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Histoire de la danse à Lyon

Interview de Charles Picq

réalisateur et vidéaste de la Maison de la Danse

<< La danse a amené à la ville une façon de soigner son vivre ensemble. >>.

Dans cette interview Charles Picq revient sur l’histoire de la danse ces trente dernières années notamment à Lyon, souligne l’apport du Hip-Hop à la danse contemporaine, et présente son point de vue sur l’identité chorégraphique lyonnaise.

Créée à Lyon en 1980, la première Maison de la Danse de France compte, trente ans plus tard, 15 000 abonnés et 170 000 spectateurs chaque saison. Elle est devenue l’une des scènes de diffusion de la création chorégraphique les plus importantes au monde. Ce succès de la danse à Lyon est aussi reconnu à travers deux grands événements, la Biennale de la danse créée en 1984 et le Défilé de la Biennale créé en 1996. 
Depuis trente ans, Charles Picq filme la danse et notamment les spectacles de la Maison de la Danse pour en constituer une mémoire chorégraphique. Il a travaillé sur des projets artistiques et pour la télévision avec Andy Degroat, Carolyn Carlson, Dominique Bagouet, Régine Chopinot, Susanne Linke, Michel Kelemenis, Claude Brumachon, Jean-Claude Gallotta, Karine Saporta, Abou Lagraa, Mourad Merzouki, ... Sa filmographie comprend quelques dizaines de films, parmi lesquels Song, A woman of many faces et Vu d'Ici (Carolyn Carlson), Tant mieux, tant mieux !, Planète Bagouet, Necesito et So schnell (Dominique Bagouet), Enchaînement, Im bade wannen, Flut et Wandelung (Susanne Linke), Le Cabaret Latin (Karine Saporta), La danse du temps (Régine Chopinot), la veillée des abysses (James Thierrée), Nuit Blanche (Abou Lagraa), les documentaires Grand Ecart, Mama Africa, Lyon le pas de deux d'une ville, Le Défilé, Un Rêve de cirque, et plus récemment le DVD : Le Tour du Monde en 80 Danses.
Aujourd’hui, il se consacre au projet « Numéridanse.tv » en association avec le Centre National de la Danse, un projet soutenu par La Fondation BNP/Paribas. L’objectif est de créer une vidéothèque de danse en ligne.

Réalisée par :

Date : 30/06/2010

Histoire de la danse contemporaine

 
En 1980, grâce à la mobilisation de cinq chorégraphes lyonnais unis pour défendre la danse et pour revendiquer un lieu dédié à cet art, la première Maison de la Danse en France est créée à Lyon. Où en était la danse contemporaine au moment où a débuté cette aventure lyonnaise qui rayonnera plus tard aux quatre coins du monde ?
Si différents signes de bouillonnements existaient depuis plusieurs années déjà, le début des années 1980 est véritablement le temps de l’explosion de la danse contemporaine. On assiste à une profonde révolution esthétique et artistique, un phénomène tout à fait spécifique à la France. Cette danse contemporaine qui s’inscrit dans un vaste réseau d’influences apparaît comme un point de cristallisation à ce moment là. Irriguée par les grands courants américains et allemands, la danse contemporaine s’engage alors dans un mouvement d’ouverture qui rompt avec les cadres, les codes et les carcans. On abandonne les chaussons, désormais tous les corps peuvent danser, le geste et les écritures se libèrent. 20 ans après le cinéma, la danse vit sa « Nouvelle Vague ». D’une danse normée et académique, on passe à une danse d’auteur. Une nouvelle esthétique émerge et la chorégraphie contemporaine apparaît comme une manière nouvelle de mettre le corps en mouvement et faire danser un vaste  ensemble de matières artistiques. Après les années 70 marquées par Maurice Béjart, cette époque sera marquée par Carolyn Carlson, Dominique Bagouet, Régine Chopinot, Maguy Marin, Jean-Claude Gallotta, et tant d’autres artistes…
Cette époque sera aussi marquée par la création, en 1980, au cœur de Lyon, à la Croix rousse, du premier théâtre entièrement consacré à l’art chorégraphique, la Maison de la Danse.
Dans un même temps, la France connaît une bascule politique d’importance avec l’élection de François Mitterrand en 1981, l’arrivée de Jack Lang au ministère, et le doublement du budget de la culture. Cette évolution de la danse va donc entrer en résonnance avec une nouvelle volonté politique qui va relayer ce mouvement pour l’inscrire comme un signe fort. La danse, qui jusque-là était le parent pauvre du monde du spectacle, va trouver une certaine reconnaissance et des moyens de développement qu’elle n’avait jamais connu. Ce soutien politique va notamment aboutir à la création de nouvelles institutions, et donner des perspectives d’avenir à tout un milieu. De plus, cette évolution va trouver un écho particulièrement important auprès du public, en quête d’une offre culturelle plus ouverte et plus en phase avec les mouvements de la société.

Qu’elle fut la place de la dynamique lyonnaise dans ce grand mouvement
« d’explosion » de la danse contemporaine ?

L’expérience lyonnaise est une réussite. On parle d’une véritable « success story ». Les choses vont vite. Après la Maison de la Danse, c’est la création de la Biennale de la Danse en 1984, avec la même volonté politique et artistique, entraînée par les mêmes personnes, Guy Darmet, Henry Destezet et leurs équipes, pour qui cette explosion doit s’accompagner d’une ouverture à toutes les danses et à tous les publics. C’est là qu’apparaît cet autre acteur très important qu’est le public. Un public qui devient aussi d’année en année toujours plus averti. La synergie est totale. Lyon montre l’exemple.

Comment la danse contemporaine a-t-elle évolué depuis 30 ans ?

La révolution esthétique et artistique du tout début des années 1980 a marqué le passage d’une danse « académique » à une danse de création plus libérée. Aujourd’hui, elle intègre même les arts du mouvement à l’exemple de Mathurin Bolze qui utilise des techniques circassiennes. Ainsi, au fils de ces trente dernières années, la danse s’est grandement diversifiée. Pina Bausch, qui a porté à son sommet le concept de la danse-théâtre allemande, a nourri de ses influences de nombreux chorégraphes comme Joelle Bouvier et Régis Obadia. Philippe Decouflé, formé à l’école d’Alwin Nikolais, a donné à la danse une dimension visuelle et cinématographique nouvelle. Le Ballet lui-même a aussi évolué sous l’influence des contemporains, comme en témoigne le travail d’Angelin Preljocaj, avec par exemple le spectacle « Blanche Neige » présenté en 2008 durant la Biennale de la Danse.
Si on pouvait observer une forme de conflit dans les années 1980 entre classique et contemporain, aujourd’hui les deux se rejoignent dans une même vision de la danse.
Cette évolution pourrait se résumer chez José Montalvo et Dominique Hervieux qui chorégraphient dans un même spectacle, baroque, Hip-Hop, flamenco, classique, contemporain et une collection d’êtres fantastiques en image sur grand écran. Ils parlent de « collage chorégraphique ».

Quelles sont pour vous les grandes étapes de cette évolution ?

Après l’explosion du début des années 1980, l’irruption du « volcan » a formé une couche de matière volcanique qui s’est infiltrée dans les écoles, les centres chorégraphiques ou les compagnies pour y fertiliser. Cette période faste va durer plus d’une dizaine d’années. Les années 90 semblent moins explosives. Symboliquement, la disparition de Dominique Bagouet en 1992 marque un tournant. Désormais, les structures sont en place, des Centres Chorégraphiques Nationaux ont été créés sur tout le territoire. La Maison de la Danse poursuit son développement et s’installe au Théâtre du Huitième. De fait, pendant les années 1990, le mouvement prend conscience de ses forces et de ses faiblesses, se repositionne, passe d’une phase créative à une phase d’installation, de développement et de consolidation. Après l’émergence, il devient nécessaire d’organiser les choses en profondeur. Là encore, cette période va rentrer en résonance avec les évolutions politiques et celles du public. Les années 1990 sont des années d’alternance où progressivement, l’économie de marché s’impose. De son côté, le public demeure enthousiaste, il suit, il arbitre, et il attend des artistes de nouvelles expériences. L’ouverture aux danses du monde venues d’Afrique, d’Amérique Latine, d’Asie, touchées à leur tour par le mouvement contemporain, va permettre de répondre à cette exigence.
De plus, si durant les années 1980, comme le souligne Régine Chopinot dans le film « Grand Ecart », le champ était libre, et les lignes tracées plus faciles à repérer, la génération suivante des chorégraphes, plus nombreux rend le paysage plus complexe. Tout le monde doit trouver une voie originale. L’exercice n’est pas facile. La concurrence est vive. Les places importantes sont déjà prises. Il faut garder un esprit créatif dans un contexte où les centres de gravité se déplacent.
La logique économique va davantage encore régner sur les années 2000. A la télévision on ne parle plus de public, mais d’audience. On demande à l’artiste de répondre à des besoins. On reproduit ce qui marche. Internet concentre encore ces phénomènes. En travaillant actuellement à la création d’un site web dédié à la danse, « numéridanse.tv », je me rends compte des difficultés que cela impose. Comment garantir la qualité dans une économie publicitaire ?
C’est difficile pour les artistes qui veulent faire sens aujourd’hui d’évoluer dans un tel contexte. Toutes les salles veulent faire le plein, mais tous les artistes ne les remplissent pas. Nous sommes sortis d’une ère où la création primait. Il faut trouver un nouvel équilibre entre les excès de la loi du marché qui conduit aux spectacles formatés, les excès d’un art élitiste réservé à des initiés, et les excès d’un dévoiement du propos artistique contraint par la demande sociale. Car à force de dire que tout est création, on en arrive à perdre ses repères. Il est nécessaire de faire la part des choses et c’est là que les acteurs culturels ont un rôle à jouer. De tous temps le théâtre est, dans la cité, ce lieu de démocratie où le citoyen vient se confronter à des idées et à des esthétiques nouvelles, tout ce que l’art permet de réinvestir ensuite dans la vie politique. Et c’est là que se situe la responsabilité des artistes, mais aussi celle des décideurs et des médiateurs.
Il serait dommage de se laisser entraîner dans une déchéance de l’économie de la culture qui conduirait à des phénomènes de concentration où seules les plus grosses machines survivraient, laissant les petits s’épuiser dans un combat pour la survie et les jeunes pousses entretenir l’illusion de la régénérescence.
Là où les années 80 avaient trouvé, les années 2000 et 2010 cherchent encore. On manque d’horizon, d’espérance, d’enthousiasme, pour un avenir plus ambitieux, qui affirme des choix, trouve des dynamiques. Le monde de la danse qui n’échappe pas à ces profondes mutations, reste à ce titre porteur d’espoir, car en plaçant le corps au cœur de son propos, c’est l’humain, dans ce qu’il a de plus vital et généreux, qui est convoqué.

 

L’apport du Hip-Hop à la danse contemporaine
 
Pourquoi y a –t-il eu à Lyon cet extraordinaire passage du Hip-Hop de la rue à la scène ?

L’histoire du Hip-Hop est extraordinaire. Comment des gens qui étaient peu favorisés, dans les banlieues, qui n’avaient que leur corps pour s’exprimer, ont-ils pu transmettre autant de messages, montrer une telle vitalité et une volonté inébranlable de créer ? Ils ont réussi à faire éclater un mouvement artistique et esthétique planétaire. Cette danse vient des Etats-Unis, du Bronx et se propage en France par la télévision avec l’émission de Sydney « H I P H O P ». La rencontre du Hip Hop et de la  danse contemporaine a lieu ensuite. Le passage de la rue à la scène a été possible car les scènes existaient et qu’elles étaient attentives et ouvertes à toutes les formes de danse. Aussi quand le Hip-Hop arrive à Lyon, tout est prêt. Il est important de se rappeler de la forte volonté de la Maison de la Danse d’accueillir toutes les danses et le Hip-Hop en particulier. Celui-ci représentait un véritable renouveau au moment où la danse contemporaine semblait marquer le pas. Le Hip-Hop amenait une énergie nouvelle, des corps urbains virtuoses, une fraîcheur et une simplicité.  
Et, sortant d’une période où la danse contemporaine avait expérimenté librement, le Hip-Hop ramenait des règles. Puis, quand à l’occasion du festival Danse Ville Danse, le Maire de la Ville, Michel Noir, prévu pour assister au lancement de la manifestation y reste pendant des heures, la reconnaissance est totale. Un nouveau public, différent, affluait. Il y avait une vraie dynamique portée par les politiques, les acteurs du monde de la danse et des institutions comme la DRAC, la Ville, et partagée par nombre d’associations et de Lyonnais. Un contexte unique pour une approche unique du Hip-Hop. Car il existe un courant lyonnais, un Hip-Hop contemporain qui invente, évolue, fusionne dans un art de la scène à part  entière. Les compagnies Käfig ou Accrorap sont aujourd’hui d’immenses figures et font école.

Comment les danseurs des quartiers des banlieues lyonnaises ont-ils été repérés par la Maison de la Danse ?Ce sont les artistes qui sont venus se présenter à la Maison de la Danse et non l’inverse. Les jeunes souhaitaient montrer leur danse. Ils ont présenté leur projet et de fil en aiguille, des danseurs comme Mourad Merzouki se sont alors lancés dans un immense travail et sont devenus des chorégraphes reconnus. La scène les a aidés et les a accompagné, et à leur tour, ils ont ouvert la voie à d’autres artistes.

L’évolution particulièrement forte dans l’agglomération lyonnaise, qui va permettre à la danse urbaine de passer de pratiques spontanées aux spectacles chorégraphiés, et de la rue à la scène, voire aux grandes scènes internationales, n’a-t-elle pas été critiquée, certains regrettant une « récupération du Hip-Hop », d’autres hésitant à qualifier ces pratiques comme de véritables pratiques artistiques ?

Bien sûr, il y a eu des critiques et des craintes : le Hip-Hop n’allait-il pas perdre son âme en montant sur scène ?
Tous les changements engendrent des appréhensions, cependant on peut réellement se féliciter de l’évolution du Hip-Hop qui aujourd’hui revêt différentes formes. Le Hip-Hop de rue, les « battles », existent toujours, mais à leurs côtés il existe désormais aussi un Hip-Hop chorégraphié qui permet aux  artistes de construire leur propre propos, exprimer leur vision personnelle du monde. Le Hip-Hop est toujours marqué par ses magnifiques prouesses techniques, sa corporalité particulière, mais il est devenu un langage, et il a aujourd’hui ses auteurs. C’est un enrichissement. Et je pense sincèrement  que l’on peut qualifier Lyon de laboratoire de danse urbaine en ce sens où elle a permis l’émergence et la valorisation de cette forme artistique du Hip-Hop. Il est important aussi de souligner le fabuleux travail de création de ces jeunes artistes. Car l’histoire est belle, mais elle n’a pas été facile. L’exigence artistique demande un travail incroyable. Il y a de très nombreux prétendants, mais très peu d’élus. Et quand aujourd’hui, on confie le Centre Chorégraphique National de la Rochelle, précédemment dirigé par Régine Chopinot, à Kader Attou (Accrorap) pour lui succéder, c’est que ce courant a acquis une totale légitimité.

La rencontre de la danse contemporaine et la danse Hip-Hop a t-elle vraiment permis un enrichissement mutuel ?

Absolument, certains chorégraphes à l’exemple d’Abou Lagraa n’hésitent pas à croiser danse Hip-Hop et danse contemporaine, d’autres comme Mourad Merzouki s’inscrivent dans une forme d’évolution artistique du Hip-Hop. Des danseurs contemporains se sont intéressés au Hip-Hop et certains danseurs Hip-Hop sont devenus des danseurs contemporains. Les spectacles se sont enrichis des formes de l’une et de l’autre.

L'identité chorégraphique lyonnaise
 
Comment percevez-vous les relations entre Lyon et la danse ?

La danse marque à l’évidence la vie culturelle de Lyon, mais la danse rayonne aussi bien à Paris qu’à Montpellier et à travers l’ensemble du territoire avec les Centres Chorégraphiques Nationaux. Cependant, il y a sans doute à Lyon, quelque chose de particulier. Il est d’ailleurs amusant de noter que de nombreux lieux français dédiés à la danse sont animés par des Lyonnais. Lyon a eu l’intelligence d’ouvrir une scène au  moment où il le fallait, d’être présente au moment opportun. Et Guy Darmet qui depuis trente ans préside à cette destinée, a su amener la danse aux Lyonnais et la faire rayonner à travers la ville et au delà à travers le monde, car c’est aussi un grand ambassadeur de la danse.

Peut-on dire que Lyon est une capitale de la danse ?

Si vous posez la question, n’est ce pas l’expression d’un doute ? On peut effectivement dire que Lyon peut s’affirmer comme une capitale de Danse. Citons la Biennale avec le Défilé et la Maison de la Danse. Citons encore Le Centre National de la Danse à Lyon, Le Ballet de l’Opéra National de Lyon, le Centre Chorégraphique National de Maguy Marin à Rillieux La Pape, le nouveau Centre Pôle Pik de Mourad Merzouki, de nombreuses compagnies renommées comme celles d’Abou Lagraa, de Denis Plassard, et un public toujours plus nombreux et plus averti. Sans oublier le Conservatoire National Supérieur de Musique et de Danse de Lyon ainsi que l’enseignement et la recherche universitaire. Ce sont des réalités objectives. Cependant, on peut aussi s’interroger sur la manière dont on se saisit de ces atouts pour transformer l’essai durablement. J’ai la sensation que quelque chose reste à faire, qu’il est nécessaire de poursuivre la construction de l’édifice pour aller au bout du processus d’emblématisassion. On ne décrète pas d’ajouter aux emblèmes existants comme la médecine, le cinéma ou la gastronomie, celui de la danse. Il y a nécessairement une construction forte à réaliser dans la durée, à ancrer dans l’histoire. C’est un processus qui s’inscrit dans le temps. C’est dans cette idée que nous travaillons sur le projet   Maison de la Danse 3ème génération », avec la volonté de construire un lieu magistral, un théâtre comme il n’en existe encore pas, un geste architectural conçu pour la Danse et l’Art Chorégraphique, un espace de citoyenneté qui favorise un processus encore plus large d’appropriation. Un lieu d’où rayonne toute l’intelligence de la danse. Un lieu, enfin, qui ne soit pas une vitrine, mais un lieu de consécration, un temple, qui représente pour chaque artiste une référence absolue.

Peut-on parler d'une identité chorégraphique lyonnaise et si oui, comment la décririez-vous ?

Je pense effectivement que la danse résonne d’une façon particulière à Lyon. Cette ville a su développer une forme de pensée qui se reconnaît volontiers dans certaines de ses singularités ; c’est une ville de la médecine, du soin et de l’humanisme. De ce point de vue, une identité chorégraphique lyonnaise pourrait se situer dans un champ de la danse parfois à l’écart de la scène, un peu secret, et qui investit un des champs anthropologiques de la danse. La danse a de multiples facettes et elle est aussi une pratique du corps soignante : danser fait du bien ! En Afrique, la danse est complètement intégrée dans la pratique sociale. En Inde, elle participe à l’éveil de la conscience de soi. Ceci existe aussi chez certains contemporains. Par exemple, il y a chez Carolyn Carlson une dimension chamanique. Elle développe une danse qui met en relation des mondes avec des espaces de la conscience. Bill T. Jones est une autre  illustration de ce courant de la danse qui soigne. C’est un passeur, un esprit. Quand il vient à Lyon, il n’est pas rare qu’il séjourne au couvent de la Tourette, et ce n’est probablement pas anodin. En 1994 il a présenté à Lyon « Still here » une pièce conçue avec des malades victimes de cancer ou du sida dont l'authenticité, la puissance et l’humanité sont particulièrement profondes. C’est un des spectacles qui m’a le plus marqué ces trente dernières années, une grande leçon de vie. Certains chorégraphes lyonnais, dans une approche humaniste, portent cette identité chorégraphique. Je pense à Annick Charlot, à Pierre Deloche. D’une certaine manière, le Hip-Hop soigne aussi la société. Doit on y reconnaître des racines africaines ? Il a permis de construire un message, un espace, une reconnaissance de soi. La danse peut apporter à une société en souffrance des réponses qui permettent de trouver un nouvel équilibre.
On peut se demander encore si le Défilé n’est pas un rituel d’agglomération, un évènement qui, autour et à partir de la danse, répond aux questions posées par la cité et ses banlieues. Et plus globalement, on peut se demander si la Maison de la Danse, cette Maison des artistes de la danse, ne s’est pas développée à partir d’un concept œcuménique, sur un fondement humaniste tout à fait lyonnais, sur une volonté d’ouverture aux différentes cultures si nécessaire à notre qualité de vie. La danse a amené à la ville une façon de soigner son vivre ensemble, de faire la fête, de s’ouvrir à l’extérieur, de se tourner vers les rythmes et la chaleur du sud. La ville s’est transformée sous ces influences, et si elle s’est magnifiquement reconnue dans ce mouvement, c’est que tout cela fait sens pour elle.

Pensez-vous qu’il soit nécessaire d’acquérir une reconnaissance à Paris ou à l’étranger pour être localement reconnu à Lyon ?

Dans l’exercice de mon métier on m’a, de nombreuses fois, proposé beaucoup plus de moyens à Paris ! J’ai choisi de rester basé à Lyon, la ville que j’aime, où je développe des projets à long terme, tout en allant travailler aussi à Paris. Je crois que c’est un bon équilibre qui permet de marcher sur ses deux jambes. Nous sommes en France, dans un système centralisé, et notre héritage napoléonien nous appelle à passer sous l’arc de Triomphe pour être reconnu ! Il faut savoir bouger. Par ailleurs, on ne peut pas nier qu’une certaine concurrence se joue entre les villes. Bien sûr, les choses changent, le rapport entre l’Etat et les collectivités locales évolue, mais cette centralité, inscrite dans notre culture nationale, est une réalité. L’argent, le politique, les médias, les réseaux influents sont à Paris. Pour exister en région, il faut à la fois se construire chez soi et passer sous l’arc de triomphe!
A Lyon, les artistes peuvent émerger, mais ont souvent du mal à se développer. Par exemple, Régine Chopinot explose quand elle va à Paris. Au delà des moyens, Paris est une chambre d’écho, un lieu de reconnaissance, de visibilité, ce qui est moins le cas à Lyon. Il faudrait s’interroger sur les moyens concrets à mettre en œuvre pour évoluer. Comment gagner ce pari ? Par ailleurs, Lyon me donne parfois l’impression d’être trop ancrée dans une tradition de négoce. Elle sait mettre les choses en vitrine, mais elle a du mal à se reconnaître dans ses artistes, alors même qu’elle est capable d’attirer les plus grands venus de l’extérieur. Elle s’expose plus facilement à travers ce qu’elle achète qu’elle ne sait montrer ce qu’elle est au fond d’elle-même.

Pourquoi Lyon ne s’appuie-t-elle pas sur son potentiel pour se développer ?

Je n’ai pas de réponse. Le contexte général favorise le repli sur soi, qui conduit à des formes d’isolement et de déstructuration. Le monde artistique n’échappe pas à cet état de fait. Ceci me parait complètement contreproductif. La démocratie en souffre et sur le plan économique, à mon avis, une société qui se développe est une société qui sait rassembler des forces et créer du lien. Développer la création et l’économie c’est être réactif, ouvrir des horizons, rêver l’avenir, savoir investir et prendre des risques, mais aussi construire du « nous » et pas uniquement du « soi ».
Pour dynamiser la réflexion, je regrette qu’il n’y ait pas d’espace vivant d’échange, par exemple sur la place de l’artiste dans la ville, et évidemment sur l’avenir de la danse dans le projet d’agglomération.