Ce fils de sous-officier des armées du Directoire naît à Sète en 1797. Il s’appelle alors Arlès et connaît une enfance difficile. Après quelque temps passé dans l’armée impériale, il arrive à Lyon en 1814 où il devient contremaître dans une fabrique de châles. Il quitte Lyon pour rejoindre Francfort où il y exerce la profession d’employé de commerce. De là, il se rend à Leipzig pour travailler dans l’entreprise de tissus Dufour, un descendant de protestants chassés de France sous Louis XIV. Le début de sa réussite sociale date de son mariage, en 1824, avec la fille de son patron, mademoiselle Dufour. Il devient alors, par association de patronymes, Arlès-Dufour. Sa réussite professionnelle peut-être lue comme une sorte de revanche sociale sur son enfance qui, à son tour, peut expliquer son intérêt pour les questions sociales, « en riche qui se souvient d’avoir eu faim » !
Un Lyonnais d’influence
Il s’installe à Lyon en 1826 comme représentant de la maison de commerce de son beau-père, puis il devient commissionnaire en soierie. Comme tout professionnel de cette branche, il exerce parallèlement des activités bancaires. Il prête de l’argent, notamment à ses clients, et devant leur difficulté à rembourser, il obtient des participations significatives dans plusieurs filatures. Il fonde la Société des magasins généraux qui pratique l’entrepôt et le stockage des marchandises. Sa surface financière est imposante, puisqu’il réalise, dans les années 1840, 500000 francs de bénéfices par an.
Un des traits caractéristiques du personnage est son refus de se mettre en avant ou plutôt en pleine lumière. Certes, sous la monarchie de Juillet, il devient adjoint au maire en 1832, fonction qui n’a que peu d’importance, mais qui reflète sa situation de notable dans la ville. Lors de la révolte des canuts de 1831 et de la révolte républicaine de 1834, il est en retrait, car pour lui cette violence est une preuve qu’il faut agir en faveur du peuple, mais que ce n’est pas au peuple à réclamer. Il en va de même de son élection au suffrage censitaire comme conseiller général du Rhône, élection qui démontre, là encore, son niveau de fortune qui est conséquent. Plutôt que le pouvoir politique, il préfère conseiller, constituer des réseaux et organiser des tours de table financiers. De ce fait, la Chambre de commerce est un lieu à investir. S’il n’en devient pas le président, alors qu’il a en les qualités et l’entregent, il arrive à faire élire à la présidence son ami Joseph Bosset. Il est administrateur du Crédit industriel et commercial et fait partie du groupe fondateur du Crédit lyonnais. Pour lui, il est nécessaire de créer une grande banque d’affaire sur laquelle le patronat local puisse s’appuyer, sans passer par Paris. Dette banque, dont il refuse la présidence qui revient à Henri Germain, il en est un membre éminent, car selon ses dires « la plupart des membres n’y sont venus qu’à cause de moi ». Rapidement, le Crédit lyonnais s’installe rue Impériale, en face du palais du commerce où continuent à se trouver ses coffres. Un souterrain, sous la rue Impériale, relie les deux bâtiments ! Cela prouve qu’à Lyon, un des lieux de pouvoir se situe bien à la Chambre de commerce.
C’est un homme d’influence, qui se targue d’être ni un intellectuel, ni un mécène, mais revendique sa dimension d’entrepreneur actif. De ce fait, il devient un des hommes clés du patronat lyonnais. S’il se retire officiellement des affaires en 1860, il n’en demeure pas moins jusqu’à sa mort en 1872 une référence incontournable pour le patronat local et un grand nom du monde des affaires français. Son argent, il l’investit, mais après mûre réflexion, dans des propriétés foncières. Il achète à Oullins au début des années 1840 un domaine que son gendre Chabrières aménagera en parc qui porte aujourd’hui son nom. Ce n’est pas là qu’il meurt, mais dans sa propriété de Golfe Juan, le 22 février 1872.
Un saint-simonien convaincu
Arlès-Dufour est un européen avant la lettre. Il voyage, parle l’allemand et l’anglais. En cette première moitié du XIXe siècle, il croit aux vertus du libre-échange qui lui semble le facteur explicatif, sur la longue durée, de la croissance économique et, en particulier, de la bonne santé de sa ville d’adoption. En Allemagne, il a rencontré Prosper Enfantin, le « pape » de l’église saint-simonienne. Arlès-Dufour va être le prophète reconnu de cette pensée à Lyon. Il est imprégné des idées saint-simoniennes, car il pense que le progrès économique est source de progrès social. Défenseur d’une certaine orthodoxie doctrinale, il a longtemps hésité à acheter une propriété, estimant que l’argent doit servir à produire et non à être immobilisé dans des placements somptuaires. Il pense déjà à construire un tunnel entre Vaise et le Rhône sous la colline de la Croix- Rousse pour mieux relier les différents quartiers de la ville et participer à son développement. En bon saint-simonien, il est persuadé que l’enseignement qu’il soit technique, scientifique ou commercial permet le progrès économique et donc le progrès social. Arlès-Dufour est à l’origine de l’Ecole centrale de Lyon en 1857, de la Société d’enseignement professionnel du Rhône en 1864 qui assure des cours techniques et il participe à la création de l’Ecole de commerce de Lyon en 1870. Si l’éducation est fondamentale, les grands travaux, eux, facilitent l’avènement d’une société industrielle porteuse de modernité. Pour ce faire, il participe à l’aventure des chemins de fer régionaux. En 1863, il obtient la concession avec des associés de la ligne Sathonay-Bourg en Bresse. Pour faire triompher ses idées, il soutient l’économiste saint-simonien, Michel Chevalier, artisan du traité de libre-échange avec le Royaume Uni en 1860, dialogue avec l’anglais Richard Cobden, instigateur des Corn Laws et initiateur du côté anglais de ce traité. Avec Arlès-Dufour, Lyon devient une des places fortes du libre échangisme en Europe.
Arlès-Dufour n’est peut-être pas un grand homme, mais son oeuvre est immense. Il est une illustration parfaite de cette capacité qu’offre la ville de Lyon à intégrer des non Lyonnais, voire des étrangers, qui, avec le temps, deviennent plus lyonnais que les Lyonnais. Tous ces nouveaux venus ont apporté à la ville leur dynamisme, leur esprit d’entreprise, leur force de travail, mais en échange ont accepté cette ville, forte d’une identité spirituelle et politique originales. Il est normal que la ville de Lyon lui rende hommage. Une rue dans le 3e arrondissement porte désormais son nom.
Bibliographie :
- Louis Bergeron, Les capitalistes en France, Paris, 1978.