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RECHERCHE SCIENTIFIQUE : INTERVIEWS
 
 
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Michel JOUVET : "La génétique de l’inconscient s’exprime dans les rêves".

Interview de Michel Jouvet, neurophysiologiste. Propos recueillis le 29 janvier 2008 par Laure Bornarel.

Date : 01/02/2008

Michel Jouvet, est" l'inventeur du concept de sommeil paradoxal et l'auteur de la classification du sommeil  en ses différents stades, télencephalique (sommeil lent, en raison des ondes lentes qui l'accompagent sur les tracés d'EEG) et rhombencéphalique (sommeil paradoxal, durant lequel sont enregistrés des mouvements oculaires rapides d'où son nom en anglais de REM-sleep, REM pour rapid eye movements)". (Wikipedia).

Vous êtes l’un des grands pionniers de ce siècle en neurophysiologie. L’étude du cerveau était-elle une vocation chez vous ?
J’ai toujours voulu être marin ! Né à Lons-le-Saunier en 1925, j’ai préparé l’Ecole Navale à Lyon en 1942. Malheureusement, les Allemands ont envahi la zone dite « libre » en novembre de la même année. Ils ont occupé le Lycée du Parc en laissant une heure aux élèves pour se réfugier à l’Ecole Normale de la Croix-Rousse. La flotte française s’est ensuite sabordée à Toulon : il n’y avait plus aucune possibilité de devenir officier de marine. J’ai alors gagné le Maquis du Jura, puis, lorsqu’il a été libéré en août 1944, je me suis engagé dans les troupes alpines en tant qu’éclaireur skieur. J’ai participé à la Bataille de Strasbourg, puis j’ai terminé la guerre en occupation d’abord à Suse, en Italie, puis à Vienne, en Autriche. Voulant toujours être marin, j’ai essayé de postuler en océanographie, mais mon père m’a conseillé de faire médecine, car « la médecine mène à tout ! ». J’ai eu la grande chance de pouvoir faire en même temps un certificat d’ethnologie à la Faculté des Lettres de Lyon, sous la direction du Pr. Leroy-Ghouran. C’est avec lui que j’ai su ce qu’était un grand savant ! J’ai été reçu à l’internat en 1951. Là, la confrontation de la neurochirurgie avec le cerveau humain m’a énormément intéressé. J’ai décidé de poursuivre dans cette voie, mais je n’ai jamais abandonné mon vieux démon de l’ethnologie. J’ai fait plusieurs voyages autour du monde, étudié la population Bassari pour voir comment ils rêvaient...


Vous avez essayé de concilier recherches neurologiques et ethnologiques ?
J’ai travaillé sur cette population avec le concours de Mr et Mme Gessain, au début des années 70. Robert Gessain était un ami de Paul Emile Victor, c’était un grand connaisseur des Bassaris, qui vivaient au Sud du Sénégal, à la frontière de la Guinée. Ceux-ci constituaient un isolat  génétique. Ils avaient été refoulés une centaine d’années auparavant par les musulmans Peuls. D’après leur légende, ils se sont réfugiés dans une grotte et ont été sauvés par des abeilles qui ont fait fuir leurs agresseurs. Il ne restait que quelques 300 survivants, dont une poignée d’hommes. Il y a eu un effet de fondation de population avec ce qu’on appelle un « isolage génétique ».
Dans mon laboratoire, le Docteur Valutx était le pionnier de la génétique du sommeil chez la souris. Il avait constaté une différence dans la fréquence des mouvements oculaires durant le rêve : les souris « modifiées » avaient peu de mouvements en comparaison des souris normales. Elles étaient aussi plus intelligentes ! Je me suis demandé si le même type de phénomène pouvait se produire avec les Bassaris. Avec le concours de Mr et Mme Gessain, j’ai emporté un appareil portable d’encéphalographie pour enregistrer les mouvements des yeux des Bassaris pendant qu’ils dormaient. Les résultats ont été comparés avec ceux trouvés sur une centaine de Lyonnais : les Bassaris avaient nettement moins de mouvements oculaires. Nous nous sommes demandé si cela provenait de la différence de régime alimentaire ou bien des conditions génétiques. Plusieurs Bassaris sont venus passer un an à Lyon… où ils ont mangé comme tout le monde ! Nous avons de nouveau enregistré la fréquence de leurs mouvements oculaires pendant le sommeil paradoxal : elle n’avait été modifiée en rien. Nous avons publié une petite note très simple constatant que les Lyonnais ont 35 mouvements oculaires par minute tandis que les Bassaris n’en ont que 10. Le papier a été refusé sous prétexte de racisme, alors que cela n’a rien à voir avec l’intelligence… La différence est, à mon avis, simplement d’ordre génétique. Les résultats n’ont donc pas été exploités ni poursuivis, mais ils contribuent à étayer mon hypothèse sur la fonction du rêve.

Quelle est exactement votre point de vue sur la question ?
Ma toute première hypothèse était que le rêve avait pour rôle le maintien des instincts. On peut élever un écureuil depuis sa naissance en le nourrissant exclusivement de nourriture liquide. Une fois adulte, on lui présente une noisette : il sait immédiatement l’ouvrir et la manger. Chez l’homme, le seul instinct connu est la recherche de l’endroit le plus chaud sur le ventre de sa mère, le sein, et téter. Je me suis alors dit que l’instinct était programmé pendant le temps de rêve. Il m’a été justement rétorqué que ce sont les abeilles qui montrent le plus d’instinct. Or, il est absolument impossible de savoir si les insectes rêvent ou pas. Ma théorie ne tenait pas le coup. Je butais sur cette problématique : quelle est la fonction du rêve ?
Mon seul apport a été de continuer à m’interroger alors que personne ne se posait la question, surtout dans les pays anglo-saxons. En général, les Anglo-Saxons se demandent « comment ça marche » ? Les Européens, et les Français en particulier se disent, « c’est bien beau, mais à quoi ça sert » ? « Pourquoi » ? Je suis parti avec l’idée que plus je saurai de « comment », plus j’aurais des chances de répondre au « pourquoi »…

Quels ont été les éléments déclencheurs dans votre réflexion ?
Tout part des travaux faits par le professeur Bouchard de l’Université du Minnesota. Bouchard a repris les expériences faites par un anglais, Sir Francis Galton, qui a démontré que les jumeaux monozygotes  présentaient des similitudes comportementales, tandis que les jumeaux dizygotes  n’en présentaient que très peu. Bouchard a passé trente ans de sa vie à localiser 50 paires de jumeaux monozygotes séparés dès la naissance. En effet, dans les années 30, les grossesses gémellaires étaient dangereuses. La mère mourait souvent lors de l’accouchement. L’un des jumeaux était alors adopté par la grand-mère maternelle, l’autre par la grand-mère paternelle. L’un des cas les plus célèbres est celui d’Oskar et Jack. Séparés à 6 mois, ils se sont retrouvés à l’âge de 46 ans : Bouchard les a fait venir au Minnesota en 1954 . L’un avait été élevé en pleine Allemagne nazie, l’autre dans un Kibboutz en Palestine. Pourtant, ils étaient tous les deux chauves, avec des pattes en dessous des oreilles et des moustaches tombantes ;  ils s’étaient tous les deux mariés à 18 ans, chacun avec une blonde (ce qui est facile en Allemagne, mais nettement moins en Israël) ; ils avaient tous les deux divorcés au bout de 3 ans et s’étaient ensuite remariés toujours avec des blondes, ils possédaient tous les deux des chiens-loups auxquels ils avaient donné le même nom, etc.
Autre cas aussi extraordinaire, celui de Bridget et Dorothée, jumelles qui vivaient l’une en Ecosse, l’autre au Pays de Galle. En arrivant au Minnesota, sans se connaître, elles portaient exactement les mêmes tailleurs rouges, les mêmes chaussures et les mêmes bagues… Bouchard avait rassemblé 50 paires de vrais jumeaux élevés séparément, 50 paires de vrais jumeaux élevés dans la même famille, 50 paires de faux-jumeaux séparés à la naissance et 50 paires de faux-jumeaux élevés ensemble. Il a ensuite mené des tests de ressemblance de personnalité. Les statistiques sont très claires : ceux qui se ressemblent le plus sont les vrais jumeaux séparés à la naissance. Ceci parce qu’apparemment, chez les jumeaux monozygotes élevés ensemble, l’un veut dominer l’autre et cela crée une petite différence. Attention, je parle de ressemblance en matière de personnalité, et non d’intelligence ! Mon hypothèse est la suivante. Je pars du constat précédent et j’admets aussi, qu’à la naissance, les jumeaux monozygotes ont le même cerveau, car ils sont issus du même œuf. Je sais aussi que l’environnement agit énormément sur l’organisation du cerveau : c’est l’organe le plus plastique qui soit. Bien que les cerveaux des jumeaux monozygotes soient soumis à un environnement différent, quelque-chose, que l’on dénomme « personnalité », reste identique. Le seul mécanisme qui puisse expliquer cette permanence est qu’à un moment donné de la vie, que ce soit tous les jours, tout le temps ou seulement à certains moments, une programmation de la personnalité ou de l’individuation survienne. Je m’explique. Supposons que dans le système nerveux d’un des jumeaux soit inscrit le fait qu’il aime marcher les pieds nus. Cela fait marcher son système moteur. Lors de son éducation, il lui est répété qu’il est dangereux de marcher les pieds nus et on l’oblige à marcher avec des chaussures. Il continue de marcher les pieds nus. Cela veut dire qu’un des systèmes est effacé et l’autre (re)programmé. Programmé et reprogrammé tout le temps. Mon hypothèse est que cette reprogrammation de la personnalité survient pendant le rêve. Szondi, un élève de Freud, affirmait que « le destin est la génétique de l’inconscient ». Ce que j’ajoute est que « la génétique de l’inconscient s’exprime dans les rêves ».

Cela voudrait dire, selon vous, que chacun disposerait d’un héritage génétique intégrant des données psychologiques et émotionnelles ?
Je pense que la personnalité est essentiellement façonnée par l’héritage génétique. Bien sûr, concernant l’intelligence, l’apprentissage joue son rôle. Personne ne va nier l’importance de l’environnement ! Mais, par exemple, certains enfants disposent d’un sens critique, d’autres, non, et ceci dans la même famille. Dans une société de type dictatoriale, les opposants au régime sont exterminés d’une manière ou d’une autre. Où se réfugie alors la liberté ? Dans le destin de l’inconscient. Pour pousser ma théorie à l’extrême, il y a ceux qui sont programmés pour ne pas croire totalement à ce qu’on leur dit, et d’autres pour tout avaler ! Heureusement qu’il y a le rêve, sinon on serait tous conditionnés par la société. J’ai conscience que cette approche va à l’encontre d’une certaine idée de l’homme et d’une vision politique actuelle. Elle s’oppose surtout à ceux qui défendent le rôle majeur et déterminant de l’environnement dans la constitution de la personnalité.


 



Téléchargements
> Michel_Jouvet_2008.pdf (pdf-43ko)
Fiche actualisée le : 05/03/2008
 
Fiche indéxée dans :
Société » Sciences »» Culture scientifique / Circulation des idées
Société » Sciences »» Recherche scientifique
 
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