d’esprit pour faire la connexion entre notre projet et le stage que proposait l’association Sport dans la ville, en partenariat avec EM Lyon. Ce stage s’adressait à des jeunes issus de quartiers d’habitat social, porteurs d’un projet de création d’entreprise. Il était pour nous. Nous sommes très vite allés présenter notre projet, nous avons été sélectionnés et nous avons donc intégré ce stage d’une durée de six mois à raison d’un jour par semaine. Chaque journée abordait un domaine particulier, juridique, commercial, financier… Les intervenants étaient des hommes expérimentés du monde de l’entreprise. Ils nous ont permis de structurer nos idées. Ainsi, tout en travaillant à côté et en affinant notre projet grâce au stage, nous avons commencé à chercher un local…
Sans ces relais, pensez-vous que vous auriez pu conduire votre projet à terme ?
Oui, nous aurions pu le concrétiser, mais pas dans d’aussi bonnes conditions. Le stage à EM Lyon nous a permis de voir autrement, de mieux réfléchir et de sortir de notre cadre. À l’occasion de ce stage, nous avons vraiment mesuré la fracture sociale : d’un côté, des outils performants et des réseaux et de l’autre, la mission locale où lorsque l’on souhaite créer une entreprise, on nous demande d’abord de combien on dispose et si l’on ne préfèrerait pas suivre une formation de serrurier ! Entre la mission locale, et plus globalement les dispositifs d’emploi de l’Etat, et nous, il y a le sentiment d’une confiance trahie. Ces dispositifs ne sont plus appropriés, ne savent pas mettre les gens en réseau, créer des connexions. Ils sont enfermés dans des pratiques antiques des années 1980, où il faut constituer des dossiers et encore des dossiers. Aujourd’hui, il faut faciliter les liens directs entre les jeunes et les entreprises, dans des situations concrètes. C’est ainsi que le jeune bénéficiera d’une vraie formation. Lorsque nous avons été mis en relation avec Sport dans la ville, nous nous sommes interrogés sur son rôle et pourquoi EM Lyon n’entrait pas directement en contact avec les porteurs de projets. Mais, aujourd’hui il nous semble indispensable que de tels relais existent pour créer des passerelles, pour ouvrir et élargir les réseaux.