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Les perspectives d'évolution de la communauté urbaine

Interview de Benoit QUIGNON

Directeur général des services du Grand Lyon

<< Je pense que le mot solidarité n'est pas aujourd'hui complètement approprié par la Communauté urbaine qui se sent beaucoup plus à l'aise avec les notions de développement et de cohésion? >>.

Date : 21/06/2012

Propos recueillis le 21 juin 2012 par Cédric Polère.La solidarité constitue un des éléments fondateurs de la Communauté urbaine. Pourtant, dès lors que l’on quitte les discours d’évidence, on constate qu’il n’est pas si aisé de définir précisément la façon dont le Grand Lyon agit en tant qu’opérateur de solidarité. Dans quelle mesure fabrique-t-il ou apporte-t-il réellement, à travers son action, de la solidarité ? Quelles sont les perspectives d’évolution ? Avec ces questions, nous interrogeons Benoît Quignon, directeur général des services du Grand Lyon et de la Ville de Lyon.

De manière spontanée, en tant que DGS du Grand Lyon depuis 2001 (en dehors de la période 2009-2010), avez-vous l’impression que la solidarité est dans l’ADN de la Communauté urbaine, dans son identité ?  

Je pense que le mot solidarité n’est pas aujourd’hui complètement approprié par la Communauté urbaine qui se sent beaucoup plus à l’aise avec les notions de développement et de cohésion. Le Grand Lyon ne se sent pas à l’aise, pas légitime avec la solidarité au sens de l’action sociale notamment, alors qu’il est à l’aise, se sent légitime et agile dès lors qu’on l’interpelle sur la cohésion des territoires et la cohésion des groupes sociaux. Quand nous nous engageons dans la politique de la ville, nous sommes complètement dans notre rôle qui n’est pas seulement un rôle d’urbaniste ou d’opérateur du logement, mais d’une autorité politique locale qui a, dans ses missions fondamentales, celle de  préserver une forme de cohésion des groupes sociaux, ce qui est loin d’être évident étant données les tendances  centrifuges de la société qui accentuent la séparation des groupes et l’hyperdéveloppement économique qui en abandonne plus d’un au bord de la route. Le Grand Lyon pense donc surtout cohésion sociale, et certainement pas solidarité au sens de la redistribution.


Il est vrai que lorsqu’on parle de solidarité, on pense souvent aux politiques sociales, à la redistribution, à la Sécurité sociale, alors que la solidarité se réalise par bien d’autres mécanismes, publics et privés via la famille par exemple. Pour le Grand Lyon qui n’a pas de compétence sociale contrairement au département ou à la commune, cette association d’idées l’amène à éviter ce terme ? 

En tout cas, cette association d’idées ne favorise pas l’appropriation du terme solidarité par le Grand Lyon. Il ne revendique aujourd’hui aucun rôle particulier ni même aucune légitimité de mise en cohérence de politiques sociales à l’échelle de l’agglomération. Il estime qu’il a suffisamment à faire par ailleurs dans des champs qui peuvent être complémentaires, à travers la politique de la ville et d’autres politiques.

La loi définit les intercommunalités comme des « périmètres de solidarité ». Le Grand Lyon comme périmètre de solidarité, qu’est-ce que cela signifie pour vous ? 

Cela indique avant tout une responsabilité : le Grand Lyon doit veiller à la cohésion des territoires qu’il recouvre, veiller à ce que les communes, constitutives de la Communauté urbaine, mais aussi les multiples quartiers forment un ensemble ayant une véritable cohésion. Le Grand Lyon se sent en charge de maintenir cette cohésion, il est attentif à ce que des morceaux de l’agglomération ne partent pas à la dérive ou soient exclus. Cette préoccupation nous rappelle à quel point la dimension territoriale est importante. Le Grand Lyon se définit par ses territoires, par les réseaux et les infrastructures qui s’y inscrivent. Pour autant, depuis 20-25 ans il a appris à travers la politique de la ville à appréhender les groupes sociaux. Aussi, la préoccupation de cohésion territoriale recoupe celle de la cohésion sociale. 

Justement, la solidarité au Grand Lyon a longtemps été surtout une solidarité entre territoires : mise à niveau des services urbains dans les communes, répartition d’équipements et de logements HLM, politique de la ville, péréquation... Doit-on rester dans ce modèle de la solidarité territoriale, ou faut-il admettre des mécanismes de solidarité envers des groupes et des individus, et donc diversifier les mécanismes de solidarité ? Donc, par exemple, prendre en compte les situations des individus ou usagers pour renforcer l’accessibilité des services urbains ?

Je n’opposerais pas la solidarité entre des territoires et la solidarité entre ou envers des individus. La focalisation de départ sur la solidarité territoriale ne nous empêche en rien d’utiliser d’autres mécanismes de solidarité. Au travers des efforts considérables et très différenciés selon les territoires que le Grand Lyon réalise dans la politique de la ville, on voit bien que c’est une forme de solidarité et de péréquation qui s’exerce finalement au bénéficie des populations. On peut affirmer sans mentir que le Grand Lyon est très engagé et ne mégote pas avec les moyens pour aller vers cette cohésion territoriale et sociale, à travers la politique de la ville, la politique du logement, l’accueil des gens du voyage, etc. Pour autant, il estime qu’il ne lui revient pas forcément d’aller ensuite jusqu’à l’habitant. Bien sûr, il peut être amené à rencontrer ses habitants, dans les opérations de renouvellement urbain par exemple puisqu’il est à la manœuvre sur la concertation, mais il va le faire assez naturellement dans un partenariat avec la commune qui reste légitime, notamment politiquement, pour assurer le lien avec l’habitant, et dirais-je, en empruntant cette image à la logistique, faire le « dernier kilomètre ». À l’échelon d’hyperproximité, le Grand Lyon reconnaît un rôle particulier aux communes. Cette complicité dans le partage des rôles est une formule gagnante pour l’agglomération. Si, dans le rééquilibrage du logement social, les progrès réalisés sont considérables, enviés par d’autres agglomérations, c’est parce qu’il y a eu ce deal, cette forme de partage et de posture commune. Bref, pour réussir une politique, mieux vaut que le Grand Lyon et les communes s’entendent. Quand ce tandem n’existe pas, j’ai eu l’occasion de le constater en Ile-de-France, c’est souvent le maire qui se prend tout dans la figure et il doit alors reculer. À Lyon les deux échelons se complètent plutôt bien.


La solidarité est-elle dans toutes les politiques communautaires, donc de l’ordre d’un objectif transverse, ou surtout dans certaines, la politique de la ville et de  l’habitat notamment ?  

 La solidarité est effectivement quelque chose de transversal, mais qui va s’incarner plus particulièrement dans certains domaines : l’habitat, la politique de la ville, les déplacements… Dans la propreté, cela est moins frappant, mais une attention particulière est apportée aux quartiers dans le cadre de la gestion de la proximité, avec du surentretien par exemple. Objectif transverse ne signifie pas qu’il faudrait une direction de la solidarité. À l’instar du développement durable qui est tout aussi transverse, une direction ne servirait pas nos grands objectifs.  En revanche, il est dommage que l’action de la communauté urbaine en faveur de la solidarité ne soit pas plus visible. On parle d’ailleurs relativement peu de solidarité au Grand Lyon, et pas de manière globale. C’est tout l’intérêt de l’initiative de Maurice Charrier que de donner à voir cette action à travers la démarche Grand Lyon Vision Solidaire.  Elle rendra visible le fait que la Communauté urbaine est un opérateur de solidarité sur son territoire. La solidarité nous renvoie aussi à une idée extrêmement forte :  il existe une forme de pacte, de pacte solidaire, à l’intérieur de la communauté.

Au sein des politiques communautaires, existe-t-il des dispositifs de solidarité envers les ménages les plus pauvres ? Si oui, quels sont-ils au niveau du logement, des déplacements, des services urbains, de l'énergie, de la fiscalité… ? 

Quand le Grand Lyon réalise ses objectifs de construction de logements sociaux pour les ménages les plus modestes — regardez les chiffres, ils sont spectaculaires sur une dizaine d’années ! —, en particulier par le biais du financement PLAI, il donne une orientation particulière à son action ; quand à l’occasion de la révision quinquennale de la délégation de service public sur l’eau il fait baisser de manière très significative la part de l’abonnement, il prend en compte les ménages précaires ; quand sur la politique de réhabilitation énergétique il identifie la question de la précarité des ménages et s’y attaque à travers l’accompagnement des opérations de réhabilitation, y compris des logements privés où se concentrent la précarité, il a aussi cela en tête ; l’orientation donnée au SYTRAL d’aller desservir des quartiers en difficulté au travers de tramways et de lignes fortes est aussi tout sauf anodine. Ce sont des choix extrêmement forts, sur le plan symbolique mais aussi sur le plan fonctionnel. La ligne de tramway T4 entre Feyzin et La Doua relie déjà le quartier des Minguettes de Vénissieux à la Part-Dieu. En réalisant cette liaison, le Grand Lyon exprime quelque chose, il ne fait pas que « désenclaver un quartier ». Si l’on prend du recul, on se rappelle que, pendant longtemps, le projet d’une liaison directe entre la périphérie et le centre avait été rejeté par les élus lyonnais. Rillieux-la-Pape est reliée au centre de Lyon par la ligne de trolley C2, Vaulx-en-Velin l’est par la ligne C3, etc. La prolongation de la ligne A du métro sur le Carré de Soie permet de réinvestir un territoire de l’agglomération qui avait été laissé en déshérence, où la population se paupérise. Ce qui se joue là est considérable. Cela vous donne une idée des nombreux dispositifs qui existent, sans même vous parler de la politique de la ville, de l’ANRU et des GPV, où les dépenses se comptent en millions d’euros. 

En matière de solidarité, le Grand Lyon agit souvent, me semble-t-il à travers des investissements, des réalisations physiques, urbanisme, réseaux, infrastructures. Ne pourrait-il pas de manière complémentaire agir par exemple via une politique tarifaire qui serait fonction des ressources des personnes en matière de déplacements, d’eau, etc. ? 

Pour les transports en commun, la tarification relève du champ d’action du SYTRAL qui prend déjà en compte la précarité des personnes, avec des tarifs fonction de critères sociaux. C’est évidemment perfectible. Mais le Grand Lyon n’en est pas encore à l’étape de prendre en compte la situation réelle des personnes pour moduler les tarifs de l’ensemble de ses services. Il est probable qu’il se rendra plus poreux à ce type de problématique à mesure qu’il se rapprochera des communes et sera interpellé sur des questions concrètes.

Au sein de la Communauté urbaine, les communes riches fiscalement ou socialement restent des communes riches, et inversement, alors que l’on aurait pu penser que la Communauté urbaine homogénéise la richesse et la pauvreté à travers des mécanismes de péréquation… Votre point de vue ?  

Les questions de péréquation, de bonne ou mauvaise santé financière des communes donnent lieu chaque année à des discussions, à des palabres oserais-je dire. Objectivement, le débat est assez bloqué. Il prend peu en compte la globalité des recettes et des dépenses des communes concernées, leur richesse, celle de leurs habitants. En la matière, il existe une forme de consensus implicite : le Grand Lyon redistribue un peu les ressources à travers la dotation de solidarité communautaire, mais sans remettre en cause l’autonomie des communes. Même ceux qui en appellent à une discussion ouverte deviennent fort réticents une fois que l’on commence à travailler sur ces éléments-là, car il n’est pas imaginable d’avoir en la matière une gouvernance supracommunale. Du coup, chaque fois qu’une initiative a porté sur ces sujets, elle a tourné court. 


Y a-t-il moyen, malgré tout, de progresser en matière de solidarité financière entre les communes ?

Je suis persuadé que l’évolution de la situation des finances publiques en France, y compris au niveau des collectivités territoriales, nous obligera à discuter sur le fond de ces questions. Déjà, un dispositif, le fond de péréquation des ressources intercommunales et communales (FIPC) a été mis en place par l’État. Il s’agit d’un fond de péréquation dit horizontal, entre commune riches et moins riches. Il commence à peser sur les finances du Grand Lyon et de certaines communes de l’agglomération, et prendra de l’ampleur au fil des années. Il aura un impact significatif qui pourrait être, à terme, à l’échelle de la communauté, de l’ordre de 20 millions d’euros par an.  Tout cela obligera les communes, dans le cadre de la préparation de leur plan de mandat et du plan de mandat de la Communauté urbaine, à remettre ces sujets sur la table des discussions. Au tournant du prochain mandat, autour de 2014, je suis persuadé que nous aurons un débat sur la prospective des finances communautaires et sur celle des communes. Il faudra que l’on se dise les choses telles qu’elles sont, sans être dans le fantasme ou l’anathème ; on prendra alors conscience des difficultés et atouts des uns et des autres, et nous trouverons peut être de nouvelles modalités de partage.


La question de la fiscalité locale, dont on sait qu’elle est inéquitable, devrait-elle alors être posée ? 

Tout le monde sait que la valeur locative des habitations dépend de la date à laquelle a été construit ou livré votre immeuble ou votre maison. Cela pose, c’est vrai, un problème d’équité. Un mécanisme de réajustement des situations à l’échelle intercommunale est à inventer. Nous l’avons fait, sur une durée de dix ans, pour les entreprises en faisant converger les taux de taxe professionnelle. Pour la valeur locative des habitations, nous sommes face à des électeurs, des citoyens, des ménages, ce sera donc plus difficile mais, à un moment où à un autre, il faudra avoir ce courage là. Parce que cette iniquité vérole le débat et contribue à ce que les vrais problèmes ne soient pas posés. Un maire affirmera que chez lui « les habitants sont matraqués », un autre dira autre chose, on arguera « il aurait fallu que le gouvernement soit courageux telle année pour mettre en place la révision des bases locatives » ; du coup, toute réunion sur ce thème se termine sans avoir rien fait avancer. Le jour où cette révision aura lieu, nous serons tous obligés de reconnaître que l’on dispose d’une vision objective et partagée de la richesse et de la pauvreté dans l’agglomération.

Est-il souhaitable, est-il possible d’avancer vers d’avantage de mutualisation entre le Grand Lyon et les communes ? Mutualisation des ressources, des dépenses, mutualisation dans l’organisation, les outils, les moyens… ? 

Dans un contexte financier plus contraint, en clair avec des ressources qui vont commencer à stagner voire baisser, nous allons être amenés à proposer des coopérations renforcées, voir des mises en commun de ressources sur des thématiques concréto-concrètes comme la gestion des cimetières, les permis de construire, la propreté, le cadre de vie, l’ouverture au grand public des données détenues par les communes et le Grand Lyon, etc. Tous ces sujets sont sur la table. Ils sont appréhendés sous l’angle de ce que l’on appelait tout à l’heure la solidarité territoriale, et non sous l’angle social, même s’ils peuvent avoir un bénéfice social. 

En prenant de nouvelles compétences, le Grand Lyon pourrait-il davantage être un opérateur de solidarité ?

 Le Grand Lyon se dote progressivement d’une compétence juridique et technique dans le domaine de l’énergie, sur les réseaux de chaleur, de chauffage urbain et d’énergie. Pour prendre cette compétence, nous avons mis en avant trois grandes motivations : la lutte contre les émissions de GES et le réchauffement climatique, la compétitivité globale du territoire, et la lutte contre la précarité énergétique. Cette prise de compétence pourrait avoir un impact considérable sur cette question qui relève de la solidarité envers les plus démunis. En ayant la possibilité de faire varier le prix de l’énergie, nous tenons un levier de progression. C’est aussi un argument fort pour les maires qui cherchent à apporter une réponse concrète à leurs concitoyens touchés par la précarité énergétique. Sur cette compétence, la dimension sociale a été identifiée en tant que telle.  

Dès l’origine de la Communauté urbaine, le pacte solidaire qui relie les communes a une dimension symbolique : on parle de « mariage » entre les communes, de « communauté de destin »… Qu’en est-il aujourd’hui ? 

La dimension de communauté de destin progresse très fort, j’en suis extrêmement frappé. Dans le cadre de la démarche de rapprochement entre le Grand Lyon et les communes qui, depuis son lancement en septembre 2011, prend plusieurs formes — échange de bonnes pratiques, coordination, coopération, mise à disposition de services soit par les communes au Grand Lyon, soit par le Grand Lyon aux communes, gestion unifiée, création de services communs —, j’ai participé à toutes les conférences des maires. Chez les élus et les DGS, la communauté de destin ne fait aucun doute. Je le constate aussi jour après jour, hier midi en parlant avec une maire d’arrondissement, hier soir lorsque le maire de Fontaines-sur-Saône a présenté le projet « art public sur les rives de Saône » en insistant : c’est un projet de la commune de Fontaine, de la commune de Lyon, et du Grand Lyon ; sa commune forme un territoire, mais elle fait partie d’un tout, l’agglomération… Cette manière de penser est devenue une évidence. Certes, il existe des préoccupations de nature politique, puisque les maires sont élus au niveau communal ou des arrondissements. Certes, le Grand Lyon, encore malhabile avec les habitants pris individuellement, doit progresser culturellement en la matière. Mais il le fera sans avoir ni l’intention ni la prétention de se substituer un jour aux communes. Dès lors que ce point est acté, que les compétences Grand Lyon-communes sont clarifiées, que les dispositifs mis en place, comme GRECO pour la gestion des réclamations communautaires, définissent bien la relation habitant-commune-Grand Lyon, les élus sont rassurés. Il n’y a pas de compétition entre le Grand et les communes pour « capter » l’attention des habitants. Ensuite, il faut toujours se battre pour progresser. À l’issue de chaque élection, je vois des nouveaux élus pour lesquels la communauté de destin, le fait communautaire, la coopération, la solidarité communes-Grand Lyon est une évidence parce qu’ils ont toujours vécu en tant que citoyens dans l’agglomération, mais aussi d’autres élus qui, enferrés dans des schémas partisans, ont du mal à comprendre qu’il existe une véritable communauté de destin. Il faut alors faire œuvre de pédagogie envers ces collègues enclins, à partir du moment où ils sont dans l’opposition communautaire, à « dégommer » le Grand Lyon et son président. Chaque fois qu’un nouvel élu rentre dans le jeu, il faut le mettre dans le coup, car cette forme de coopération n’est pas banale.  

Vous pensez qu’il existe une singularité de l’agglomération lyonnaise en la matière ?

Sans être unique, la situation de Lyon est quand même particulière. Dans ma période professionnelle francilienne et nationale, le modèle de gouvernance lyonnais a été sans arrêt le sujet de mes entretiens quand je rencontrais des élus. À Bordeaux, Nice, Toulon, Nantes, Strasbourg… ils me demandaient « comment ça fonctionne à Lyon ? ». Cette spécificité renvoie à une capacité à coopérer, à travailler sur des objectifs communs. En Ile-de-France où j’ai eu à négocier avec des maires pour le logement social, j’ai compris en une semaine pourquoi ce territoire ne produisait que la moitié des logements qui lui étaient nécessaires chaque année (35 000 contre 70 000) : la somme d’ingénierie administrative et technique indispensable aux projets est comparable à celle qui existe au Grand Lyon, sauf qu’étant totalement éclatée, elle est totalement inefficace. Chacun reproduit dans son coin un petit service habitat qui est incapable de porter une politique ambitieuse. La caractéristique de Lyon, c’est une façon de travailler ensemble qui s’est construite au fil des ans, et c’est une ingénierie dont les élus savent très bien se servir : ils nous instrumentalisent gentiment et nous nous laissons gentiment instrumentaliser. Nous sommes complices au bon sens du terme, en connivence, et on arrive à travailler de manière efficace. Regardez la politique de la ville : communes, Grand Lyon, services… sont main dans la main. Tout ne va pas bien, il y a des individualismes et des égoïsmes qui ressortent, mais on sent un accord sur les fondamentaux. Déjà, personne n’ose les remettre en cause, même si Untel n’est pas convaincu ou si tel autre voudrait se carapater. On tient là une forme de solidarité.  

Comment cela s’explique ? 

Dans l’agglomération, nous avons eu des éléments fédérateurs : les émeutes urbaines à Vaulx-en-Velin, Vénissieux et ailleurs ont fait prendre conscience en accéléré que nous étions face à un vrai sujet de société, qu’il fallait le prendre à bras le corps, avec des mesures de fond, à l’échelle non plus strictement communale mais de l’agglomération. Il ne servait alors à rien de dire que c’était « la faute des autres ». Le Grand Lyon ne dit jamais, sauf pour des infrastructures de transport nationales où il n’est pour rien dans les choix réalisés, « c’est de la faute de l’État ». Il a pris les émeutes assez largement à son compte, pour chercher des solutions… Sur un autre plan, pour réaliser nos objectifs, nous avons besoin de cohésion, de solidarité. Si je prends l’exemple de l’équipe de direction générale, elle est soumise à une pression infernale, parce que les exigences sont fortes, parce que les moyens ne sont pas en progression, parce que la production augmente ; en dix ans, le Grand Lyon aura plus que doublé son volume de production de projets alors que les équipes sont quasiment les mêmes et que la Communauté urbaine reste à 4700 agents. Dans ce contexte, la cohésion et la solidarité dans le travail sont des valeurs précieuses.

On peut appréhender la solidarité à travers le prisme de l’interdépendance. Toute dépendance réciproque dessine en effet une forme de solidarité contrainte…  Si l’on se place dans cette optique, au début de la Communauté urbaine, l’interdépendance des communes de l’agglomération a provoqué l’aventure intercommunale. Aujourd’hui de qui le Grand Lyon est-il dépendant pour produire son action ? 

Le Grand Lyon dépend d’abord en partie de l’expression d’une partie de son corps social, avec des institutions syndicales que nous n’avons pas réussi, pour l’instant, à emmener avec nous. Les équipes d’exploitation font partie des groupes historiques qui rechignent à adhérer aux nouveaux modèles de production du service public où l’on se rapproche, par certains égards, de l’organisation de l’entreprise. Pour être précis, on reste sur des missions de service public mais avec des exigences d’efficacité, de maîtrise des coûts, de qualité, d’adaptabilité, etc., notions qui dans leur traduction concrètes sont parfois difficiles à vivre par les agents. Il faut admettre que nous avons des lignes managériales qui n’ont pas forcément été suffisamment formées et mobilisées à cet exercice d’entrainement et de dialogue.  Nous sommes dépendants, par ailleurs, du tissu économique de l’agglomération, puisque c’est la dynamique des entreprises qui apporte au Grand Lyon le dynamisme de ses ressources, et lui permet de « remplir » les zones d’activité qu’il construit. L’interdépendance est tout aussi manifeste avec les groupes privés avec lesquels on monte des projets parfois complexes, qui impliquent une bonne coopération sinon un partenariat. Si l’on n’arrive pas à se mettre d’accord avec un partenaire, ou s’il est défaillant, l’action publique s’en trouve mise à mal. Je vous cite un exemple : il y a 3-4 ans nous avons amené des opérateurs privés à réserver 20 à 30% de leurs programmes à des logements privés revendus en VEFA (vente en l’état futur d’achèvement) à des bailleurs sociaux. Ce procédé a permis de produire des milliers de logements dans de bonnes conditions. Aujourd’hui la crise de l’immobilier se traduit par une baisse des mises en chantier, et des chantiers privés retardés ou qui ne se réalisent pas. Mais les chantiers publics qui y sont liés ne se réalisent pas non plus ! Conséquence : nous aurons probablement cette année une diminution de la production de logements. La cause en est la crise, et non un désaccord avec les promoteurs privés sur les objectifs ou les modalités de réalisation des opérations… Cela illustre l’interdépendance dans laquelle nous sommes pour réaliser nos objectifs. Nous dépendons du dynamisme et de la capacité à faire, y compris économique, de nos partenaires privés. L’interdépendance est beaucoup plus forte dans la construction et la réalisation de l’action publique, sans commune mesure avec ce qui existait au début de la Communauté urbaine.  

En matière de propreté, de mobilité douce ou de réchauffement climatique, le Grand Lyon dépend du comportement de l’usager pour réaliser ses objectifs et produire ses services. C’est aussi une forme de dépendance, non ?

Oui, cette fois avec des individus ou des groupes d’individus, pour la coproduction du service public. La propreté n’est pas seulement le nettoiement, elle consiste aussi à éviter de salir, ce qui dépend des habitants. Pour le tri des déchets ménagers, les impacts économiques sont considérables selon que le taux de refus atteint 20 ou 35%. Mais la question n’est pas seulement économique. La propreté est aussi un sujet de préoccupation des habitants, si l’on en croit la fréquence avec lequel ce sujet s’invite lors des réunions des comités de quartier.  Nous en arrivons à une évidence : la coproduction du service public fait intervenir l’individu et les opérateurs privés. Cela se vérifie dans presque toutes nos politiques, sur la consommation d’eau, en matière de consommation d’énergie ou de lutte contre le réchauffement climatique. Dans ces domaines, le Grand Lyon dépend des entreprises, des énergéticiens et de tous ceux qui consomment de l’énergie, ainsi que des habitants pour lesquels l’enjeu est de faire muter les représentations et les comportements. Tout seul, le Grand Lyon n’est rien : si les habitants et les entreprises ne comprennent pas l’intérêt du changement, aucune avancée ne se produira. À ce titre, le travail de mobilisation des acteurs réalisé par Irène Anglaret et Pierre Crépeaux (en charge du Plan climat territorial), leur capacité à faire partager quasiment tonne par tonne des objectifs de « 3X20 » à l’horizon 2020 a été exceptionnel. Près de 150 personnes se sont estimées responsables et engagées par un document, c’est un tour de force, une réussite formidable à l’échelle française voire européenne. Quels qu’en soient les résultats, le Grand Lyon a enclenché une prise de conscience. Nous touchons là un des nouveaux rôles de l’établissement public : susciter de l’adhésion. Pour le coup, c’est bien une forme de solidarité qui s’établit face à la dégradation du climat. Plus largement, pour réaliser ses objectifs, le Grand Lyon doit solidariser des acteurs et des individus.


Le pôle métropolitain dessine-t-il un nouvel espace de solidarité ? 

Sans forcément parler de solidarité, on est bien dans des logiques d’interdépendance. Tout le monde comprend que Lyon ne peut atteindre l’échelle internationale s’il n’atteint pas une taille critique. Avec 1,2 millions d’habitants, Lyon se situe au 20 ou 25ème rang européen, avec 2 millions, nous rejoignons Stuttgart ou Milan. Lyon comprend aussi que les marchés de consommateurs, les industries, les activités économiques ne s’organisent pas seulement à l’échelle de Lyon et de son agglomération, mais d’un territoire bien plus vaste qui comprend aussi bien la CAPI Porte de l’Isère, Saint-Etienne Métropole, la Communauté d’agglomération du Pays Viennois ainsi que les espaces interstitiels qui ne sont pas encore dans le pôle métropolitain. Sur Google map, vous voyez non pas Lyon mais la métropole, c’est cette réalité qui est en train de se construire. Du point de vue des territoires autour de Lyon, l’interdépendance est vécue, subie même, sous la forme du pouvoir d’attraction lyonnais, de son offre commerciale comme de son université. Mais quoi qu’on en pense, nous avons partie liée. On pourrait penser que Lyon a moins besoin des autres, ou que les territoires alentours nous rejoindrons parce que de toute façon ils n’auront pas le choix, mais ce serait une idée fausse et un mauvais calcul politique. Quand il faut organiser et planifier la structuration urbaine, notre intérêt est que ce qui se décide à Vienne, à L’Isle d’Abeau ou Saint-Etienne ne soit pas « n’importe quoi ». S’il se faisait n’importe quoi dans les zones de logistique de l’Isle d’Abeau, cela aurait un impact sur l’étalement urbain lyonnais, les activités des entreprises lyonnaises, voire sur les déplacements à Lyon. Si nous ne réfléchissons pas de manière collective à cette échelle sur des questions de mobilité par exemple, à travers des dispositifs d’interfaçage des offres des différentes AOT ou de covoiturage, nous aurons demain une agglomération lyonnaise qui explosera totalement. De plus, dans l’agglomération, nous ne pourrons pas augmenter la taille de nos « tuyaux » — réseaux, infrastructures… —  qui sont déjà saturés. Il nous faut trouver autre chose, et cet autre chose, on le trouvera à cette échelle-là qui est celle du bassin de vie, d’habitat, de travail de l’agglomération lyonnaise. Par conséquent, il est préférable, voire indispensable, de discuter avec les représentants de ces territoires. La discussion est aujourd’hui facilitée par la circulation des personnes et l’habitude du dialogue : dans les faits, des collaborateurs de haut niveau du Grand Lyon tels Cécile Gros, Irène Anglaret, Jean-Gabriel Madinier, Jean-Luc Martinez ou François Payebien ont des postes importants à Saint-Etienne Métropole, au CAPI, à Valence, etc. et inversement des Fabienne Cresci, Pierre Houssais, Sébastien Chambe viennent de Saint-Etienne Métropole ou d’autres intercommunalités. Ces allers-retours sont féconds pour la métropole. Nous avons aussi des scènes de discussions. L’inter-Scot nous a obligé à dialoguer, à faire des diagnostics et des bouts d’analyse ensemble. Nous ne pouvons plus nous ignorer.