Chaque saison, le réseau de veille Lyon - Saint Etienne décrypte les dynamiques métropolitaines à travers quatre Gros Plans.
À l'automne, les vendanges se terminent et les producteurs de vin font goûter leurs millésimes et leur "paradis", premier nectar issu de la presse. Dans un parfum d’insouciance, le vin est fêté, célébré autour de l'agglomération, comme en son sein, lors du fameux Salon des vignerons indépendants (2-6 nov) ! Mais derrière ces moments d’allégresse se cachent de fortes inquiétudes car la concurrence mondiale fait rage et l'alcool est devenu en France l'un des enjeux majeurs de santé publique. Alors que depuis des siècles, les vins du Jura, de Savoie, de la vallée du Rhône, du Beaujolais ou de la Bourgogne ont aidé Lyon à forger son identité de capitale mondiale de la gastronomie et de centre important de distribution des vins, quelle place la métropole fait-elle aujourd'hui aux vins pour assurer la sauvegarde réciproque de ces liens historiques et commerciaux dans un contexte déstabilisant ?
Une concurrence mondiale désormais très forte
Tous les indicateurs le confirment la filière viticole française traverse une période de crise conjoncturelle et structurelle sans précédent. Au niveau mondial, les vins français sont concurrencés par ceux du nouveau monde en provenance d'Australie, du Chili, d'Argentine, d'Afrique du Sud ou des États- Unis. Cette concurrence s'explique par "une offre simple et lisible, basée sur le cépage et la marque, soutenue par une communication puissante et dans l'air du temps" (1) alors que l'image des vins français repose surtout sur la singularité du terroir dans lequel la vigne s'enracine et sur les savoir-faire locaux et ancestraux de ses producteurs. À cela s'ajoute une évolution de la notion même d'appellation d'origine contrôlée qui préserve moins qu'avant le lien entre le produit et son terroir (des cépages prestigieux pouvant être plantés en dehors de leurs berceaux d'origine). Enfin, d'un point de vue structurel, la filière viticole française est atomisée en de nombreuses organisations professionnelles qui développent chacune leur propre stratégie pour se positionner sur différents marchés (export, grande distribution, restauration, gastronomie, manifestations festives). Autant de démarches autonomes et disparates qui ne facilitent pas la défense du vin français sur le marché international.
Une consommation en baisse
À la concurrence mondiale s'ajoute une baisse de la consommation individuelle dans l'hexagone. Les Français de plus de quinze ans buvaient 103 litres de vin par personne en 1970 contre 61 en 2002. Cette tendance s'explique par une politique offensive de prévention de l'alcoolisme de la part des pouvoirs publics qui veulent réduire le nombre d'accidents de la circulation liés à l'abus d'alcool et aider les buveurs à réduire leur consommation. Du coup, le consommateur français préfère goûter plusieurs bons vins servis au verre plutôt que de commander une bouteille entière au restaurant ou de boire régulièrement du vin de table.
Lyon et les terroirs viticoles alentours : des liens historiques qui permettent de résister
Depuis des siècles, Lyon joue un rôle crucial dans le développement des vignobles environnants. Cette histoire contribue à faire de Lyon un marché fidèle aux viticulteurs. En effet, dans l'Antiquité, les vignes les plus anciennes sont plantées dans la région des Côtes-Rôties par les Romains (2). Puis, au Moyen-âge, les premiers évêques de Lyon, comme Landrade ou Nizier, et les moines de l'Abbaye de Savigny font planter des vignes pour le vin de messe. La consommation se démocratise et les vignes se développent dans l'arrière-pays lyonnais, du côté de Saint-Genis-Laval, Chaponost, Brindas, Mornant (3). En Beaujolais, les vignes s'installent au XVème siècle une fois le territoire pacifié. La bourgeoisie lyonnaise joue dès lors un rôle décisif en développant ce territoire viticole de manière massive à partir du XVIIe siècle. Et aujourd'hui, ces liens sont toujours célébrés lors de nombreuses fêtes automnales, locales, traditionnelles, telles que la fête des vignerons de Sain Bel, dite fête du vin doux (8 oct.), la fête du Paradis à Odenas (9 oct.), ou du Beaujolais Gourmand (15-19 nov.) avec ses célèbres confréries. Elles sont l'occasion pour les viticulteurs de partager leur passion pour leur terroir, d'évoquer leurs savoir-faire artisanaux, de faire découvrir un patrimoine local bien vivant, dans un monde où la production du vin s'industrialise et se défait de ses ancrages. Cependant, et depuis deux ans, la peur des contrôles routiers fait sensiblement évoluer les pratiques. Du coup, certaines fêtes, autrefois lieux de découverte, de partage et de dégustation, se transforment en foire aux vins où le consommateur préfère repartir avec une bonne bouteille plutôt que de prendre le temps de faire la tournée des caveaux, comme le précise Alain Prat, organisateur de la foire aux vins de Taluyers (nov.).
Le Beaujolais revoit sa stratégie de production
Parmi les vins produits autour de Lyon, ceux du Beaujolais sont les plus exportés (50% de la production). De ce fait, ils subissent plus directement la concurrence mondiale et doivent développer dès lors une stratégie particulière pour faire front. C'est pourquoi l'organisme interprofessionnel du Beaujolais a décidé de mettre en place un plan d'actions pour éviter les risques de surproduction et répondre à l'évolution de consommateurs plus exigeants. Ce plan comporte plusieurs volets : recherche sur le cépage, inspection des rendements, espacement des pieds de vignes, interdiction des bouchons agglomérés, mais aussi création d’un vin de pays "lyonnais". Cette dynamique s'inscrit dans une longue tradition d'innovations techniques et entrepreneuriales, puisque c'est en Beaujolais qu'ont été trouvées dès le XIXe siècle des solutions pour lutter contre les maladies de la vigne, pour mécaniser la viticulture, élever du vin bio, ou mettre en scène le fameux Beaujolais nouveau (les Sarmentelles de Beaujeu, 15 nov.) dont le succès international, et parisien, est tel depuis trente ans, que les Lyonnais ont fini par se détourner des fruits d'un vignoble qu'ils avaient pourtant créé trois siècles plus tôt. Le contexte de crise internationale remettra-t-il tout le monde d'accord ? En tout cas, l'un des enjeux en ce début de XXI siècle pour le Beaujolais est bien de partir à la reconquête de la capitale... des Gaules.
Le Beaujolais part à la reconquête de Lyon
Ainsi, depuis quelques années, l'inter- Beaujolais a mis en place un réseau d'une quinzaine de "Bistrots Beaujolais" dans le but de se positionner sur le marché de la restauration dite "traditionnelle", majoritairement associée au "pot d'côte", pour des considérations historiques, de qualité et de coût. Par ce biais, l'interprofession du Beaujolais souhaite asseoir la crédibilité mondiale de ses vins sur une renommé locale. En effet, est-il pensable que le Beaujolais, connu dans le monde entier, soit décrié là où il a pris son essor initial ? A l’inverse, l'attitude distante des Lyonnais vis-à-vis du Beaujolais n'empêche-t-elle pas la ville de profiter pleinement de la renommée internationale de ce vignoble ? La crise mondiale et le besoin de reconquérir le marché local semblent néanmoins être bien pris en compte par les organisateurs d'événements de la métropole. Dans ce contexte, ils associent volontiers l'image de Lyon à celle des vins du Beaujolais lors de grandes manifestations touristiques et festives, d'autant plus que l'agglomération cherche à affirmer un tempérament convivial et joyeux que ces vins incarnent bien. Ainsi, le Beaujolais était le vin officiel du G7, aujourd'hui il est présent lors de la fête des lumières, on le trouve avec les Coteaux du Lyonnais lors des Guinguettes, et bien sûr c’est lui que l’on fête lors de l'arrivée du Beaujolais nouveau (15 nov. à minuit).
La concurrence stimule certains restaurateurs
Pour résister à la crise, il semble indispensable que des liens solidaires perdurent entre la métropole et ses vignobles. Cependant, le propre de Lyon est aussi d'être une ville carrefour, ouverte au influences du monde. Ainsi, certains chefs lyonnais, comme quelques détenteurs de bars à vin (où l'on peut aussi se restaurer) inscrivent désormais des vins étrangers sur leur carte. Ils n'hésitent plus à associer d'autres vins français et des vins du nouveau monde à leurs mets, à côté des Bourgognes et des vins de la vallée du Rhône traditionnellement consommés par les Lyonnais. Ils vont eux-mêmes choisir leurs vins au salon des vins des vignerons indépendants (2-6 nov.), ou au salon mer&vignes et gastronomie (10-13 nov.), sans oublier les négociants privés qui les approvisionnent, notamment en vins étrangers.
A venir : un salon des meilleurs vins du monde ?
Et au fond, dans une logique d'échanges et d'ouverture, la métropole ne pourrait-elle pas développer, par exemple, un salon des meilleurs vins du monde qui permettrait de se mesurer convivialement aux autres et d'oublier un temps la rudesse de la compétition ? La métropole ne manque-t-elle pas d'un moment fort de découverte des meilleurs vins ? De fait, tous les vins ont déjà leur place à Lyon mais cette situation doit-elle rester confinée à quelques tables ou bar à vins ? Ne serait ce pas là une manière de faire écho à ses racines les plus anciennes puisque dès le IIIème et IVème siècle avant J.C, transitait par Lyon les vins en provenance de toute la Méditerranée ?
Promouvoir davantage les terroirs locaux
Si un salon international répond à une volonté d'ouverture, le rôle de marché interrégional des vins ne devrait-il pas être plus visible dans la métropole ? La présence des Halles de Lyon et du Salon International de la Restauration, de l'Hôtellerie et de l'Alimentation n’épuisent pas cet enjeu. Pourquoi ne pas susciter la création d’un lieu central de vente, de dégustation et de découverte des produits des vignobles, au Confluent ou ailleurs ?
INFORMEZ-VOUS :
(1) Chronique d'une crise annoncée - Que Choisir 438 - juin 2006.
Le Beaujolais menacé de "disparition" - Lyon Capitale 487 - 28 juillet 2006.
(2) Côtes du Rhône - Hubrecht Duijker, La route des vins, Flammarion, 1998.
Pour tous les amateurs de vin et les amoureux du terroir, la route des vins propose des promenades gourmandes et culturelles à travers les plus célèbres régions vinicoles françaises.
(3) Lyonnais-Beaujolais, Marc Bonneville, Richard Sceau, Jean-François Jubin - Ed. Bonneton, 1991.
Cet ouvrage qui fait œuvre d'encyclopédie régionale montre comment le Lyonnais et le Beaujolais sont deux facettes complémentaires d'un département complexe. Un chapitre est consacré à la primauté de la vigne au sein du secteur agricole.
Histoire sociale et culrutelle du vin, Gilbert garnier, Larousse 2005.
Des buveurs gaulois aux amateurs contemporains, cet ouvrage retrace dans tous ses aspects la consommation du vin.