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Lyon et le catholicisme social

Interview de Hugues PUEL

Economie et Humaniste, Membre actif de l’Antenne sociale de Lyon.

<< Le mouvement du catholicisme social et la pensée d'une économie humaine sont tout à fait d'actualité >>.

Hugues Puel est né en 1932 à Bordeaux où il a fait des études de droit, de sciences politiques et d'économie à l'université de Bordeaux. Entré dans l'Ordre des Prêcheurs en 1957, il s'engage dans le mouvement Economie et Humanisme (E&H) fondé par un autre Dominicain, Louis-Joseph Lebret, dont il sera le directeur général de 1969 à 1973. Il sera également le directeur de la revue du même nom de 1968 à 1979, maître de conférences à la faculté des sciences économiques et de gestion à l'université Lumière (Lyon II) de 1968 à 1993. Il est actuellement chroniqueur au Forum du quotidien La Croix. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages, notamment aux Editions du Cerf, sur le chômage et le système de l'emploi, sur l'économie et l'éthique économique. Il est un animateur actif de l'Antenne Sociale, membre du Conseil d’administration de la MRIE et de celui de l’ALPES.

Réalisée par :

Date : 12/01/2010

Préambule : Doctrines lyonnaises : où en sommes-nous ?

Chronique sociale, Semaines Sociales de France et Antenne sociale, les organes actifs du catholicisme social lyonnais : bref historique d’une grande pensée
Dans les années 1830, Lyon va connaître deux importantes  grèves de canuts, l’une en 1831, qui tourne à l'insurrection et qui sera particulièrement violente, et une autre en 1834. Ces événements conduisent Frédéric Ozanam à fonder les Conférences de Saint-Vincent-de-Paul dont le but initial est de faire prendre conscience de la misère ouvrière à des jeunes gens issus de milieux aisés. Quelques années plus tard, en 1859, le Père Antoine Chevrier fonde le Prado, un lieu d'accueil et d'éducation d'enfants pauvres de ce milieu. Ces initiatives marquent le début, à Lyon, d’une pensée « sociale » de l’Eglise qui prendra toute son ampleur dans le courant du XXème siècle. En 1909, à l’initiative de deux laïcs, un ancien employé des soieries, Marius Gonin, et un grand bourgeois, Victor Berne, la Chronique sociale de France succède à la Chronique des comités du Sud-Est créée en 1892, pour dans un premier temps soutenir la diffusion de La Croix de Lyon, puis lors du rapprochement de l’Eglise et des républicains, devenir un organe d’animation sociale. La création de la revue suscite de vives réactions dans le milieu catholique, mais le primat des Gaules soutient la revue à laquelle collaborent activement l'avocat et penseur politique Auguste Crétinon, le juriste Emmanuel Gounot et le philosophe Joseph Vialatoux, disciple de Blondel et de Bergson, qui sera pendant plus d'un demi-siècle l'un des grands penseurs du catholicisme social.

En 1904, Marius Gonin et Adéodat Boissard, fondent les Semaines Sociales de France, et la première Semaine sociale qui réunira 600 auditeurs se déroule à Lyon du 1er au 7 août 1904.

Les mondes du travail et de l’Eglise, des ouvriers et des bourgeois, des laïques et des chrétiens, se rencontrent et se mêlent dans une volonté partagée de reconnaissance de la dignité humaine et de justice. Il s’agit de mesurer et de lutter contre les causes fondatrices de la misère ouvrière. Le travail ne doit plus réduire l’ouvrier à une vie d’esclavage et l’économie doit se concevoir comme étant avant tout au service de l'homme.

Depuis, les Semaines Sociales de France ont œuvré pour alimenter la réflexion sur les grands enjeux de société, sociaux, économiques et politiques. Ce réseau animé, après la mort de Marius Gonin en 1937, par le résistant Joseph Folliet s’est notamment exprimé contre l'utilisation de la torture par les forces françaises et pour la légitimité des aspirations à l'indépendance du peuple algérien. Après la décolonisation, Joseph Folliet prône la coopération avec les pays du Sud pour aider à leur développement. Dans ce but, il participe à la création de la revue Croissance des Jeunes Nations au sein du groupe des Publications de la Vie catholique dont il avait été en 1945 l'un des cofondateurs, et avec Gilbert Blardonne, il ouvre à Lyon un centre portant le même nom que ce mensuel. En 1964, il participe à la Semaine sociale de Lyon qui réunit 5400 semainiers sur le thème : "Le travail et les travailleurs dans la société contemporaine". À partir de 1965, c’est Jean Lacroix membre du groupe "Esprit" lyonnais, ami proche d'Emmanuel Mounier et de l'économiste chrétien et lyonnais François Perroux dont il accompagnera la recherche d'une "économie au service de l'homme", qui va profondément marquer le mouvement. Dans les années 1990, la Chronique sociale a organisé trois semaines sociales régionales.
Aujourd’hui, la Chronique sociale, qui compte 350 adhérents dont une cinquantaine de communautés ou d'associations et une trentaine de militants actifs, publie une lettre trimestrielle, des notes d'actualité et réunit des colloques. Elle organise également des week-end destinés aux jeunes. Après Maurice Sadoulet, René Valette, alors vice-recteur de l'Université catholique et ancien président du CCFD en a assuré la présidence en 1996. Il a mis l'accent sur l'attention aux plus petits, l'action avec et non pas seulement pour les plus pauvres. Luc Champagne a pris sa succession en 2001.

Pour Hugues Puel, ce qui caractérise le catholicisme social lyonnais, c’est son attachement à la démocratie et aux lois sociales.

… pour en savoir plus "Lyon, haut lieu du catholicisme social" article d’Aimé Savard, La Lettre n°37, Semaines Sociales de France, janvier 2005
http://www.ssf-fr.org

L'interview....

 CATHOLICISME SOCIAL

Vous êtes un représentant notable du mouvement du catholicisme social lyonnais, comment le définissez-vous et dans quel contexte est-il  né ?
Le catholicisme social est effectivement un mouvement, un ensemble de gens qui agissent par différents moyens, à travers des œuvres bien sûr, mais aussi des publications ou des engagements dans différentes associations ou collectifs. Bien qu’il s’en inspire aujourd’hui, le catholicisme social est antérieur à la doctrine sociale de l’Eglise dont le texte fondateur, l’encyclique Rerum Novarum du Pape Léon XIII, date de 1891. Le catholicisme social est né avec l’industrialisation, lorsque la question sociale a émergé. Il y a eu alors une prise de conscience des conséquences de la révolution industrielle sur toute une partie de la population arrachée de sa campagne et livrée à des conditions de travail particulièrement difficiles. Les premiers à s’intéresser à la question sociale étaient les évêques légitimistes, ceux qui s’offusquaient de la pauvreté produite par la révolution. Les chrétiens libéraux ne s’intéressaient pas à la question sociale. Cependant, et provoqués par les mouvements du socialisme, certains catholiques ont pensé que l’on ne pouvait pas se satisfaire de simples réponses et qu’il convenait d’aborder les questions de société.

Et c’est en 1848 que les deux termes « démocratique » et « social » vont converger chez les catholiques sociaux, alors que Pie IX entre dans une période particulièrement conservatrice. En effet, Pie IX fait preuve d’une grande hostilité à l’égard des idées modernes : le libéralisme, le matérialisme, le rationalisme et bien sûr le socialisme. Il condamne explicitement la liberté d'opinion, la liberté de culte et la séparation de l'Eglise et de l'État. A travers l’encyclique Quanta cura et le Syllabus il condamnera aussi le rationalisme et les idéologies scientiste et positiviste. Pie IX avait la nostalgie de l’ordre ancien, des ordres d’une manière générale, et cette position de l’Eglise Romaine durera pendant un siècle. Durant toute cette période, les catholiques sociaux devront combattre pour faire vivre leurs idées et permettre l’avènement d’un humanisme moderne, qui même sécularisé, porte les marques d’un long cheminement à travers la pensée chrétienne.
 
Comment le mouvement du catholicisme social a t-il émergé à Lyon et la situation au sein de l’Eglise était-elle ici tout autant conflictuelle qu’à Rome ?
On retrouvait à Lyon les oppositions entre les catholiques conservateurs et les catholiques sociaux. Ces derniers ont toutefois réussi à exister dès la fin du XIXème siècle avec la création de la Chronique des comités du Sud-Est qui deviendra la Chronique sociale en 1909. En 1891, l'encyclique Rerum Novarum va d’une certaine façon légitimer la position des catholiques sociaux et par la même leur mobilisation active depuis des dizaines d’années à travers le mouvement social et spirituel que représente l’humanisme évangélique. Car c’est bien ce mouvement d’annonce de la bonne nouvelle et de l’importance de l’ouverture à l’autre qui motive les catholiques sociaux, et ce bien avant que la doctrine sociale ne soit inscrite dans les  textes. D’ailleurs, on parle facilement de la doctrine sociale de l’Eglise et pourtant c’est probablement le secret le mieux gardé de l’Eglise ! En fait, très peu de personnes, y compris chez les théologiens, connaissent vraiment les textes de la doctrine sociale. Nous allons d’ailleurs prochainement organiser à l’Antenne sociale une journée pour mieux les faire connaître. L'encyclique Rerum Novarum va notamment reconnaître l’évolution des rapports entre les patrons et les ouvriers, les difficiles situations sociales de ces derniers et admettre leur droit à se syndiquer.

 Pour les catholiques traditionnels, c’est une véritable révolution car pour eux les ouvriers ne pouvaient se syndiquer que dans des organisations mixtes où les patrons étaient également présents. Certains patrons chrétiens n’ont pas accepté la position du Pape Léon XIII et il y a alors eu de farouches divisions. La doctrine sociale de l’Eglise a contribué à révéler des positions contradictoires chez les catholiques et les tensions entre ceux qui étaient attachés à une forme de charité chrétienne, et ceux qui sont pour la justice, ancrés dans une militance de solidarité.

Comment expliquez-vous cette méconnaissance de la doctrine sociale de l’Eglise ?
L’Eglise, et ce depuis plus de quarante ans, concentre l’essentiel de ses réflexions non pas sur les problèmes sociaux, mais sur les comportements personnels, sur les questions des devoirs de chacun dans le domaine du couple, de la famille, de l'adoption, de l'avortement, de l'euthanasie ou celles liées à la sexualité. On note effectivement depuis 1968, un désengagement, non volontaire mais de fait, sur les questions sociales, une prédominance des problèmes individuels dans les préoccupations de l’Eglise au détriment de l’humanisme évangélique.

Comment la doctrine sociale de l’Eglise a t-elle évoluée au cours du XXème siècle ?
La doctrine sociale de l’Eglise a évolué avec Vatican II. Ce XXIe concile œcuménique de l’Eglise catholique romaine, ouvert par le pape Jean XXIII en 1962 et clos sous le pontificat de Paul VI en 1965, a marqué l’ouverture de l’Eglise au monde moderne et à la culture contemporaine, mais surtout a vu l’émergence d’une nouvelle conception de l’Eglise. La naissance de la doctrine au XIXème siècle représentait un changement de paradigme qui sans abolir la configuration catholique entendait la renouveler en acceptant par exemple le droit syndical. Avec Vatican II, on assiste à  un profond changement, non pas en externe, mais en interne, au sein de l’Eglise. La communauté catholique n’est plus une organisation pyramidale, mais le peuple de Dieu en marche, il n’y a plus de discours « hiérarchique » et il revient aux baptisés eux-mêmes de faire leur discours, et l’on va passer de la doctrine sociale  à la pensée sociale chrétienne.

LE MODÈLE LYONNAIS

Comment qualifiez-vous la particularité lyonnaise ?
L’exemple de la création et du développement des activités de la MRIE, la Mission Régionale d’Information sur l’Exclusion, est une bonne illustration de la spécificité lyonnaise. Lorsque l’ancien président de région, Charles Millon, a voulu réfléchir sur les questions de pauvreté, une douzaine d’organismes issus du catholicisme social, et représentant une grande diversité depuis le patronat social jusqu’à ATD ¼ Monde, se sont regroupées pour porter cette réflexion. La collaboration entre différents mouvements et associations dans un objectif partagé avec le politique est un mode de fonctionnement bien lyonnais. Et cette collaboration avec Charles Millon ne nous a pas empêchés de créer « Forum citoyen » pour marquer vivement notre opposition à son alliance avec le Front National à l’occasion des élections régionales de 1998.

 En finançant la MRIE, les pouvoirs lyonnais, et notamment la région Rhône-Alpes, ses huit départements, et l’Etat local, ont accepté et acceptent encore de soutenir une structure dont la vocation est de « critiquer » la situation de l’exclusion dont ils ont la responsabilité. Des tentatives ont été faites dans d’autres villes, mais elles ont vite été transformées en bureaux d’étude. Ici, la MRIE a pu maintenir son rôle de « poil à gratter ». Lors de l’examen de nos financements par l’actuel préfet, j’ai craint que celui-ci nous les supprime. Cependant, grâce au réseau qui l’entoure et aux soutiens actifs des politiques, il a lui aussi accepté de financer un organisme qui met pourtant en évidence les échecs de l’Etat en matière sociale. Le catholicisme social est reconnu et soutenu à Lyon, il est considéré pour ses positions, son incessant souci de prise en considération des plus démunis, son humanisme.

Par ailleurs, Lyon, qui n’est pas une ville traditionnellement universitaire, mais plutôt une ville industrielle, s’accorde bien à la fois avec un certain pragmatisme d’ouverture et avec un esprit missionnaire : les mouvements missionnaires sont partis de Lyon. En 1987, dans un article d’Economie et Humanisme, Jean Labasse portait une critique sur l’élite économique de Lyon dans les années 1950 insuffisamment internationalisée : « Ne sont vraiment internationalisés à Lyon que les médecins et les prêtres.» disait-il. L’ouverture des entreprises à l’international succédera à celle des prêtes et des médecins, et cette chronologie n’est probablement pas neutre dans le « modèle lyonnais ».

CATHOLICISME SOCIAL ET POLITIQUE

De façon discrète certes, mais néanmoins profonde, certaines personnalités politiques, à l’exemple d’Anne Marie Comparini ou de Jacques Moulinier, semblent partager votre approche et vos valeurs. Ces personnalités sont aujourd’hui en retrait de la vie politique, de nouvelles ont-elles pris le relais ?
Il est toujours difficile de conjuguer la foi et la politique. Les chrétiens en politique sont souvent ambigus. Un élu chrétien n’est pas totalement fiable car il a une vision qui n’est pas celle du court terme, ce qui le rend souvent déconcertant pour son entourage. Mais c’est aussi ce qui peut faire sa valeur, comme l’ont montré le Général De Gaulle ou Robert Schuman. La méfiance que développait François Mitterrand envers les catholiques est une bonne illustration de cette difficulté à conjuguer la foi et la politique. S’il a admis des catholiques dans le parti socialiste, c’est uniquement pour faire basculer la Bretagne, et c’est d’ailleurs bien dans ce paradoxe que se situe l’histoire de Michel Rocard. Par ailleurs, les catholiques peuvent voter de l’extrême droite à l’extrême gauche. On dit souvent que les plus pratiquants votent à droite et que les chrétiens sociaux votent plutôt à gauche.

De fait, l’Eglise en France n’est pas un repère politique. En Pologne, bien sûr la réalité se vit autrement puisque dans ce pays, constamment envahi par ses voisins, l’Eglise catholique incarne la permanence. Bien sûr, ici à Lyon, certaines personnalités politiques sont proches du mouvement catholique social. Des liens d’amitié peuvent exister entre des hommes comme Jacques Moulinier et le père Devert, Azouz Bégag et le père Delorme, pour ma part, je connais et apprécie également certains de mes anciens élèves en économie qui ont désormais investi la sphère politique à l’exemple d’Olivier Brachet, de Gérard Claisse ou de Saïd Yahiaoui. Cependant, les sphères restent bien distinctes.  

Pourquoi à Lyon, les différents pouvoirs en place ont soutenu et soutiennent encore les initiatives du mouvement catholique social ?
Les catholiques sociaux de Lyon n’appartiennent pas tous à une même classe sociale et politique, et ce depuis la création des Semaines Sociales où l’on retrouvait dans ce mouvement aussi bien des bourgeois que des ouvriers. Dans ce mélange il y avait des gens attachés à un catholicisme plus radical qui insistaient sur les références évangéliques, et d’autres qui suivaient constamment les positions des papes. Aujourd’hui encore, ce mouvement rassemble des personnes qui vont de la droite modérée jusqu’à la gauche, mais qui ont en commun une sensibilité sociale. Lors des dernières Semaines Sociales de France, et à l’initiative d’ATD ¼ Monde, il y avait parmi les participants, plus d’une centaine de personnes pauvres. Cette initiative a été plébiscitée par certains et moins appréciée par d’autres. Ces positions contradictoires reflètent bien les différences de sensibilité des catholiques.

Le monde des catholiques sociaux demeure très compliqué, fait de contrastes pourtant fédérés autour de la question sociale. Le monde du catholicisme social est un feuilleté. Il ne coagule pas en un seul courant. Au contraire, il se constitue de diverses tendances qui s’agglomèrent et cohabitent dans un large mouvement social, dans un ensemble éclectique. Les différentes composantes ont en commun de réunir des catholiques, qui ont une forte préoccupation sociale et qui souhaitent allier l’action à la réflexion. Elles se différencient par leur histoire, par leur lecture des textes et la façon dont elles les vivent, ce qui est somme toute logique. En effet, l’institution trahit forcément le message, de fait chaque courant recherche sans cesse le véritable message. Et dans cette quête, le particularisme du catholicisme est d’accepter des visions différentes. Fils d’un riche marchand, Saint François d’Assise en se convertissant à l’évangile, a créé une grande communauté de pauvreté en opposition aux riches abbayes. Cette position ne l’a pas empêché de convaincre le Pape qu’il cherchait à retourner à la source de l’évangile, sans pour autant faire dissidence. La communauté catholique porte un message qui la transcende et l’a conduit à gérer les divergences de son interprétation.

CATHOLICISME SOCIAL ET RÉSISTANCE

Différentes personnalités issues de l’éducation populaire comme André Philip ou du catholicisme social à l’exemple de Joseph Folliet où encore du monde politique ont fait partie de la résistance. Quel impact cette mobilisation commune a t-elle eu sur les relations entre les différents courants de pensée lyonnais ?
Je ne suis pas à Lyon depuis assez longtemps pour le dire, je n’ai pas vécu cette époque. Cependant, je pense qu’effectivement la Résistance à renforcé les liens entre les personnes bien qu’elles soient issues de mouvements politiques, religieux ou laïques bien différenciés et qui parfois s’opposaient franchement. André Philip était protestant et appartenait au christianisme social, l’équivalent du catholicisme social des catholiques chez les protestants. J’ai ressenti que la Résistance avait produit un rapprochement fort entre les deux humanismes, celui du catholicisme social ou du christianisme social et celui de la République, c’est évident.

D’autres villes présentent-elles les mêmes caractéristiques ?
Les régions de Lyon, de la Bretagne et de Lille sont les plus marquées par le catholicisme social du fait de l’histoire et notamment de leur histoire ouvrière.

L'ENGAGEMENT DES LYONNAIS

A travers quelles structures ou organisations, les catholiques sociaux lyonnais se sont-ils investis ?
Les catholiques sociaux lyonnais se sont investis à travers de nombreuses et diverses initiatives. On peut citer en premier lieu les Semaines Sociales de France et souligner l’investissement de Joseph Folliet qui a notamment défendu les allocations familiales et dénoncé la colonisation et la torture pendant la guerre d’Algérie. Il faut citer aussi la Chronique sociale et bien sûr la création d’Economie et Humanisme par le père Lebret. Mais nous pouvons citer également la MRIE, le CIEDEL (Centre International d'Etudes pour le Développement Local), le Forum citoyen, l’ALPES (Association Lyonnaise de Promotion et d’Education Sociale), Habitat et Humanisme, de nombreuses structures d’insertion ou encore l’EDC - mouvement des Entrepreneurs et Dirigeants Chrétiens - ou le MCC - mouvement chrétien des cadres et dirigeants – qui sont certes des mouvements nationaux, mais particulièrement actifs dans notre région. N’oublions pas non plus, l’engagement plus « politique » de certains prêtres, ceux du Prado : à l’occasion du meeting de 1976, dit « le meeting de la main tendue des communistes aux chrétiens » qui avait réuni des milliers de personnes, beaucoup se sont retrouvés autour Monseigneur Anselme.

LE CATHOLICISME SOCIAL AUJOURD'HUI

A partir des années 1980, de nouvelles causes sont apparues comme le combat contre la double peine ou la marche pour l’Egalité, puis dans les années 1990, celles des personnes sans domicile fixe et encore plus récemment celle de l’environnement. Comment votre mouvement s’est-il emparé de ces causes ?
Sur l’ensemble de ces causes, nous étions très présents au début des années 1980, et nous le sommes encore aujourd’hui. En 1981, c’est le père Delorme et le pasteur Costil qui ont entamé la première grève de la faim pour protester contre les expulsions de travailleurs immigrés et particulièrement de jeunes de la seconde génération. Nous avons été aux côtés des jeunes lors de la marche des beurs en 1983. Le logement est également une cause au cœur de nos préoccupations et de nos actions. Nous étions certes moins investis dans la cause écologique, mais l’intégrons aujourd’hui. Dans ses perspectives de mobilisation, le mouvement catholique social s’inscrit désormais dans le concept de l’économie sociale et solidaire qui représente une prolongation de l’économie humaine, qui prône aussi une économie non pas basée sur la compétition, mais sur la solidarité. Et, par exemple, nous participons de sa concrétisation dans les nouvelles formes de coopératives.

La crise financière et économique, aux graves conséquences sociales que l’on connaît aujourd’hui, impose une remise en cause du système capitaliste. Dans un tel contexte, la notion « d’économie humaine » que vous « prêchez » depuis toujours n’est-elle pas particulièrement d’actualité ?
Dans les années 1930, le Père Lebret soutient la cause de marins pêcheurs de Saint-Malo pendant une dizaine d’années. Et c’est notamment à travers cette expérience qu’il mesure le retard de la pensée économique catholique, sa dimension conservatrice, son incapacité à remettre en cause l’économie libérale. Il va alors développer le concept de l’économie humaine. Et c’est sa thèse, à laquelle j’ai profondément adhéré, qui va conduire à la création d’Economie et Humanisme, et plus largement à une pensée économique catholique plus humaniste. A l’évidence, il n’avait pas tort. Mais, le capitalisme libéral et le marché l’ont emporté. Le capitalisme mobilise chez les individus des motivations de satisfaction immédiate plus fortes que les motivations spirituelles. Il faut bien admettre qu’au regard de l’appât du gain, le catholicisme social n’est pas très attrayant. Cependant, ce que soulèvent aujourd’hui les enjeux économiques et sociaux, mais aussi écologiques, nous amène à devoir repenser totalement notre rapport à l’environnement, mais aussi notre relation à l’autre.
Cette question sera même stratégique, la compétition entre les individus érigée en loi a conduit à la catastrophe. Nous devons revisiter notre modèle de société au regard de ces bilans. Effectivement, le mouvement du catholicisme social et la pensée d’une économie humaine sont tout à fait d’actualité. Et même si notre influence n’a pas su inverser la progression du capitalisme, notre mouvement demeure bien vivant et va probablement se développer compte tenu des graves réalités auxquelles nous avons à faire face.

Différents responsables d’associations lyonnaises créées dans les années 1980 à l’exemple de Jean Pierre Aldeguer, Olivier Brachet, Bernard Bolze ou Jean Batiste Richardier ne nient pas l’influence du catholicisme social  dans leur éducation voire dans la création de leurs associations et pourtant ils se considèrent avant tout comme des laïques. Aujourd’hui ils atteignent l’âge de la retraite et probablement que leurs successeurs sont ou seront moins marqués par cette influence.  Est-ce la marque d’un certain essoufflement du catholicisme social ?
L’institution catholique, comme le parti communiste d’ailleurs, est en crise et de fait, elle agit discrètement. On assiste à la fin d’une certaine militance. Dans un même temps on mesure aujourd’hui l’impact de la sécularisation. Ceci dit, est-ce si important de compter le nombre de personnes baptisées ou de celles qui fréquentent les Eglises ? A mon sens, la seule chose qui compte c’est que la bonne nouvelle soit annoncée. De plus, l’Antenne sociale de Lyon est très vivante. Son président, Luc Champagne, syndiqué, directeur d’hôpital, sait lui donner de la dimension. Je vois de la vitalité dans notre mouvement. Les dernières Semaines Sociales de France ont réuni plus de 3500 personnes à Paris et l’an dernier à Lyon, nous étions déjà 3000. Je vois beaucoup de gens qui se dépensent à l’exemple de la cinquantaine de diacres de la Drôme et de l’Ardèche que j’ai récemment rencontrés qui sont tous très insérés dans la vie locale et très actifs, des gens formidables.

L’effondrement de la pratique religieuse ne nous fait pas pleurer. La crise de l’Eglise, de sa gouvernance, est réelle et profonde. Je pense par exemple à l’excommunication par Mgr José Cardoso Sobrinho, l’archevêque de Recife, de cette Brésilienne, mère d’une fillette de neuf ans, pour avoir avorté de jumeaux dont elle était enceinte après avoir été violée par son beau-père qui a par ailleurs reconnu abuser d’elle depuis qu’elle avait 6 ans, ainsi que de sa sœur aînée handicapée de 14 ans. Et la décision de l’archevêque de Recife a été approuvée par le cardinal Giovanni Battista Re, préfet de la Congrégation pour les évêques, président de la Commission pontificale pour l’Amérique latine. Cet exemple marque l’affirmation identitaire du catholicisme par rapport à une stratégie qui serait celle du catholicisme social, qui a le souci de l’autre et qui prend en compte la dimension politique de la foi. Ce conflit illustre bien la façon d’appréhender, de recevoir, Vatican II.

Cette crise va nous permettre de voir les vrais problèmes, de construire une société d’écoute et de solidarité. L’acceptation de l’autre, le rapport à l’autre non plus envisagé dans un concept d’utilité, mais dans un esprit de solidarité, est une cause particulièrement d’actualité. Au fils de l’histoire, l’Eglise a joué un rôle d’aide dans un partenariat politique. Aujourd’hui, elle ne tient plus ce rôle. L’Eglise n’a plus de pouvoir religieux, ce sont les chrétiens qui ont désormais le pouvoir d’agir. Et cette position n’est pas seulement celle des Dominicains, c’est le discours évangélique. L’avenir est complexe, mais je ne vois pas une fin de scénario, au contraire je vois quelque chose de bien vivant.

Comment se diffusent vos modes de penser et d’agir ?
Avec la sécularisation, l’esprit évangélique est passé dans la société. Nous sommes dans un pays qui redistribue, qui abrite des mécanismes de solidarité. Ces apports du Conseil National de la Résistance, même si certains pensent qu’aujourd’hui ils sont menacés d’être démantelés, sont particulièrement ancrés dans notre identité, dans notre culture nationale. C’est par exemple en défendant ces principes de solidarité que nous poursuivons la diffusion de notre souci de démocratie et de justice.

Comment percevez-vous l’engagement des jeunes aujourd’hui ?
Les jeunes dominicains qui s’engagent sont souvent des convertis, c’est à dire des personnes qui n’ont pas eu, comme j’en ai eu la chance, une éducation dans une famille traditionnelle d’une culture catholique très charpentée. De fait, leur premier problème est de se construire une personnalité chrétienne. Ils sont prêts pour l’engagement, mais l’aspect identitaire est le plus fort, et leur positionnement personnel par rapport à la société est plus difficile qu’il ne l’était pour ceux de ma génération. Par exemple, l’investissement dans une aventure comme celle d’Economie et Humanisme ne les intéresse que très peu. Dans le groupe de l’antenne sociale, les jeunes qui s’engagent sont aussi très souvent des convertis, et de fait, d’abord dans une démarche personnelle. C’est le résultat d’une société sécularisée, la résultante d’une société avant tout agnostique ou athée, non chrétienne. Et c’est ce qui donne au ferment chrétien un côté séducteur, non obéré par le jeu de la puissance.

TRANSMISSION

Quel passeur êtes-vous ?
Je ne crois pas à la transmission consciente, et n’ai pas de message particulier. Je dis ce à quoi je crois, et ce que je pense, sans chercher à influer. Chacun butine et se construit comme il peut. Il m’arrive souvent de déculpabiliser des parents dont les enfants n’ont pas la foi et qui se reprochent de ne pas avoir su la transmettre, car leurs enfants ont de toutes façons, bénéficié d’une sensibilisation et sont en quelque sorte, façonnés. C’est également cette posture que j’ai adoptée en tant qu’enseignant à Lyon II. J’intervenais dans différentes formations en économie du travail, économie du développement puis, avec Alain Bonnafous en économie urbaine. Cependant, celle qui m’a peut être le plus marqué est l’initiation aux pratiques professionnelles. A l’occasion de la réforme de 1974, l’université a dû, sans aucune référence pédagogique, initier des cours d’initiations aux pratiques professionnelles.

On m’a alors donné carte blanche, et j’ai imaginé et mis en place un cours d’une forme tout à fait nouvelle avec la collaboration de Geneviève Latreille, spécialiste des questions d’orientation. En début d’année, je prévenais les étudiants : dans ce cours, on n’enseigne rien, mais on apprend beaucoup ! Car l’objectif était en effet de mettre les étudiants en situation de travailler leur projet professionnel. Le premier cours était un temps d’enquête auprès des 150 à 200 étudiants présents (méthode caractéristique d’Economie et Humanisme). Les questions étaient simples : avez-vous un projet professionnel ? Si oui, lequel ? Si non, pourquoi n’en avez-vous pas ? Je donnais les résultats lors du deuxième cours : la moitié des étudiants ne savaient pas ce qu’ils voulaient, ni ce qu’ils faisaient dans cette formation. Suivaient une série de cours avec des intervenants d’horizons divers, de syndicats, d’entreprises… et un travail personnel des jeunes qui consistait, par exemple, à interroger quelqu’un sur son parcours professionnel, à décrire l’un de ses petits jobs d’étudiant ou encore à imaginer une profession permise par une formation en économie. J’avais institué un système de validation avec quatre notes : 15, 13, 10 et 0 si les étudiants n’étaient ni présents, ni investis dans un travail personnel. Ce cours s’est révélé très populaire, un moment d’expérience fort, un véritable lieu d’expression sur les problématiques de chacun, mais aussi sur des problématiques collectives. Mon seul objectif était de faire comprendre l’intérêt d’être dans un mouvement d’ouverture, de rencontre et d’échange, de considération de soi et des autres. Je ne sais pas si on peut parler ainsi de transmission.

L'AVENIR DU CATHOLICISME SOCIAL À LYON

Comment pensez-vous l’avenir de votre mouvement à Lyon ?
Lyon a une sociologie et une histoire particulières qui forment un milieu favorable à l’éclosion et au maintien du mouvement catholique social. Les politiques le savent bien et ont mesuré l’importance de ce courant dans leur base politique. « Il bouffe du curé à Paris, et bouffe avec les curés à Lyon ! » disait-on d’Edouard Herriot. A Lyon, l’identité humaniste est forte. Elle se retrouve aussi bien dans l’humanisme radical-socialiste incarné par un personnage comme Édouard Herriot que dans l’humanisme des catholiques sociaux inspirés de la doctrine sociale de l’Eglise. Le maire de Lyon, Gérard Collomb n’hésite pas à faire référence aux deux humanismes et à caractériser ainsi le modèle lyonnais, marqué également d’un esprit girondin, anti parisianisme et d’un modérantisme certain. Et l’on ne peut pas gommer ni l’histoire, ni la sociologie d’une ville.