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Patrimoine industriel


Références(s) : Mots-clé : patrimoine, définition, patrimoine industriel, sélection, Lyon, Saint-Etienne,
Auteur : Philippe Dujardin, chercheur au CNRS, politologue, conseiller scientifique auprès de la DPSA (Direction Prospective et Stratégie d’Agglomération, GL.
Date : 30/03/2009

Texte à paraître dans Archéologie Industrielle en France n° 54 (spécial Lyon) patrimoine - technique - mémoire, 2009


Texte tiré d’un entretien avec Philippe Dujardin : politologue-chercheur mission prospective du GRAND LYON, conduit par Nadine Halitim-Dubois chercheur patrimoine industriel (inventaire du patrimoine culturel Ville de Lyon/Région Rhône-Alpes) et Régis Neyret (Patrimoine Rhônalpin), autour des notions de  patrimoine industriel… et de paradoxe.




La notion de paradoxe me permet de traiter d’une définition du patrimoine qui me semble particulièrement réductrice. Pourquoi ? Parce qu’elle est, par « définition », toujours positive, faste : elle désigne le beau,  le noble. A tout le moins, elle désigne l’estimable, quand le patrimoine se présente sur son mode ordinaire, vernaculaire. En bref, le patrimoine, c’est ce qui est noble, ou ce que nous tenons à préserver et qu’ainsi nous ennoblissons.

Et je note que, de ce point de vue, notre société fonctionne comme fonctionnait la société médiévale. Mais nos « reliques », aujourd’hui, sont dans les réserves des musées. Et si l’on pèlerine, toujours, pour avoir un contact visuel, physique, avec des espèces précieuses, le but du pèlerinage n’est plus le reliquaire des ossements de saint Philibert à Tournus, ou celui du  crâne de saint Lazare à Autun : le but du pèlerinage c’est l’exposition Picasso et ses maîtres !

En d’autres termes encore, nos sociétés dites démocratiques ne cessent d’aristocratiser leurs mœurs et leur rapport aux objets : désigner le lavoir du village ou le carreau de la mine comme dignes de considération, c’est entrer dans un processus de valorisation, que je peux tenir pour un ennoblissement. Nous qui avons coupé la tête du monarque et de tant d’aristocrates, aboli ledit « ancien régime », qui sommes, à ce titre,  interdits d’anoblissement, nous ennoblissons plus que jamais, voici un  premier paradoxe.

Pour qu’un tel paradoxe puisse prendre corps il faut, comme je l’ai suggéré d’emblée, que nous ayons renoncé à la définition juridique du patrimoine. Dans son acception juridique, le patrimoine est un « ensemble » : ensemble des « actifs » et des « passifs » que nous transmettons à nos descendants. Or, si je disais tout à l’heure que la définition courante du patrimoine est faible, voire niaise, c’est qu’elle met en oubli le passif pour ne retenir que l’actif. Puis-je ennoblir mon carreau de mine, en ne considérant que l’esthétique du chevalet,  tout en omettant l’odeur des fumées, la poussière des crassiers, la silicose du mineur de fond ?

Je ne puis tenir un objet pour estimable sans penser aux conditions de possibilités de sa présence. Je garde en tête ces formules de Marx, que je restitue de mémoire : « Ne vous fiez pas à la sphère de la circulation des objets, prêtez plutôt attention aux conditions de leur production ! Il faut savoir pénétrer dans la chambre des machines ! » L’esthétique de la bouteille ne saurait dispenser d’ignorer la température du four où elle est fondue. Et le design de l’automobile ne dispense pas de s’inquiéter de la chaleur de la fonderie et de la surdité de celui qui subit le vacarme des presses. Pas de patrimoine sans actif  mais aussi sans passif… On ne peut pas plus les dissocier qu’on ne peut dissocier la mort de la vie !

Venons-en maintenant à la problématique du patrimoine industriel, à l’échelle du bassin Lyon/Saint-Etienne. Penser le négatif est de bonne méthode pour qualifier Lyon, comme Saint-Etienne. Lyon n’a pas eu d’université avant la fin du XIXe siècle, et Saint -Etienne n’a obtenu la sienne que dans la seconde moitié du XXe siècle. Lyon, seconde ville du Royaume, n’a pas eu de Parlement. Saint-Etienne, moins encore, qui n’acquiert le statut de préfecture, en lieu et place de Montbrison, qu’au cours du XIXe siècle.

Mais en brossant ainsi négativement les propriétés de nos deux villes, privées d’élites spéculatives ou politiques fortes, on ouvre la possibilité de réfléchir leur positivité. Cette positivité est condensée dans le « savoir-faire ». Savoir-faire commercial et financier de Lyon, puis savoir-faire des deux villes à l’âge manufacturier et à l’âge industriel. J’aime dire que, dans ces villes, on « pense avec les mains ». On y théorise, mais à des fins d’utilité financière ou industrielle. Et la science y est constamment « appliquée ». La situation est comparable, de ce point de vue, à celle du Nord de la France.

Les comparaisons entre les deux régions sont intéressantes, à plus d’un titre. Au titre de cet effet de renouvellement permanent que Marx a si bien mis en exergue, dès 1848, dans son Manifeste du parti communiste. Des effets positifs et négatifs de ces « révolutions » industrielles qui opèrent par la sur-activation du principe de la «  destruction créatrice ». Au titre des mœurs et des idéologies (variantes du socialisme, du catholicisme social…) que pareil contexte induit. Mais si le processus industriel est, simultanément, création et destruction rapides, violentes, comment en rendre compte, si nous n’avons pas une vue naïve du patrimoine ?

Comment penser, à Lyon, si nous y venons, l’opération urbanistique de La Confluence, nouvelle pièce de « l’hyper-centre lyonnais »,  alors que son passé industriel fut celui de  l’usine à gaz, de la fonderie, de l’arsenal, du stockage du charbon venu des mines du bassin stéphanois ? Comment penser le présent de l’Eco-quartier, de l’habitat à Haute Qualité Environnementale, alors que cette partie de la ville eut pour sort d’héberger les fonctions jugées indignes d’un centre-ville : les prisons, l’abattoir, l’asile de nuit ? La question se pose bien : que conserve-t-on ? Le bruit de l’usine, l’odeur de l’usine, la température de l’usine ? Les cris des appels des familiers au pied des murs de la prison, la technologie de la surveillance permanente qu’autorise un procédé technique et architectural remarquable, celui du panoptique de Bentham ?

Essayons, maintenant, de préciser ce qu’il en est de la singularité lyonnaise. Lyon a construit sa prospérité, sa notoriété, sur des chaînes techniques scientifiques, industrielles, d’un très haut niveau, en recomposant en permanence la trame de ses activités. Mais, cette fois, à la différence du Nord, dont l’espace n’a cessé d’être exposé aux passages et invasions, Lyon a toujours tiré parti d’une position exceptionnelle. Au cours des deux dernières guerres mondiales, elle en a particulièrement bénéficié, jouant le rôle d’  arrière » des lignes de front. On a pu replier, ici, lors de la première guerre mondiale, ce qu’on a rapatrié du Nord, notamment les composants jugés stratégiques des industries de la chimie, de l’armement, de l’aviation. Non seulement, donc, Lyon ne pâtit pas des guerres, mais Lyon profite des guerres. Cela s’était déjà vérifié au cours des guerres d’Italie, à la Renaissance, puis au cours des guerres napoléoniennes…

Cet avantage géographique, qui lui a évité les destructions massives, permet à la ville d’opérer sur le mode du palimpseste. Elle gomme, efface, défait, refait, au fil des aléas et conjonctures. Mais si les traces du passé, proche ou lointain, disparaissent ou s’effacent et deviennent non perceptibles au plus grand nombre, elles restent accessibles aux chercheurs, aux érudits, aux visiteurs et amateurs passionnés qui, eux, peuvent lire les indices encore inscrits dans l’espace et qui peuvent faire entendre, s’ils s’en donnent la peine, la « rumeur » latente des archives.

Mais il faut penser, aussi, que les territoires sur lesquels la manufacture puis les ensembles industriels se sont projetés n’ont cessé de se modifier et de s’élargir. Où la chaîne de la chimie commence-t-elle et où s’arrête-t-elle ? Où les aléas de la recomposition industrielle s’apprécient-ils le mieux ? Sur le territoire de Villeurbanne et Décines ou dans la vallée du Gier ? Où l’extraordinaire longévité de l’usine hydro-électrique de Cusset devient-elle intelligible : dans les archives des soyeux lyonnais, dans celles de l’École des mines de Saint-Etienne ou dans les archives des entreprises grenobloises, elles aussi attelées à la tache de la production de la «  houille blanche » ?

Voilà donc le paradoxe « lyonnais » : il naît d’une sédimentation urbaine d’une longévité et d’une qualité exceptionnelles qui donnent l’impression de la stabilité quand le renouvellement continu des activités sur des échelles de plus en plus ouvertes rend peu lisibles les conditions de la fortune passée et présente. La question, alors, n’est plus de savoir ce que l’on conserve mais bien de se demander à quelles échelles spatiales et temporelles il est nécessaire de rapporter les objets-témoins de nos avatars manufacturiers et industriels.





Téléchargements
> Patrimoine_industriel.pdf (pdf-36ko)
Fiche actualisée le : 01/04/2009
 
Fiche indéxée dans :
Ressources » Patrimoine et Identité »» Objets de mémoire
 
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