Vous êtes ici :

Faut-il contrer un multiculturalisme rampant ou admettre la plasticité du modèle républicain ?

La diversité culturelle et ethnique croissante de la France suscite des analyses divergentes.

L'anthropologue et ethnologue africaniste français, Jean-Loup Amselle, critique l'avancée vers ce qu'il appelle un communautarisme généralisé, qui remplace à ses yeux le républicanisme, et a pour corrélat l'abandon de l'universalisme. "Au cours des cinquante dernières années, la France est passée d'un républicanisme et d'un universalisme officiels à un multiculturalisme officieux". Même la mixité repose sur un fondement critiquable, puisqu'elle suppose la délimitation préalable de groupes distincts.
De son côté, Mohamed-Chérif Ferjani, politologue, pense que le modèle républicain a toujours composé avec un traitement différencié. "Notre modèle universel républicain est comme un morceau de gruyère rempli de trous d'exception !". Mais il rejoint JL.Amselle sur le constat d'une avancée du multiculturalisme et d'un déplacement du social vers le culturel : le problème est à ses yeux que les identités hier formulées en termes sociaux et de catégories socioprofessionnelles se formulent de plus en plus sur un mode ethnique et religieux. Cela semble lié au recul de l'Etat, qui n'est plus garant des droits socio-économiques. L'ethnicisation de la société serait alors une conséquence de l'incapacité de l'Etat à garantir le lien social par les droits et les services publics.

Multiculturalisme et progression de l'ethnicisation de la Société en France

Partagez-vous le point de vue de Jean-Loup Amselle qui affirme que le multiculturalisme a échoué en France ?

Notre modèle universel républicain est comme un morceau de gruyère rempli de trous d’exception !

La vision que porte Jean Loup Amselle sur le multiculturalisme est tout à fait intéressante, cependant il me semble qu’elle ne prend pas en compte deux facteurs qui sont d’importance, celui de la construction européenne et celui de la mondialisation. La construction européenne induit un profond changement dans le sens où ce n’est plus à l’échelle des pays que se décident les politiques mais au niveau européen et cette construction ne peut nier ou effacer les histoires et la diversité des différents pays qui la composent. La diversité culturelle des différents pays ne peut pas être sans incidence sur l’entité européenne mais aussi sur la diversité de chacun des pays. La charte sur les langues et cultures régionales qui fait obligation à tous les États de prendre en compte la diversité des régions, des cantons, des länder, est un exemple éloquent. 
La mondialisation est un autre facteur qui modifie les rapports entre les différentes cultures. Ce qui se passe à l’autre bout du monde a une répercussion à l’échelle de l’Europe, des pays, des villes, des quartiers, et jusqu’à dans les foyers. « L’autre » dont on était séparé par l’espace, est désormais présent chez « nous ». Les frontières ont disparu. Des cultures longtemps géographiquement éloignées sont aujourd’hui tenues de cohabiter dans les mêmes espaces. La France a cédé au multiculturalisme, mais avait-elle le choix ? C’est une évolution qui s’impose à toutes les sociétés. De fait, nos recettes de gestion de la diversité ne peuvent plus fonctionner aujourd’hui. Les modèles pensés il y a un siècle en France, aux Etats-Unis, au Canada ou ailleurs sont en crise. La Belgique est au bord de l’éclatement du fait de la difficulté à renouveler son mode de gestion de la diversité. Et, il ne faut pas se voiler la face sur la réalité de notre modèle universel : l’Alsace et la Lorraine, mais aussi les Départements et les territoires d’Outre Mer, Mayotte, La Réunion, La Guadeloupe, etc., sont autant d’exceptions. Notre modèle universel républicain est comme un morceau de gruyère rempli de trous d’exception ! A l’intérieur même de la métropole, le traitement n’est pas le même pour les juifs, les protestants, les Corses ou les Bretons. En y regardant de près, on se rend compte que le modèle républicain a toujours composé, bon gré malgré, avec les pesanteurs de l’histoire, des traditions et des particularismes. Robespierre a bien essayé de promouvoir par la force son modèle universel, mais il a fini sur l’échafaud !
Dans l’agglomération lyonnaise, une gestion politique communautariste est également bien réelle sans que ce soit clairement dit ; et ce n’est pas un fait nouveau. Souvenons- nous, par exemple, comment Charles Hernu, lorsqu’il composait ses listes électorales, veillait à la présence d’arméniens, de juifs, de musulmans, etc. A Lyon, les partis qui ont réussi à diriger la ville ont été obligés de composer avec le poids électoral des catholiques. Par ailleurs, Jean Loup Amselle semble faire du multiculturalisme une cause qui explique l’évolution et l’échec des politiques d’intégration. Or, l’option multiculturaliste n’est que la conséquence d’autres facteurs. C’est un multiculturalisme par défaut, et c’est pour cela qu’il est officieux. En 1946, les travaux du Conseil National de la Résistance, les décisions prises sous la direction de Charles de Gaulle, ont mis le lien social au cœur des préoccupations de la « République démocratique, sociale, laïque, une et indivisible » : Assurances, sécurité sociale universelles, droit sociaux et économiques, services publics, etc. étaient les moyens par lesquels la République assurait l’intégration et la cohésion sociale. C’est le désengagement social de l’État sous la pression du libéralisme, voire de l’ultra libéralisme, qui commande les processus de mondialisation comme la construction européenne. Cet abandon du social est à l’origine des replis sur les solidarités de proximités (de la famille, du terroir, de la communauté ethnique, religieuse, etc.). Les identités sociales de classes ou de catégories socioprofessionnelles, on fait place aux identités d’appartenances héritées. La place qu’occupaient le Parti Communiste et les syndicats est aujourd’hui prise par le Front National et les organisations communautaristes. Les revendications sont moins formulées en termes sociaux que sur des bases ethniques ou religieuses.

Alors qu'en France certains regardaient vers les pays mettant en œuvre un multiculturalisme il y a 10 ans, est-ce le contraire aujourd'hui ?

Aujourd’hui, tous les modèles de gestion de la diversité bâtis il y a un siècle éprouvent des difficultés face à la complexité nouvelle, que ce soit le modèle jacobin de la France ou ce qu’on appelle le modèle anglo-saxon. On a besoin d’imagination pour envisager des solutions à chercher dans la reconnaissance de la diversité non en termes de droit des communautés mais comme des droits individuels dans le cadre du respect des droits et humains et de la citoyenneté. Il faut stopper la logique qui ethnicise les appartenances sociales. L’avenir doit à nouveau être synonyme de progrès. Aujourd’hui les États ne sont pas capables de prendre en compte les besoins des gens. Pourquoi l’école privée a-t-elle su s’adapter au temps de travail des parents et plus globalement aux contraintes de la famille et pas l’école publique? Il est nécessaire de prendre en compte les besoins réels et de ne pas rester crispés sur des schémas du passé. Il y a un immense besoin d’adaptation aux réalités nouvelles.

N’aurions-nous pas pu anticiper ces phénomènes ?

Il est en effet plus facile de prôner des solutions libérales faisant le lit des communautarisme et du multiculturalisme...que de maintenir, défendre et promouvoir le caractère social de la République

L’Europe s’est construite dans une sorte de fuite en avant. On a voulu casser les États Nations avant de construire un cadre commun. L’élargissement à 25 n’avait pas été préparé. Il ne pouvait que tirer vers le bas des pays comme la France qui avaient un caractère social. On peut mettre en cause une certaine incompétence ou incapacité des politiques, une évolution non maîtrisée du monde n’obéissant qu’aux seules lois du marché. Mais je pense que c’est surtout la hantise de voir l’Allemagne dessiner seule l’Europe qui est à l’origine de la précipitation qui a présidé et préside à la construction de l’Europe. De plus les effets de la décolonisation, de la mondialisation et de la chute du mur de Berlin n’étaient pas attendus. Par ailleurs, le courage politique a manqué pour dire et pour faire prendre conscience que la perte de la rente coloniale ne pouvait pas être sans incidence sur notre modèle social. En effet, la France n’est plus un empire et elle ne peut plus se payer aujourd’hui ce qu’elle pouvait s’offrir grâce à la rente coloniale. C’est la même chose pour la Grande Bretagne et les autres empires coloniaux. Si l’on ajoute à ces réalités la compétition avec la Chine et d’autres pays émergents, on imagine l’immensité de tout ce qui reste à faire pour ne pas continuer à subir les effets d’une politique prisonnière du poids du passé et se voilant la face devant les difficultés du présent et de l’avenir. C’est dans ce cadre qu’il faut évaluer les politiques qui ont abandonné le caractère social de la République. Il semble que les politiques aient choisi la facilité. Il est en effet plus facile de prôner des solutions libérales faisant le lit des communautarisme et du multiculturalisme pointé par Jean Loup Amselle, que de maintenir, défendre et promouvoir le caractère social de la République dont on a plus besoin en temps de crise et de difficultés comme ceux que nous vivons depuis des décennies. Quand le lien social est assuré par la charité à travers des organismes privés, des associations ou des fondations, il n’induit pas les mêmes exigences que lorsqu’il est garanti par des droits. Le triomphe du multiculturalisme est la conséquence de tout cela. Quand l’État n’est plus le garant des droits socio-économiques dans les quartiers, dans le monde rural, dans les hôpitaux, ou lorsqu’il n’est plus capable d’offrir une éducation qu’assurait l’école de la troisième République, il laisse la place au repli sur les communautés, et aux gens qui s’évertuent à vendre une identité. Le communautarisme ne se combat pas par des discours ou par l’incrimination, mais par l’offre de solidarités plus attrayantes et plus épanouissantes que celles que les exclus trouvent auprès de leur « communautés » d’appartenance.

Pensez-vous à l’instar de Jean-Loup Amselle que la Droite et la Gauche soient, certes par des voies différentes mais toutes deux, responsables de l’ethnicisation de la société?

Je ne pense pas que l’ethnicisation de la société relève d’un choix délibéré, machiavélique ou cynique. C’est plutôt la conséquence d’une incapacité à continuer à garantir le lien social par des droits et des services publics assurés par l’État. Je pense que c’est ce que Jean Loup Amselle veut dire en parlant d’un multiculturalisme officieux, non assumé, car, précisément, il s’est imposé par déficit d’une autre alternative. C’est un multiculturalisme en creux. On n’a pas osé l’assumer ni le rejeter. L’Extrême Droite, et la Droite extrême, qui revendiquent une identité culturelle et religieuse, « blanche et chrétienne », comme dit Jean-Loup Amselle, affirme avant tout une certaine identité française et non un principe universel. Alors qu’elles ont toujours combattu la laïcité, elles y découvrent aujourd’hui un ferment identitaire alimentant la xénophobie contre les exclus de cette identité du fait de leur origine ou leur religion. Ce faisant, il rejette la laïcité comme cadre intégrant toutes les composantes de la société pour l’adopter comme un « camp » exclusif, au même rang que les appartenances religieuses. La Gauche, de son côté, est divisée sur cette question avec une partie toujours très centrée sur le principe d’universalité qu’elle a du mal à conjuguer avec le nouveau contexte, et une autre qui louche vers le modèle anglo-saxon en se cachant derrière les exigences de la Communauté Européenne et en se résignant aux effets du libéralisme à l’œuvre dans les processus de mondialisation et de construction de l’Europe.

Comment peut-on contrer ce processus d’ethnicisation ?

Il ne faut pas négliger la puissance d’enfermement qu’une communauté peut exercer sur les personnes

Il est essentiel de penser des réponses qui s’adressent à tous. Par exemple, lorsque l’on intervient dans un quartier en politique de la ville, l’enjeu est d’apporter une réponse qui ne soit pas ciblée de façon à ne prendre en compte que les demandes d’une « communauté » et à favoriser les clivages et l’enfermement dans les communautés, y compris de personnes qui voudraient s’en soustraire. Je ne dis pas qu’il ne faut pas prendre en compte les demandes spécifiques à une partie de la population, comme les demandes relatives aux lieux de cultes qui peuvent devenir, si elles ne sont pas prises en compte, un cheval de Troie pour des pays, comme le Qatar, l’Arabie Saoudite ou les pays d’origine, qui parient sur le rejet et l’exclusion de certaines populations pour les couper d’avantage de la société et s’en servir pour leurs propres intérêts. Il faut faire preuve de réalisme face aux demandes spécifique et ne pas s’enfermer dans des dogmes qui nous font perdre de vue les objectifs d’intégration, de justice, de solidarité et les impératifs d’un vivre ensemble respectueux de la diversité. Il est essentiel également de reconnaître le droit des populations indépendamment des origines, de respecter leur citoyenneté et les droits individuels. J’insiste sur l’importance du choix des personnes d’adhérer ou pas à une communauté. Le droit à la différence ne doit pas devenir une obligation de différence par rapport aux autres composantes de la société et une obligation de ressemblance au sein d’une « communauté » qui veut imposer ses normes à ses membres au détriment de leurs droits en tant qu’êtres humains ou comme citoyens. Je ne suis pas contre l’enseignement des langues propres à un groupe particulier (les Corses, les Turcs, les Arabes, etc.), mais cela ne doit pas s’imposer à tous les membres de ces groupes. Il en est de même pour les autres droits reconnus par la charte européenne des droits. Lorsque l’on privilégie les communautés cela ne peut être qu’au détriment de l’individu. Il ne faut pas négliger la puissance d’enfermement qu’une communauté peut exercer sur les personnes, sur celui qui apprécie de boire une bière de temps en temps, sur le jeune qui ne souhaite pas faire le ramadan, sur la femme qui refuse le voile, pour prendre des exemples que je connais parmi ceux qui alimentent la xénophobie à l’égard des musulmans. On ne doit accepter qu’une fille soit brûlée ou simplement inquiétée pour avoir voulu fréquenter un garçon qui n’appartient pas à sa communauté.

Le ghetto est-il la traduction territoriale de cet enfermement ?

La mixité dans la ville protège les individus

Effectivement, l’enfermement des communautés peut se traduire dans le territoire sous la forme de ghetto d’autant plus facilement lorsque des populations de même origine ou de même appartenance ethnique ou religieuses sont regroupées dans une même cité, un même quartier. C’est pourquoi il est important d’éviter toute inscription territoriale des « communautés » et de permettre la mobilité entre les quartiers et les cités pour éviter toute forme d’assignation à résidence. La mixité dans la ville protège les individus. Il est plus facile d’échapper aux normes d’une communauté quand celle–ci n’est pas regroupée sur un même territoire. La mixité résidentielle, quand elle se concrétise à travers des opérations de démolition / reconstruction, doit absolument veiller à prendre en compte les attentes des habitants dont les logements sont démolis. Particulièrement dans ce cadre, et plus globalement dans le logement social, il est primordial de respecter le choix des personnes, d’offrir la possibilité de rester dans leur quartier si elles le souhaitent, ou d’en partir si elles le désirent. Contraindre les personnes à vivre dans un quartier qu’elles voudraient quitter participe pleinement de l’enfermement. C’est pourquoi, par exemple, il faut faciliter les demandes de décohabitation des jeunes et ne pas les contraindre à se satisfaire, par défaut, de la protection d’une famille, d’une communauté ou d’un quartier.

Si l’apport de l’islam dans la construction de l’identité européenne n’a pas été reconnu n’est-ce pas parce que sa compatibilité avec les valeurs républicaines n’est pas clairement avérée?

A partir du moment où l’on rentre dans le débat identitaire, on opte pour l’exclusion et on renforce le repli sur les communautés d’appartenance

S’est-on posé la question de compatibilité avec les valeurs de la République pour les autres religions ? A-t-on attendu que le catholicisme, le protestantisme, et le judaïsme intègrent les valeurs de la République pour reconnaître leurs adeptes comme des citoyens ? Pour ce qui est de l’Europe, ou même d’un pays, je ne comprends pas pourquoi on érige l’identité religieuse ou culturelle en question constitutionnelle. Pourquoi l’identité doit-elle plus procéder du passé qu’on n’a pas choisi que du projet et de l’avenir qu’on veut réaliser ? La Bosnie fait partie de l’Europe, les musulmans sont nombreux dans les divers pays européens. En lui attribuant une identité judéo-chrétienne, n’y a t-il pas une mise au ban des autres religions ou options spirituelles ou philosophiques ? A partir du moment où l’on rentre dans le débat identitaire, on opte pour l’exclusion et on renforce le repli sur les communautés d’appartenance. On voit où ont pu conduire les conflits identitaires, ethniques ou religieux, en Irlande, dans l’ex-Yougoslavie, et où ils menacent de conduire la Belgique. On invente ou on exacerbe des identités fantasmagoriques pour occulter la question sociale. Les identités nationales se sont toujours construites contre un ennemi, réel ou imaginaire. Aujourd’hui, l’islam a remplacé le communisme dans la fabrication d’une identité occidentale. Le choix d’une identité européenne judéo-chrétienne procède de cette logique. L’identitaire et le religieux ont remplacé le politique et la question sociale. L’Europe doit offrir un cadre fondé sur les principes de citoyenneté et sur les droits humains, laisser aux pays et aux populations concernées par sa construction le choix d’y adhérer ou pas, mais ne doit pas exclure a priori sur la base d’options spirituelles ou philosophiques qui relèvent de la liberté de conscience et de choix personnels.

Ne faudrait-il pas quand même rendre plus lisible cette compatibilité et n’est-ce pas le rôle de la communauté musulmane ?

L’islam est devenu une réalité européenne dans un contexte de développement du terrorisme qui n’est pas vraiment un facteur d’acceptation. Il est de la responsabilité des musulmans et de ceux qui représentent l’islam en France et en Europe de montrer que leur religion n’est pas un obstacle à leur citoyenneté et aux lois de la République ; mais on ne peut pas exiger cela comme un préalable à la reconnaissance de leurs droits de citoyens et d’êtres humains. Il faut aussi cesser de leur dire que leur culture et leur religion sont incompatibles avec les valeurs de la République tout en exigeant d’eux de respecter ces valeurs. C’est là un chantage identitaire politiquement dangereux et moralement inadmissible. Il faut cesser les pseudo comparatismes qui oublient que dans toutes les religions, par le passé comme de nos jours, il y a des phénomènes d’exclusion, de réaction, d’intégrisme, de résistance à la modernité et au progrès. S’il l’on doit faire des comparaisons, il ne faut pas comparer des situations choisies sans tenir compte de l’histoire qui les a engendrées, mais des processus. Pour comprendre le sentiment d’exclusion et de rejet que ressentent les musulmans, il faut prendre en compte le contexte international et le traitement réservé à des situations d’oppression de peuples ou de populations de cultures islamiques comme en Palestine, en Bosnie ou dans les ex-républiques soviétiques. De même, le refus opposé à la demande de la Turquie d’intégrer l’Europe est vécu par les musulmans comme un rejet de l’islam ; c’est, à mon avis, une grave erreur, y compris sur le plan économique.

En France les chercheurs sont-ils d'accord sur ces questions, et sinon, où se situent les différences d'analyse ou d'interprétation ?

Il ne faut pas renoncer à la quête de l’universel et ne pas rester dans des conceptions ethnocentrées

La communauté scientifique n’est pas coupée de la société. Elle est traversée par les mêmes clivages qui traversent la société. On voit bien que certains chercheurs ne sont pas en rupture avec les vieux schémas. Les chercheurs en sciences sociales ont du mal à se départir des discours normatifs. Face à une situation mouvante qu’on ne peut pas gérer avec de vieux modèles, il y a la nécessité d’une attitude critique des sciences sociales vis-à-vis d’elles-mêmes : des concepts, des catégories comme des méthodes avec lesquelles elles abordent ces réalités. Il faut être conscient de l’influence de nos propres cultures sur nos modes de pensée et d’analyse et sur les résultats de nos recherches. L’universel vers lequel nous tendons, au nom duquel nous formulons nos principes et nos vérités n’est pas quelque chose de donné et tributaire d’une culture à l’exclusion des autres, mais à découvrir dans les situations particulières et singulières. Les sciences sociales ont souffert de l’ethnocentrisme érigeant les normes propres à celui qui parle en étalon de l’universel, mais aussi du culturalisme niant l’universel au nom de l’irréductibilité des cultures. Je suis d’accord avec Jean Loup Amselle sur ce point. Il ne faut pas renoncer à la quête de l’universel et ne pas rester dans des conceptions ethnocentrées. Pour cela on doit être vigilant d’abord contre la tentation de voir midi à notre porte ; on doit être à l’écoute de l’autre et dépasser les influences de là d’où l’on parle. Personnellement, je ne suis pas prêt à sacrifier à l’indigénisation des sciences sociales par souci de rompre avec les effets de l’ethnocentrisme. Ce que l’on doit chercher, c’est le dépassement des différents ethnocentrismes et du culturalisme pour construire des paradigmes plus universels.

Politologue spécialiste de l'islam et du monde arabe Mohamed-Chérif Ferjani est Professeur de civilisation arabe et de science politique, chercheur au GREMMO (Groupe –pluridisciplinaire – de Recherche et d’Etudes sur la Méditerranée et le Moyen Orient), et enseigne à l’Université Lyon 2 et à l’IEP de Lyon, actuellement en délégation CNRS à l’Institut de recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC) à Tunis. Né en 1951 en Tunisie, Mohamed-Chérif Ferjani est également un militant, ancien prisonnier politique en Tunisie (de 1975 à 1980), membre fondateur de la section tunisienne d'Amnesty International. Il est l’auteur de plusieurs ouvrages Le politique et le religieux dans le champ islamique, Fayard, Paris, 2005, 353 p. (traduction en arabe parue en 2008 aux Editions Prologues à Casablanca, Maroc, 256 p., cette traduction a obtenu le prix du Grand Atlas au Maroc en 2009 ; une traduction en espagnol parue aux Edicions Bellaterra, Barcelone, 2009) ; Les Voies de l'islam, approche laïque des faits islamiques (CRDP de Franche- Comté / Ed. du Cerf, 1996), Islamisme, laïcité et droits de l'homme (L'Harmattan, 1992). 

Grandeur et limites du multiculturalisme

Au cours des cinquante dernières années, la France est passée d’un républicanisme et d’un universalisme officiels à un multiculturalisme officieux. Cepassage du républicanisme à une forme larvée de multiculturalisme n’a pas étésans conséquence sur les politiques urbaines qui ont été axées depuis les années1970 sur une gestion ethnique et culturelle des banlieues. Or, ce tournantculturel et ethnique des politiques urbaines entre en contradiction avec lesprincipes républicains d’égalité de tous les citoyens devant la loi.En bonne logique républicaine, en effet, dans le droit fil de la philosophiepolitique du XVIIIe siècle (Rousseau), axée sur l’absence d’instancesintermédiaires entre les citoyens et l’Etat, la France n’aurait jamais dû accorderune place quelconque aux notions de culture et d’ethnie. Cependant trois phénomènes sont venus contrarier cet atomisme républicain : la logique colonisatrice postérieure à la Révolution, qui a repris de fait des principes de gestion remontant à l’Ancien régime, la politique de l’Unesco qui, depuis la Seconde guerre mondiale, et sous l’égide d’anthropologues français, a conduit à la reconnaissance des droits des « peuples autochtones » et enfin, et surtout, la diffusion des idées multiculturalistes en provenance d’Amérique du Nord.

 La colonisation française
Comme on le sait, dans le cadre de la colonisation de l’Egypte, de l’Algérie et de l’Afrique « noire » a été mise en œuvre une « politique de races » permettant, à l’encontre du droit naturel, de gérer les « populations » sur une base« culturelle ». De ce point de vue, la « guerre des deux races » comme principe explicatif de l’histoire de France, et qui met en scène l’opposition entre les Francs et les Gaulois, s’est merveilleusement coulée dans ce cadre colonial, en particulier lorsque, comme ce fut le cas en Afrique subsaharienne, elle cadrait parfaitement avec les théories locales du pouvoir 1 . C’est à travers cette« politique de races » que les différentes « ethnies », et donc les différentes« cultures » d’Afrique noire, ont pu être répertoriées et servir d’instrument à l’administration indirecte mise en œuvre par la France dans ses colonies. Cette politique d’administration indirecte a elle-même fait retour vers l’ancienne métropole lorsque, dans le cadre de la cessation de l’immigration légale et du désengagement de l’Etat des banlieues, il s’est agi de faire en sorte que les populations des « quartiers » prennent elles-mêmes leur destin en main. C’est en cela que le multiculturalisme à la française est en partie le fils de la colonisation,parce que c’est dans le sillage du vieux cadre colonial que s’est effectuée, sous la forme du retournement du stigmate, l’énonciation des identités singulières post coloniales black et beur2.

L’Unesco
Même si l’héritage des Lumières et la conception française de « coopération intellectuelle » héritée de la Société des Nations ont inspiré l’Acte constitutif de l’Unesco en 1945, cet humanisme ancien, reposant sur la culture gréco-latine, en est venu rapidement à servir de repoussoir à une autre tendance qui a insisté sur la nécessité de mettre en œuvre une philosophie et surtout une histoire inspirée par le relativisme culturel. A cette tendance sont principalement rattachés lesnoms de Julian Huxley, et surtout de Joseph Needham et de Lucien Febvre qui,dans le cadre du projet d’édition d’une « Histoire scientifique et culturelle del’humanité » (1947), se sont inspiré d’une conception pluraliste mais néanmoinsambiguë de la « civilisation ». Pour Febvre, la notion de « civilisation » au sens de « culture » se définit par rapport à une hégémonie étrangère chez les Allemands et par rapport à une domination sociale chez les Français3. Il postule,en cela opposé aux vues des historiens classiques, qu’il existe une égalitéfoncière entre les différentes « civilisations », cette notion s‘appliquant aussi bienà celles de l’Occident, de l’Islam, de l’Inde ou de l’Extrême-Orient, qu’à celles desIncas du Pérou ou des Mayas du Mexique.Avec Alfred Métraux et Claude Lévi-Strauss recrutés par l’Unesco en tantqu’anthropologues, le tableau change radicalement de physionomie. Dans « Raceet histoire » et surtout « Race et culture », Lévi-Strauss élabore uneanthropologie très différente de celle de Lucien Febvre. Alors que ce dernierfaisait une apologie avant la lettre du métissage - toutes les « civilisations » ycompris les plus petites se fécondant les unes les autres - Lévi-Strauss promeutau contraire une conception des relations ou plutôt de l’évitement entre cultures qui doit beaucoup à Malthus et à Gobineau. Pour Lévi-Strauss, en effet, on aparfaitement le droit de ne pas aimer la culture de ses voisins les plus proches.C’est cette conception étriquée des cultures, de la culture qui prévaut désormais en France où elle entre en résonance tant avec le multiculturalisme de gauchequi se développe à partir des années 1980, à la suite de la traduction du livre de Charles Taylor4 qu’avec les idées de l’extrême-droite, notamment celles d’Alain de Benoist qui substitue un racisme culturel au vieux racisme biologique défendu jusqu’alors par le Front national.

Le multiculturalisme « culturel »
Ce multiculturalisme officieux, tel qu’il imprègne le paysage politique français, a certainement produit des effets bénéfiques, sous les deux septennats de François Mitterrand (1981-1995) notamment, à travers le mot d’ordre de l’« exception culturelle » promu par l’Unesco et repris par Jack Lang, alors Ministre de la culture, pour ce qui concerne le cinéma français, même si on peut avoir quelque doute sur le caractère « français » des œuvres subventionnées qui s’alignent souvent sur le cinéma hollywoodien dominant (cf. le cas de « Le Fabuleux destin d’Amélie Poulain » de Jean-Pierre Jeunet). De même, convient-il de se réjouir de l’attention portée aux cultures urbaines, et notamment, au rap, au hip hop et aux graffiti, même si la fascination des couches « ethno-éco-bobo » pour les jeunes « blacks » et « beurs » des « quartiers » n’est que l’envers d’un racisme dirigé contre les « sauvageons » des banlieues. Ce terme utilisé par Jean-Pierre Chevènement, alors Ministre de l’Intérieur du gouvernement socialiste de Lionel Jospin (1997-2000), traduit bien l’ambivalence du Parti socialiste partagé entre sa volonté de satisfaire sa clientèle électorale et, en même temps de combiner son abandon de la classe ouvrière avec un discours destiné à assurer sa domination sur le peuple par la mise en avant de la « primitivité » de ses éléments les plus remuants. On retrouve cette même ambivalence dans le domaine politique si tant est qu’il soit possible de séparer la politique dela culture de la culture proprement politique.

Le multiculturalisme politique
Amorcée sous Pompidou, mais pleinement développée sous Giscard avec la fin de l’immigration légale, en 1974, la politique culturelle en direction des immigrés s’inscrit à la fois dans une optique libérale et multiculturelle de reconnaissance des identités singulières et entre donc en contradiction, comme on l’a dit, avec le modèle républicain. Grâce aux subventions accordées aux associations religieuses et ethniques des banlieues et à l’introduction de certaines langues de l’immigration (arabe, portugais) dans l’enseignement public, on espère contrebalancer les effets néfastes de la politique restrictive de l’immigration5.
Poursuivi sous les deux septennats de Mitterrand, ce multiculturalisme avait cet avantage de convenir tant à une partie de la droite que de la gauche, et a pu donc pénétrer au sein de l’espace public en compagnie, de la lutte de libération des femmes (parité), ainsi que de celle des homosexuels et des autres minorités de genre (LGBT).Dans les années 1980-1990, le multiculturalisme se développe au sein d’une nébuleuse qui englobe une partie du PS, en particulier la deuxième gauche, ainsi qu’une partie de la droite sur la base de l’opposition entre équité et égalité 6. Face au mythe républicain de l’égalité des individus, les tenants du multiculturalisme entendent favoriser l’équité, c’est-à-dire pratiquer une politique de reconnaissance et d’autonomisation (empowerment) des minorités axée sur la culture et la race. Ce faisant, ce courant joue sur la confusion entre le principeuniversaliste républicain et le principe national français : il oublie que laRévolution française incluait les étrangers parmi les citoyens. Il intente ainsi un mauvais procès à la République en général, tout en pointant avec justesse les insuffisances de la République française. La domination du multiculturalisme,dans l’espace public français, a en effet pour conséquence de rejeter à droitel’ensemble des défenseurs du principe républicain. Certains de ces derniers, la« droite populaire » de l’UMP et le Front National, en fustigeant l’islam, et notamment le voile, la burqa, la polygamie, le statut de la femme, les repas hallal etc., en sont venus à « culturaliser » leur appartenance républicaine,faisant de l’opposition entre principe républicain et principe multiculturaliste, un affrontement entre cultures, et rejoignant ainsi paradoxalement la position des multiculturalistes qui font de la défense du républicanisme, une spécificité culturelle typiquement française. En définitive, l’affrontement entre l’universalisme républicain et le multiculturalisme particulariste, au sein de l’espace public français, apparaît comme largement fictif puisqu’il recouvre en fait un conflit beaucoup plus intense entre une identité française martelée par la droite et l’extrême droite d’une part et des identités minoritaires qui sont stigmatisées par les premières tout en étant réappropriées et promues par les membres de ces groupes d’autre part.

Déclin du social, essor du sociétal
L’essor du multiculturalisme, en France, et plus largement en Europe, a pour corrélat, le déclin du social et l’abandon de l’universalisme7. Alors que, jusque dans les années 1970, le logiciel de la gauche et de l’extrême gauche tournait essentiellement autour du marxisme et de la lutte des classes, le postmodernisme, la nouvelle philosophie et l’antitotalitarisme ont lentement mais sûrement sapé les fondements de cette doctrine8. On ne mesurera jamais assezles conséquences de ce que représente l’abandon du marxisme par la gauche etl’extrême-gauche, abandon, il est vrai, facilité par la version structuraliste decette doctrine proposée par Althusser et ses disciples. En enfermant le marxismedans un corset issu des pensées de Lévi-Strauss et de Lacan, Althusser et sesélèves ont produit une combinatoire de modes de production incapable de rendrecompte de l’évolution réelle des sociétés. De même, la pensée de Bourdieutributaire d’une conception figée de la « reproduction », elle-même inspirée de savision passéiste de la société kabyle, a fait des acteurs sociaux les jouets desstructures et a donc été inapte à offrir une vision dynamique du social9. Dès lors, sur les décombres de ce marxisme structuralisé, pouvait s’élaborer une penséedu « fragment » empruntant à la fois aux études culturelles, de genre etpostcoloniales.La découpe d’entailles verticales au sein du corps social a eu pour effet de rendreobsolète la lutte de classes et les combats syndicaux. Il est devenu beaucoupplus chic pour les couches ethno-éco-bobo, ainsi que pour leurs représentantsmédiatiques - Libération notamment -, de promouvoir les identités LGBT etpostcoloniales que de continuer à accorder une quelconque attention à la« matérielle » comme l’on disait autrefois. C’est ainsi que toute une logiquelibérale-libertaire est venue harmonieusement se couler dans le cadre de lasegmentation du marché promue par le capitalisme tardif. Les identités fragmentaires ainsi dégagées ont constitué autant de niches de consommateurs traquées par les agences de publicité et de marketing. L’identité individuelle,devenue l’icône de notre postmodernité, a nécessité à son tour l’installation de toute une logistique d’accompagnement. Et c’est ainsi que l’émiettementreligieux ou les « nouvelles formes du croire » se sont accompagnées del’apparition de nouveaux acteurs, tels ces coach-chamanes chargés de soutenirles individus fragilisés par la disparition des structures collectives d’encadrement.L’individu, la culture et le retour à l’origine sont alors devenus les mots d’ordrede notre postmodernité globalisée. Puisque le sort des habitants des pays développés ne pouvait plus être amélioré par la redistribution des fruits de la croissance, il fallait trouver une idéologie de la « décroissance », du sevrage économique voire écologique, et donc chercher dans les ressources de l’individu,dans ses ressources identitaires, culturelles, psychiques des modes de substitution au défunt récit de la société d’abondance 10 . Telles sont lescaractéristiques du « new age » zen, tribalisé, primitivisé qui est offert à notrelibre appréciation. Mais les tribus dont il s’agit sont des collections d’individus qui n’ont que très peu de rapport avec celles décrites par l’anthropologietraditionnelle. La culture de ces groupes ne résulte pas en effet du poids et de lapermanence de la tradition (elle-même fictive au demeurant), elle est le produitde choix d’identification individuels agrégés au sein de collectifs ad hoc ettemporaires. C’est pourquoi, il est d’autant plus curieux de voir des sociologuescomme Hugues Lagrange - dans un livre encensé tant par la gauche que par ladroite - corréler des taux d’échec scolaire ou de délinquance avec des soi-disantappartenances culturelles, lesquelles sont en fait des assignations à des originesimputées, que les identités contemporaines résultent de choix d’identificationcontextualisés, liés eux-mêmes à des situations d’interlocution précises11. Unjeune en échec scolaire ou un délinquant peut simultanément ou successivements’identifier, par exemple, comme Sénégalais, Soninké, Français, habitant du ValFourréà Mantes etc. L’assigner à un groupe ethno-culturel d’appartenance, c’esten fait le renvoyer à une origine (sénégalaise, soninké) en laquelle il ne sereconnaît pas forcément. On ne peut pas décider, à la place du sujet, de sonorigine puisque chacun se crée sa propre origine, son propre passé (Sartre). Laculture, ce n’est pas ce qui vient du passé mais c’est au contraire le passé quel’on se constitue. Le passé est donc un devenir ou plutôt un à-venir ouvert àtoutes les possibilités, à toutes les éventualités offertes à l’individu. Enfermerl’individu dans des niches ethno-culturelles, c’est donc le priver de sa liberté, c’est aussi fournir à nos politiques de droite comme de gauche un moyen trèséconomique, sinon de résoudre la crise des banlieues, tout du moins deproclamer qu’il est impossible de la résoudre puisque précisément elle ne résultepas de causes économiques et sociales (chômage) mais de causes culturelles, lapolygamie notamment. Si les émeutes de novembre 2005 ont bel et bien desracines culturelles, comme on nous le serine de droite à gauche, il est inutile depratiquer des politiques de discrimination positive visant à favoriser les quartiersdifficiles, les zones sensibles, d’éducation prioritaire, et qui sont extrêmementcoûteuses. L’affirmation du déterminisme culturel permet à la droite de récuserl’angélisme d’une certaine gauche qui ne voit dans ces mouvements sociaux quela conséquence d’une déshérence économique et qui a donc tendance à« excuser » ces débordements au nom de la pesanteur des déterminationssociales qui pèsent sur ces jeunes des banlieues. Pour la gauche multiculturelleet postcoloniale, la revendication du primat de la culture entre en phase avec lediscours postcolonial de plus en plus présent au sein des « issus de la diversité »,c’est-à-dire des groupes auxquels on impose de se ranger derrière le label de ladiversité. Il fournit donc à cette gauche, et en particulier, à certains secteurs du PS (le think tank « Terra Nova » notamment qui a grandement inspiré la campagne présidentielle de François Hollande), le moyen de coller à une clientèle électorale travaillée par des « opérateurs d’ethnicité » dont le plus emblématique est certainement le Conseil Représentatif des Associations Noires (CRAN).

L’ethnicisation de la société française
Le multiculturalisme a échoué en France, et plus largement en Europe, non pas comme le prétendent Angela Merkel, David Cameron ou Nicolas Sarkozy parce qu’il n’est pas parvenu à « intégrer » les « immigrés » mais parce que, en fragmentant le corps social de chacun des pays où ce principe est, soit officiellement mis en œuvre, soit revendiqué par une fraction de l’éventail politique, il a abouti à dresser l’un contre l’autre deux segments de la population : l’identité majoritaire et les identités minoritaires. Par une sorte d’effet boomerang, l’apparition au sein de l’espace public de minorités ethnoculturelles et raciales a provoqué, dans chaque cas, le renforcement de l’identité« blanche » et chrétienne. Plus on cible une politique en direction des« quartiers » et plus les « petits Blancs » se sentent menacés même si la solution n’est pas, comme l’affirme la « Gauche populaire » de lutter contre l’ « insécurité culturelle »12. C’est ainsi que Jean-Luc Mélenchon s’est demandé récemment à propos des dernières élections législatives où il s’est confronté à Marine Le Pen « si la sortie de crise se ferait par le social ou par l’ethnique »13.Toute la question est là en effet, tant il est vrai qu’en France, tant le Front National que « Les Indigènes de la République » tiennent un discours parfaitement symétrique. Il est par exemple, symptomatique que le Front National et « Les Indigènes de la République », organisation postcoloniale qui considère que les Blacks et les Beurs ont un statut identique à celui que possédaient les « indigènes » dans les colonies françaises, se soient référés tous deux à des expressions proches pour désigner l’identité majoritaire : les« Français de souche » dans un cas, les « souchiens » dans l’autre.
A la différence d’autres pays comme les Etats-Unis, l’essor du multiculturalisme en France se traduit donc par une montée du racisme. Ce racisme revêt lui même deux formes : l’affirmation forcenée d’une identité majoritaire « blanche »et catholique par la droite et l’extrême droite et l’affirmation par la gauche multiculturelle et post coloniale d’identités minoritaires ethno-culturelles qui constituent autant de « communautés de souffrance ». Mais qu’en est-il de ces « communautés » elles-mêmes : l’énonciation de leur identité procède-t-elle des acteurs de base ou des porte-parole qui s’expriment en leur nom ? Autrement dit, l’expression racisée des identités postcoloniales est-elle le produit d’un contre-racisme venu « d’en bas », émanant du « peuple »lui même ou au contraire l’œuvre d’« entrepreneurs d’ethnicité et de mémoire »prompts à accoler des spécificités raciales et culturelles sur des groupes atomisés d’individus. On a déjà évoqué à ce sujet le rôle du CRAN dont le modèle s’inspire du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Cette organisation s’est créée avec pour objectif de constituer un groupe ou une« communauté des Noirs de France ». C’est donc dans une perspective multiculturaliste de reconnaissance de ce groupe et de repérage des discriminations dont il fait l’objet que cette association a été fondée. Dès lors, illui incombait de recourir aux statistiques ethniques pour dénombrer ses effectifs et évaluer sa représentation au sein de différentes instances. Dans cette optiquele CRAN a effectué le décompte des Antillais présents au sein des médias français et constatant que ce groupe était correctement représenté, il a décidé d’élargir sa base de sondage aux « Noirs », parvenant ainsi à établir la sous représentation de cet agrégat au sein des moyens de communication de masse de l’hexagone. On voit donc que la constitution de l’assiette d’un groupe ou le dénombrement de ses effectifs est à la base de la stratégie d’accréditation de ses porte-parole. Dans le même sens, il faudrait également mentionner une organisation comme « Les Indivisibles » qui contrairement à leur nom« divisent » bel et bien le « peuple » en promouvant les identités postcoloniales et de façon générale l’action de tous ceux qui s’emploient à donner un supplément d’âme « culturel » à des mouvements - comme celui de la pwofitasyon en Guadeloupe - dont les motivations sont essentiellement d’ordre économique et social (cf. le « Manifeste des produits de haute nécessité »d’Edouard Glissant et Patrick Chamoiseau, 2009).Transmuter le social en culturel semble donc être la caractéristique majeure de cette gauche multiculturelle et post coloniale qui occupe une position symétrique et inverse de la droite et de l’extrême-droite « républicaine ». Par une sorte de paradoxe, déjà relevé, cette droite et cette extrême droite, en défendant la République et la laïcité sur des bases islamophobes (refus des prières musulmanes dans les rues, des repas hallal dans les cantines etc.) défend par contrecoup des valeurs culturelles ethnicisées « bien de chez nous » (soupe au lard, apéro saucisson-vin rouge). Mais d’un autre côté, la gauche et l’extrême gauche multiculturelle et post coloniale en abandonnant la défense de l’universalisme républicain à la droite et à l’extrême-droite se sont engagées dans la voie d’un « choc des civilisations » (Huntington) qui fait parfaitement les affaires de la première. L’universalisme, contrairement à ce que soutiennent les postcoloniaux, ne se réduit en effet en aucun cas à la défense de la suprématie blanche sur le reste du monde. En ce sens, il ne s’agit pas, en reprenant l’expression de Dipesh Chakrabarty de « provincialiser l’Europe », d’affirmer sa spécificité culturelle afin de montrer la limitation géographique de sa pensée14. Car provincialiser l’Europe revient à diviser l’ensemble du monde en autant d’« aires culturelles » étanches, à enfermer les continents géographiques et intellectuels dans des spécificités irréductibles. Pas plus que l’Europe des Lumières ne saurait être caractérisé par la « raison » (c’est aussi le siècle des« passions »), les autres continents ne sauraient être réduits à des caractéristiques culturelles intangibles (l’Afrique des ethnies, l’Inde des castes, le Moyen-Orient musulman fondamentaliste etc.) et voir ainsi déniée leur historicité propre. Construire du lien social, c’est précisément passer à travers les continents géographiques et culturels, c’est postuler une universalité première et principielle entre tous les hommes pour réserver aux spécificités culturelles le statut d’un processus de singularisation. Postuler l’humanité de l’homme, des hommes, ce n’est pas vouloir assurer la domination de l’Occident sur le reste du monde, c’est affirmer la possibilité de communiquer avec les autres. Les Révolutions démocratiques en cours en Tunisie, en Egypte et en Libye, et même si elles ont désormais pris une autre direction, ont montré, dans un premier temps, que les droits de l’homme, loin d’être un carcan imposé par l’Occident au reste du monde, peuvent aussi être réappropriés par des peuples arabo musulmans,en dépit de, ou grâce à, « leur » culture.En définissant a priori la culture d’un peuple, on prend le risque d’être démenti par l’historicité de cette culture, c’est-à-dire de sa capacité à intégrer une multitude d’éléments dont on postule, par principe, qu’ils ne lui appartiennent pas. On ne rend pas un grand service aux « issus de la diversité » en les enfermant dans leur « négritude » ou leur « arabo-islamité ». Culturaliser etethniciser le social est le meilleur moyen de les maintenir sous la chape du pouvoir, la meilleure méthode pour les enfermer dans des ghettos géographiques et identitaires. Une politique urbaine républicaine et responsable se devrait de refuser toute assignation ethnique et culturelle envers les populations dont elle a la charge et s’abstenir d’axer sa pratique sur un mélange ou une mixité qui supposent la délimitation préalable de groupes distincts.

1 Michel Foucault, Il faut défendre la société, Paris, Gallimard-Le Seuil, 1997.  Sur toute cette question, voir Jean-Loup Amselle, Vers un multiculturalisme français.
2 L’empire de la coutume, Paris, Flammarion (« Essais »), 2010 (1996).
 3 Lucien Febvre, Civilisation, le mot et l’idée (1929),
4 Charles Taylor, Multiculturalisme, Différence et Démocratie, Paris, Flammarion, 1997.
 5 Cf. Jean-Loup Amselle, Vers un multiculturalisme français, op. cit.
6 Pour une analyse de la façon dont la deuxième gauche s’est fourvoyée dans le libéralisme et la thématique de la « société civile », voir Michel Foëssel, « De Rocard à Julliard, vie et mort de la deuxième gauche », Libération.fr, 25/1/2011.
 7 Bo Rothstein, « L’abandon de la lutte contre les inégalités explique l’échec des socialistes européens », Le Monde, 27 juin 2009. Sur toute cette question, voir Jean-Loup Amselle, L’ethnicisation de la France, Lignes, 2011.
8 Cf. Michael Christofferson, Les intellectuels contre la gauche. L’idéologie antitotalitaire en France (1968-1981), Marseille, Agone, 2009.
9 Enrique Martin Criado, Les deux Algéries de Pierre Bourdieu, Bellecombe en Bauges, Ed. du Croquant, 2008. En outre, Bourdieu, dans l’un de ses derniers livres, a développé une conception de la société profondément anti-égalitariste et anti-universaliste (Méditations pascaliennes, Paris, Le Seuil, 1997).
10 Cf. Jean-Loup Amselle, Rétrovolutions. Essais sur les primitivismes contemporains. Paris, Stock, 2010.
11 Hughes Lagrange, Le déni des cultures, Le Seuil, 2010.
12 A cet égard, le livre de Christophe Guilly, "Fractures françaises" ; François Bourin, 2010, contient de bonnes choses, mais recèle aussi des approches contestables. Les termes "culture" et "insécurité culturelle" reviennent un nombre incalculable de fois dans cet ouvrage sans que ces termes soient jamais définis. On peut douter, en particulier, que les « Français d'origine française ou européenne » c'est l'expression que l’auteur utilise - soient les porteurs d'une culture spécifique et si tel est le cas, il faudrait définir celle-ci autrement que par l'attachement à la Nation ou à la République. Il ne faudrait pas confondre « insécurité sociale » et « insécurité culturelle », concurrence au niveau des ressources et sentiment d'un traitement inégal par rapport au social, sentiment entretenu par le FN et la droite populaire, avec la défense de certaines valeurs qui seraient proprement « culturelles ». Sinon, le risque est d'ethniciser et d’ostraciser les différentes composantes de la population française, en faisant d'elles des entités objectives, au risque de masquer le fait qu'elles sont aussi largement le produit de l'action des « entrepreneurs identitaires » et qu’elles ont toutes le droit de revendiquer leur appartenance à la « culture » française.
13 Cf. son interview dans Libération, 14 mai 2012.
14 Dipesh Chakrabarty, Provincialiser l’Europe, Paris, Editions Amsterdam, 2009 (2000).