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POLITIQUES CULTURELLES : INTERVIEWS
 
 
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Yves ROBERT : « L’opposition entre beaux-arts et arts appliqués est complètement désuète »

Entretien avec Yves Robert, directeur de l’École nationale des beaux-arts (Enba) de Lyon.
Propos recueillis par Pierre-Alain Four, septembre 2006.


Date : 01/09/2006

Pourquoi l’École nationale des beaux-arts (Enba) s’installe-t-elle sur le site des Subsistances ?
Trois raisons principales motivent l’installation de l’Enba sur le site des Subsistances à Lyon. Il y a d’abord le constat fait depuis plusieurs années de locaux qui ne répondaient plus aux besoins pédagogiques de l’école, tant en termes de place qu’en termes d’agencement. Aux débuts des années 60, lors de la conception, les initiateurs du projet architectural n’imaginaient pas, par exemple, que les pratiques de la photographie et encore moins de la vidéo investiraient les écoles d’art. L’organisation des espaces s’est avérée inadéquate avec nos nouvelles missions.
Par ailleurs la Ville de Lyon se trouvait en charge, d’une école d’arts appliqués, strictement municipale et ne délivrant aucun des diplômes nationaux reconnus par l’État. L’installation aux Subsistances, par les espaces qu’elle propose, permet l’intégration au sein de l’Enba de cette école. Enfin, c’est l’occasion de réunir deux pôles sur le site, le pôle des Nouvelles Subsistances consacr aux arts de la scène et le pôle des arts visuels constitué par l’École nationale des beaux-arts de Lyon. Les liens entre les arts de la scène et les arts visuels étant nombreux, les étudiants comme les équipes en résidence bénéficieront là d’occasions d’échanges et de collaborations.


Le projet de l’école sera-t-il différent ?
Pas dans sa globalité, la mission actuelle, celle de former des artistes et des auteurs reste valide. Pour autant, c’est la notion d’auteur qui pourra être élargie par la création de filières arts appliqués et l’abandon de la césure entre les beaux-arts et les arts appliqués. Cette césure vielle d’une trentaine d’année est enfin abandonnée au profit d’une acceptation plus ouverte de la notion d’auteur. Les contenus pédagogiques, déjà fortement complétés ces dernières années par un renfort des enseignements théoriques, le seront désormais par un apport dans les champs des designs. L’Enba est plus que jamais un laboratoire de recherche et d’expérimentation.



Ce regroupement se fait-il facilement ?
Oui pour l’essentiel en raison même de l’évidence qu’il y avait à réunir ces deux établissements. Pour autant, cela ne s’est pas fait en un clin d’œil. L’adhésion de certains personnels n’a pas été immédiate. Cette partition vieille de quelque trente ans avait participé d’un «   surmarquage » de l’un et de l’autre des établissements avec d’un côté une école qui aurait été le fait d’artistes dégagés de préoccupations sociétales ou existentielles et de l’autre des créateurs en prise avec le réel. L’Enba se présente aujourd’hui comme un établissement délibérément généraliste au sein duquel les étudiants peuvent poursuivrent très naturellement des cursus spécialisés en design.



La rupture beaux-arts / arts appliqués ne date-t-elle pas plutôt du XIXe ?
En effet très tôt après la création officielle de l’école ( créée par décret impérial de Napoléon en 1805 ) se pose la question de la dépendance à l’environnement économique lyonnais. L’école conçue pour l’essentiel afin de satisfaire les milieux de la soierie, est tentée de s’affranchir de la pression de ces milieux et revendique « l’autonomie de l’artiste ». Ces débats ont accompagné l’histoire des écoles d’art en France dont les origines sont souvent liées aux industries des arts appliqués et décoratifs. Lyon aura connu jusqu’à aujourd’hui ces « partages » entre beaux-arts et arts appliqués. La création au début des années 70 d’une école strictement municipale ( l’école d’arts appliqués de la ville de Lyon) aura participé de ces frontières désormais désuètes.


 
Quel est l’objectif de la réinsertion des sections arts appliqués ?

Nous travaillons sur ce projet d’intégration de l’ex-école d’arts appliqués (Eaa) depuis plus de trois ans. Le projet a consisté, fort de l’expérience de l’Eaa, à créer des filières courtes en design graphique, textile et de produits, dans le cadre national des DNAT (diplômes nationaux d’arts et techniques) délivrés par le Ministère de la Culture. Il allait de soit qu’en rapprochant l’Eaa de l’Enba c’était bien le cadre de ce ministère et non d’une autre tutelle pédagogique nationale ou territoriale qu’il fallait intégrer pour ces nouveaux cursus.
Les diplômes délivrés désormais sont reconnus au plan national comme le sont déjà les diplômes délivrés par l’Enba. Ces trois cursus courts sont accessibles aux étudiants à l’issue d’une année propédeutique. Nous réfléchissons par ailleurs au prolongement de ces cycles courts portés par la volonté de former des « auteurs designers » en interface avec le monde économique. Les 3 années du cursus actuel permettent difficilement d’atteindre un tel objectif. Le prolongement des enseignements au sein de l’option longue en design de l’Enba pourrait répondre à celui-ci.



Vous voulez aussi vous intéresser aux étudiants très avancés ?
Oui, comme je le disais précédemment, un étudiant à l’issue d’un cycle court, s’il répond aux conditions requises, pourra poursuivre un cycle long diplômant à Lyon ou dans un autre établissement d’enseignement supérieur. Mais nous envisageons également la mise en place d’une « pépinière » qui permettrait d’accompagner un ex-étudiant porteur d’un projet professionnel dans la mise en œuvre de celui-ci afin qu’il bénéficie du soutien logistique, pédagogique et professionnel de l’École. Le statut qui permettra la mise en œuvre de ce dispositif est à l’étude.



Quel est l’intérêt de tout concentrer sur un seul site ?
L’intérêt principal tient à la complémentarité des différents cursus : longs, courts et spécialisés. L’offre pédagogique s’en trouve enrichie et permet aux étudiants de trouver-là cinq choix d’orientations possibles à l’issue de la première année. Nous constatons aujourd’hui que les césures que j’évoquais tout à l’heure non plus lieu d’être et que bien au contraire des statuts d’auteurs sont reconnus aux designers et ce quels que soient les terrains de leurs travaux.
La proximité, le frottement, la complicité entre les artistes et les autres créateurs dans les champs du design sont bien plus nombreux qu’on ne l’imagine couramment. Je pense à l’instant au travail de ces deux graphistes « deValence », qui portent un projet de recherche par l’édition d’une revue, collaborent avec des artistes engagés dans une création résolument contemporaine comme Thomas Hirschorn ou Saadane Afif, et travaillent à la conception d’un catalogue comme celui de l’exposition Dada récemment montrée au Centre Pompidou il y a quelques mois. Au sein de l’Enba bientôt aux Subsistances les étudiants bénéficieront de ces croisements disciplinaires et ce au-delà même des murs de l’École.



Est-ce aussi pour vous une manière d’acter les évolutions de la figure de l’artiste ? Est-ce une manière d’entériner l’affaissement des frontières entre les différents métiers des arts visuels ?
L’opposition entre beaux-arts et arts appliqués est complètement désuète. Les artistes intéressants aujourd’hui ont souvent bénéficié de cursus polyvalents. Les artistes eux-mêmes interrogent la pertinence de ces catégories et leurs travaux posent ces questions. Autrement dit, ces frontières sont artificielles, elles reflètent le rôle qui a été accordé au commanditaire : pourquoi serait-on dans le champ du design parce que le commanditaire est privé et dans celui de l’art parce qu’il est public ?
Ces catégories ne sont donc pas aussi opérantes qu’on ne l’imagine. Aussi avons-nous pour ambition d’affirmer que les étudiants inscrits dans un cursus professionnalisant ont tout à gagner à être dans un environnement plus riche et plus divers sur le plan intellectuel. Et réciproquement, les étudiants inscrits en option art, souvent un peu dédaigneux à l’égard du process ou de la technique, pourront s’ouvrir à d’autres champs de connaissances. De même, qu’il faut surmonter, dans les écoles d’arts appliqués, les complexes vis-à-vis de l’histoire, de la connaissance et plus généralement des enseignements théoriques. Je crois fermement qu’il n’y a pas de bon créateur qui ne soit aussi un intellectuel.



Cette assimilation de l’artiste à un intellectuel est-elle un phénomène récent ?
Oui et non. Oui, dans l’insistance qui est mise aujourd’hui à considérer qu’un artiste est aussi un intellectuel. Oui si l’on regarde les programmes de recherche portés par les écoles qui associent artistes et théoriciens. Oui, si l’on observe la place qui est faite aux enseignements d’histoire, de théorie des arts, de philosophie… Mais ce souci de renfort et de présence de ces enseignements théoriques n’est pas partagé pareillement par tous les établissements. En observant avec précision les contenus pédagogiques de certaines écoles, on observe la part laissée à ces enseignements et le signe que cela induit à cet égard.
Pour autant cette revendication d’artiste/chercheur n’est pas nouvelle. Dès le début du XXe siècle, se sont affirmées certaines postures très fortes à l’instar de celle de Duchamp par exemple. Enfin nombre d’artistes d’Amérique du nord ont réuni les statuts d’artistes, de chercheurs et quelquefois d’historiens assumés.



Une telle option portant sur des profils mixtes, ne vous pose-t-elle pas des problèmes en termes de recrutement du corps enseignant ?
Ce n’est pas simple. Je veille à la constitution d’une équipe pédagogique complémentaire, composée de personnalités engagées dans des pratiques diversifiées en lien avec leur enseignement. J’ai invité il y a quelques années, Pierre Alferi, écrivain publié chez POL, à intervenir à l’Enba. C’est bien sa qualité d’auteur que j’ai sollicitée considérant qu’une telle posture était nécessaire au sein de notre établissement en raison même de pratiques d’écriture abordées par quelques un de nos étudiants. Je pourrais évoquer la présence d’un compositeur au sein de l’équipe. Ce sont bien ces complémentarités qui enrichissent le projet pédagogique.



N’y-a-t-il pas eu en vingt ans un très fort bouleversement du  champ de l’art ? Ce qui était très institutionnalisé, très hiérarchisé, ne s’est-il pas beaucoup ouvert, assoupli ?
Je ne parlerai pas de hiérarchie mais plutôt de cloisonnement. Dans les pays anglo-saxons, il y a des marchés diversifiés, assumés en tant que tels. Ces différents marchés, ces scènes peuvent cohabiter, se croiser, sans que cela pose problème. L’une n’est pas complexée par rapport à l’autre. Tous ces acteurs s’envisagent comme des auteurs.
Que certains auteurs se revendiquent « in fine » comme « artistes » et d’autres comme « designer » importe peu. Ce qui m’intéresse c’est que l’école soit le lieu de formation de véritables auteurs conscients des enjeux en cours dans leur propre discipline, et qu’ils aient la capacité à passer d’un champ disciplinaire à un autre en raison même des contaminations en vigueur. C’est-à-dire des jeunes gens qui se sentent en capacité de travailler dans des champs aussi différents que celui des arts visuels contemporains, du design, du graphisme, etc.
Il est vrai qu’en France, ces différentes disciplines ont été fortement cloisonnées et hiérarchisées. Depuis quelques années, les choses changent, les lignes de partage ont bougé. Nous avons été pris dans un fort mouvement d’ouverture. L’Enba ne précède ni se suit ces mouvements, elle en participe.



Que vous inspire la spécialisation des écoles ?
Le projet que nous portons à Lyon est à l’opposé d’un projet de spécialisation. Il s’agit bien de considérer cet espace d’enseignement artistique comme généraliste. Par ce que c’est au sein d’un tel espace que peuvent se construire des spécialisations. Il s’agit donc d’une école généraliste offrant des cursus spécialisés et non d’une école spécialisée, enfermée dans quelques champs disciplinaires restreints. Les écoles ayant choisi par exemple de ne s’investir que dans le champ du design graphique opèrent à très court terme en méconnaissance des croisements disciplinaires en cours dans ces disciplines mêmes.
Les rapports de l’art et du design sont une vieille histoire, comme en attestent les avant-gardes que l’on ne peut ignorer. Enfin les études relatives à l’insertion des ex-étudiants montrent que plus l’étudiant est créatif, curieux, et ouvert aux réalités contemporaines dans leurs diversités, et plus il est en capacité à s’insérer dans des réalités professionnelles nombreuses.



Comment envisagez-vous de travailler sur le site des Subsistances ?
L’école va s’installer sur un site spécifique, unique en tout cas en Europe, où il y aura une réelle proximité entre des artistes en résidence via le pôle consacré aux arts de la scène et un établissement d’enseignement artistique consacré aux arts visuels. C’est aussi une proximité choisie qui permettra de nombreuses collaborations entre ces deux origines. Lorsque l’on regarde certaines pratiques artistiques contemporaines comme la création typographique, l’univers de la mode, celui de la musique, de la vidéo, on voit bien que de nombreux artistes se nourrissent des arts visuels. C’est tout aussi vrai pour le spectacle vivant, à travers par exemple, l’usage des images mobiles. Les pontages qui pourront être mis en place entre certaines équipes en résidence et des étudiants iront de soit. Cela veut dire aussi que des artistes en résidence pourront bénéficier de nos enseignements. La proximité du CNSMD est bienvenue. Déjà quelques étudiants des deux écoles travaillent ensemble et nous pouvons souhaiter voir ces collaborations se renforcer.



Quelle place l’école occupe-t-elle dans ce monde de l’art multipolaire ?
Par la diversité des cursus, par l’ouverture sur le monde, par les liens avec les milieux économiques, par un rapport à la ville qui se devra d’être mieux assumé. De nombreux artistes issus de l’École sont présents au plan national et international. L’école développe de nombreux projets à l’international, cela ne se sait pas assez à Lyon. Nos étudiants sont associés à de très nombreux projets, ils trouvent à exister sans difficulté partout en Europe, certains à Berlin, d’autres à Barcelone, trop peu à Lyon. Nous nous devons de travailler avec d’autres acteurs, musées, centres d’art, galeries à l’émergence d’une véritable scène.



On peut donc dire que l’école est sur une pente ascendante ?
L’Enba jouit d’une bonne réputation au plan national et international. Les demandes d’intégration en première année comme en cours de cursus en attestent. Enfin les nombreuses sollicitations en matière de partenariats internationaux sont la preuve d’un fort attrait. L’emménagement sur le site des Subsistances va renforcer cette lisibilité.


Est-on parvenu à un stade où il est possible d’assumer et de faire reconnaître un point de vue sur la création depuis une ville comme Lyon ? Peut-on faire reconnaître des artistes qui démarrent ici ?
On peut le souhaiter en tout cas ! Puisque certains sont reconnus ailleurs comme je le disais précédemment, rien ne justifie qu’ils ne le soient pas à Lyon. Sauf à considérer cette ville comme indiscutablement conservatrice et en incapacité à regarder le monde, ce que je me refuse à faire. Bien au contraire, nous souhaitons travailler à l’émergence d’une scène, à faire en sorte qu’il soit possible de travailler à partir d’ici, d’en partir, d’y revenir. Les projets internationaux que nous mettons en place visent à ce que se créent des relations durables, entre des établissements ( par exemple avec la HGB –  l’école d’art de Leipzig et l’Enba ), entre des collectifs d’artistes ( entre Berlin et Lyon par exemple ), par la constitution de réseaux qui permettent la circulation des auteurs qui « naîtraient » ici.



Est-ce qu’un des moyens pour passer à la vitesse supérieure ne serait pas d’associer deux territoires, comme Lyon et Saint-Étienne par exemple ?
S’agissant des écoles d’art, nous constituons un réseau complémentaire aussi bien avec St-Etienne qu’avec les autres écoles en Rhône-Alpes. Pour autant ces écoles sont différentes, leur taille, leur ambition, leurs projets différent. C’est l’intérêt de ces collaborations mais c’est aussi la limite de celles-ci. S’agissant de Lyon, c’est bien à un renfort de nos collaborations au plan international que nous travaillons répondant en cela aux sollicitations évoquées précédemment. C’est bien plus à l’existence du réseau des écoles de Rhône-Alpes dans sa globalité que nous travaillons qu’au renfort d’un axe Lyon/St Etienne strictement. Nous bénéficions pour ce faire d’un soutien de l’État et de la Région Rhône-Alpes dans le cadre du Contrat de Plan.



Que manque-t-il à Lyon ?
La scène que j’évoquais. Un marché, des critiques, un support tel qu’une revue, des lieux de travail susceptibles d’être des lieux de production réels pour les artistes. Nous travaillons avec d’autres à cela. Les collaborations de l’École avec le Musée d’art contemporain, l’Institut d’art contemporain, les quelques galeries qui font un véritable travail sont nombreuses et participent de cette volonté de meilleure lisibilité.



Lorsque vous serez installés aux Subsistances, pensez-vous parvenir à développer une synergie de public ?
Inévitablement le rapport de l’École à la Ville se trouvera modifié par son installation sur le site des Subsistances. Deux espaces d’expositions seront disponibles, l’un contingenté par un rapport évident à des publics, parce qu’en rez-de-chaussée, au cœur du site dans l’ancien réfectoire, l’autre plus expérimental au cœur des espaces pédagogiques de l’école. La programmation prendra en compte ces spécificités.



Comment voyez-vous les projets du Grand Lyon qui veut rendre visible ces métiers créatifs et notamment la mode ?
Tout projet qui tend à offrir plus de visibilité aux « industries créatives » est bienvenu. Attention à ne pas revendiquer uniquement ce qui naîtrait « à Lyon/de Lyon » mais à rester très ouverts aux circulations des auteurs et des créateurs. C’est par l’apport de créateurs extérieurs à son périmètre géographique que Lyon pourra rendre visible ses créateurs et non par des revendications autocentrées. Comme les artistes, les designers, leurs créations et leurs idées circulent, et ce sont ces mouvements qu’il faut soutenir.


 


 



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Fiche actualisée le : 05/12/2006
 
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