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Peut-on augmenter notre intelligence ?

Accélération, concurrence, exigence accrue de performances : faudra-t-il bientôt muscler notre cerveau pour rester dans la course ? L’augmentation des capacités cognitives est-elle déjà engagée ? Inéluctable ? Possible ? Risquée ? Jérôme Goffette, biologiste et philosophe et Pierre Fourneret, psychiatre, questionnent la quête de l’homme « amélioré ».
Date : 17/06/2015

Peut-on augmenter notre intelligence ?

Il existe un marché du développement de l’intelligence. Est-ce un phénomène récent ?

Le rêve d’intelligence a toujours été là.

Le rêve d’intelligence a toujours été là. Toutes les mythologies comportent des récits de sagacité, dès le mythe mésopotamien de Gilgamesh. Mais nous avons aujourd’hui des moyens pratiques nouveaux, ce qui change la donne. Ce marché est en expansion dans tous les pays développés. En France, en 1988, le livre 300 médicaments pour se surpasser physiquement et intellectuellement revendiquait le droit au dopage. Controversé, il a été retiré de la vente par l’éditeur, mais il s’en était déjà vendu plusieurs dizaines de milliers d’exemplaires en trois mois. En revanche, en 1997, quand est paru Le Guide des nouveaux stimulants de Thierry Souccar, il n’a pas suscité de réaction. Aux États-Unis, le phénomène a commencé aussi à la fin des années 1980. Une dizaine d’ouvrages pratiques ont été publiés, comme Smart Drugs, Smart Brain and Food Pills ou Brain Candy. Ces succès de librairie sont un indice indirect de l’engouement pourl’utilisation de psycho- stimulants en vue d’augmenter certains types de performances.

La quête de capacités supplémentaires est-elle inhérente au contexte socio-économique ?

Le souci d’être dans la course s’est accru, avec une pression productiviste évidente pour les études, la vie professionnelle ou des préoccupations quotidiennes

Les utilisateurs de psychostimulants […][…] incriminent la pression socio-économique : comment faire pour ne pas se retrouver parmi les « perdants » ? Le souci d’être dans la course s’est accru, avec une pression productiviste évidente pour les études, la vie professionnelle ou des préoccupations quotidiennes. Christine Thoër, chercheuse à l’université du Québec à Montréal, a mené une étude auprès de consommateurs de 20 à 25 ans, enfin d’études et en début de carrière professionnelle. Ils ont recours à ces produits pour pouvoir cumuler une journée de travail, des sorties le soir, un petit boulot, des études, des tâches ménagères et… enchaîner le lendemain ! Certains poursuivent leur consommation après les études à cause de la pression de la réussite ou simplement du stress lié à la préservation de leur emploi. Les motifs varient : stimulation, aventure ou quête de soi. Ce n’est pas toujours la performance qui est visée, mais une transformation : être plus vif, plus alerte.

En quoi cet engouement pour « l’augmentation » vient modifier l’individu ?

Si un jour, vous prenez un cocktail qui augmente vraiment vos capacités au travail et que vous arrêtez le lendemain, vous êtes réellement diminué. Où est le vrai soi ? Celui qui est diminué mais ordinaire ou celui qui est augmenté et dans lequel vous pouvez vous sentir plus « vivant » ? Ou encore, est-ce un troisième soi, délabré par les effets secondaires ? Les jeunes interrogés par Christine Thoër surestiment la proportion d’utilisateurs des psychostimulants. Ils pensent que c’est la majorité, alors que seulement environ 10 % y ont recours. La surévaluation de la concurrence conduit à penser que celui qui ne prendrait pas de produit serait dans une situation d’infériorité. La consommation a un effet sur le rapport à la gestion du temps, de soi, de la fatigue, de la performance. Et induit une certaine honte, car c’est une sorte d’avantage déloyal dans une situation de compétition. Cela pose aussi la question de la régulation. Faut-il instaurer des contrôles anti-dopages avant un examen ? 

À quel besoin profond répond cette possibilité de gonfler ses performances intellectuelles ?

Dans l’absolu, l’être humain veut tout : vivre intensément, être plus intelligent, plus heureux, être en bonne santé, aussi. Mais il existe en arrière-plan des prises de positions politiques, idéologiques et métaphysiques, voire religieuses, qui vont du refus total jusqu’aux incantations transhumanistes. Pour les tenants de ces positions, dépasser notre condition humaine limitée est un devoir. Mais même chez eux, les avis sont composites. Certains veulent se transformer pour améliorer leur intelligence, dans un souci de distinction de soi. D’autres ont un discours plus égalitariste, estimant qu’il faut donner les moyens de transcender sa condition à chacun, oubliant que les résultats seront inégaux même si l’accès est égal. Ceux qui refuseront de travailler vingt-quatre heures d’affilée même s’ils en sont capables seront-ils mal vus parce que l’augmentation se sera banalisée ? Des questions qui nous traversent depuis le XVIIIe siècle se posent : la pression sociale, l’éthique de l’autonomie de l’individu, la gestion des contraintes, l’épanouissement. Au regard des inégalités planétaires ou au sein d’une même société, ceux qui ne seront pas dans ce flux d’augmentation vont-ils former une sous-humanité ?

Peut-on affirmer que l’intelligence s’augmente vraiment ?

Certaines performances sont augmentées, mais il y a probablement différentes formes d’intelligence, comme le propose Howard Gardner. L’évaluation globale des bénéfices pour l’intelligence dépend de ce qui est valorisé comme intelligence en général dans une société. Aujourd’hui, le discours dominant est de vouloir une intelligence plutôt efficace. Mais le souhait profond des gens est un peu différent : ils veulent sans doute plus d’intelligence liée à la douceur et à l’harmonie qu’à l’agressivité et à la concurrence.

Peut-on augmenter notre intelligence ?

Quels sont les moyens d’augmenter l’intelligence ?

On peut viser une augmentation rapide — et le plus souvent transitoire — de processus comme la vigilance, l’attention, la mémorisation, voire la vitesse de traitement de l’information. Elle peut être provoquée par certains produits alimentaires (les oméga-3, la caféine, le thé, le gingembre), des recommandations d’hygiène de vie (les activités sportives, la qualité du sommeil) mais surtout, par certains psychotropes comme les amphétamines, dont l’usage est réglementé. S’il s’agit en revanche de faciliter la mémorisation ou l’utilisation des connaissances dans des tâches comme la résolution de problèmes, la démarche est plus lente et coûteuse — au sens de l’effort à fournir. Dans ce domaine, un ensemble de logiciels (comme les serious games) arrivent sur le marché pour stimuler telle ou telle fonction mentale. Les médecines dites « alternatives » ont également pour projet un mieux-être du sujet dans son environnement. Elles visent donc une meilleure efficience des aptitudes par des techniques de relaxation et de méditation ou qui passent par le jeûne. Malgré tout, défi nir l’intelligence reste une question largement «ouverte » dans la communauté scientifique. On peut mesurer les effets de l’intelligence — via certains tests —, mais l’intelligence n’est pas une habileté globale et donnée […][…] une fois pour toute. Ce serait la faculté de comprendre, de donner du sens à nos expériences de vie et qui nous permettrait d’agir efficacement dans un environnement donné. 

Quelles sont les limites de ces techniques d’amélioration des capacités cognitives ?

l’histoire et la personnalité, qui ne peut se résumer à une amélioration de performance.

Officiellement, et malgré les réserves éthiques, aucune !Officiellement, et malgré les réserves éthiques, aucune ! Les capacités de notre cerveau, comme celles d’un ordinateur, peuvent augmenter de façon linéaire si on stimule l’attention ou la mémoire vive de notre « système » avec des processus de calcul. Mais la prise de décision est un processus non linéaire, complexe, tributaire de nombreux facteurs comme les croyances, les désirs ou les émotions, l’histoire et la personnalité, qui ne peut se résumer à une amélioration de performance. Certains vont même jusqu’à envisager, avec la révolution des nanotechnologies, des puces hybrides biotechnologiques que nous pourrions, à terme, greffer sur notre cerveau. Une intelligence à la carte que nous pourrions modeler à loisir selon nos envies ou nos besoins. La question est de savoir qui décide, qui commence et surtout, où s’arrêter. . Mais la prise de décision est un processus non linéaire, complexe, tributaire de nombreux facteurs comme les croyances, les désirs ou les émotions, l’histoire et la personnalité, qui ne peut se résumer à une amélioration de performance. Certains vont même jusqu’à envisager, avec la révolution des nanotechnologies, des puces hybrides biotechnologiques que nous pourrions, à terme, greffer sur notre cerveau. Une intelligence à la carte que nous pourrions modeler à loisir selon nos envies ou nos besoins. La question est de savoir qui décide, qui commence et surtout, où s’arrêter. 

Quels sont, selon vous, les risques réels dans ces pratiques ?

En ajoutant des prothèses artificielles, on ne laisse plus à l’individu la liberté de penser

En ajoutant des prothèses artificielles, on ne laisse plus à l’individu la liberté de penser qu’il n’est pas obligé d’être performant. On peut créer les conditions de nouvelles dépendances à des produits ou à des techniques. Et finalement, on participe à réduire l’humain à une logique purement mécaniciste et utilitariste. La question est bien trop complexe et sérieuse pour être laissée à quelques scientifiques. La recherche fondamentale doit être bordée par une réflexion soutenue en sciences humaines. Aujourd’hui, on peut manipuler l’individu — comme le fait par exemple le neuro-marketing —, le cerveau étant l’organe le plus facilement « dupable ». 

Vous prescrivez des psychostimulants à des enfants qui souffrent de défi cit de l’attention et de narcolepsie. Quels effets ont ces produits sur leur santé ?

Chez certains de ces enfants, les effets sont bénéfiques : en soutenant leur attention, on favorise leur mémorisation et plus globalement, leurs conditions d’apprentissage, ce qui évite le risque de décrochage scolaire et de marginalisation. Comme ils ne sont plus distraits, ils sont capables d’être plus performants dans le traitement de leurs devoirs scolaires. Les tensions avec les parents diminuent. La durée de prescription est sans cesse remise en cause pour éviter de faire croire que c’est une sorte de potion magique. Quelles améliorations de « l’intelligence » observez-vous ? J’ai pu voir une enfant de 3 ans se balader littéralement sur une tablette numérique. C’était bluffant ! Les premières études en IRM fonctionnelle comparent les cerveaux geek et non geek : les premiers gagnent en vitesse de traitement des informations simultanées mais sembleraient moins performants dans des tâches d’analyse en profondeur. On peut imaginer que l’usage de ces outils de plus en plus tôt au cours de notre développement puisse accélérer la transformation de notre « appareil mental ». Cependant, avant que ces nouveaux outils modifient notre fonctionnement cognitif, il risque de se passer du temps. Le cerveau ayant de remarquables capacités d’adaptation, il a horreur de se précipiter.
Les scores des sujets aux tests dits « d’intelligence » — je pense à l’épreuve de Weschler —, ont progressé régulièrement aux cours des trente dernières années. Pour autant, sommes-nous devenus plus intelligents, au sens d’une meilleure capacité à vivre ensemble et en harmonie avec notre environnement ? J’en doute !