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J'aurais envie d'habiter là....


Références(s) : Texte écrit pour M3 n°6
Afin de ne pas nous enferrer dans un chemin sans issue, il faut trouver un moyen pour réhumaniser les rues des villes.
Auteur : Nicolas Soulier, architecte et urbaniste
Date : 01/12/2013

Texte écrit pour M3 n°6, rubrique Espaces en mouvement


Depuis une vingtaine d’années, nous sommes devenus malgré nous des champions de la stérilisation des rues. Pour changer la donne et ne pas nous enferrer dans le chemin déshumanisé et sans issue de la sécurisation à outrance, et pour que nos urbanistes (élus, maîtres d’ouvrage, techniciens, concepteurs) ne tournent pas le dos aux exemples inspirants venus d’ailleurs, il faut trouver des pistes d’action. Par exemple, redéfinir la part des riverains dans le partage de la rue.


La vie sociale informelle  


Voici quelques rues dont l’ambiance paraît accueillante, où le passant peut se dire : j’aurais envie d’habiter là. Elles sont résidentielles et banales, sans commerces ni équipements, comme la plupart des voies. Mais, simplement bordées de maisons ou d’immeubles riverains, elles peuvent nous paraître propices à l’habitation. La vie de la rue, la vie sociale informelle de la rue n’y est pas stérilisée.


Réduites au fonctionnel


Hélas, les rues sont bien souvent mornes, tristes à habiter et ennuyeuses à parcourir. Réduites à des fonctions de circulation et de parking, elles sont la plupart du temps désertes. Leurs riverains leur tournent le dos et s’enferment chez eux. Dans cette ambiance, on ne peut guère leur reprocher de négliger leur façade, et de ne pas avoir envie de marcher ou d’utiliser un vélo. Les distances apparaissent interminables. Par effet de dominos, les déplacements motorisés triomphent. Les voitures en stationnement ou en circulation occupent tout l’espace de la rue. Les poubelles complètent le décor.


La confiance règne


Dans les rues propices à l’expression de la vie locale et où se développe une vie sociale informelle, on peut observer de bonnes performances en matière de sécurité et de sûreté. Sécurité pour ceux qui s’y déplacent, quand la circulation est apaisée sans artifices. Sûreté pour ceux qui y habitent : les riverains veillent mutuellement sur la rue, la prennent partiellement en charge et l’animent au quotidien. Les clôtures ne jouent pas un rôle strictement défensif, mais elles structurent l’espace avec leurs seuils de manière accueillante, ce qui participe à la sûreté. Cette ambiance est sans doute une des clefs de la sécurité réelle des personnes et des biens,, que les sécurisations par clôtures étanches et systèmes de vidéo-surveillance ne peuvent fournir. Quand les parents laissent leurs enfants jouer dans la rue, c’est le signe que la confiance règne. La rue est vivante.


Les habitants riverains ont été expulsés de la rue


Les photos anciennes et les témoignages l’attestent, les riverains ont peu à peu disparu des rues résidentielles. On peut observer notamment que les piétons ont été rejetés progressivement sur les trottoirs sous la pression de la circulation des voitures. Par un effet en cascade, les riverains ont été refoulés à l’intérieur de chez eux et les objets et plantations de bord de rue ont été supprimés. Au point que l’on pense souvent que le trottoir doit être réservé aux seuls piétons de passage et que toute autre occupation, notamment par les riverains, est gênante et abusive. Mais on peut considérer à l’inverse que les riverains ne sont pas des gêneurs quand ils « débordent » sur la rue et souhaiter leur y redonner progressivement une place. L’ambiance d’une rue résidentielle dépend directement de leur présence vivante, de la variété et de l’inventivité de leurs contributions.


Les frontages


Le code de la rue correspond à un rééquilibrage, nécessaire pour protéger les plus vulnérables et assurer une balance équilibrée entre les modes de déplacement actifs (marche, vélo) et les modes de transport motorisés. Mais le partage modal qui se joue entre les différents modes de déplacement n’est pas de même nature que le partage de la rue avec les riverains. Souvent oublié ou méconnu, ce dernier se joue de manière transversale entre les riverains, d’une part, et la voie publique, d’autre part, de front de rue à front de rue. On peut l’appeler le « partage frontal » de la rue. Le rééquilibrer, c’est redonner en partage aux riverains une partie de l’espace de la rue qui est situé dehors, juste devant chez eux.
Cet espace qui s’étend entre notre porte d’entrée sur rue et la voie de circulation, devant nos fenêtres, est une interface de quelques mètres — parfois quelques centimètres — entre le très intime et le très public. Cette interface constitue une part cruciale de notre habitat mais étrangement, on ne sait comment nommer ces « fronts » de nos rues. « Frontage » est un terme que les Québécois utilisent pour la désigner. Les Américains ont adopté ce terme, dans le vocabulaire de l’urbanisme, lorsqu’il s’agit de traiter des rues. Il est très utile.
Les « frontages » sont des éléments clés de la vie de la rue, puisqu’ils la structurent spatialement et que chaque riverain peut participer à leur amélioration, à leur embellissement et ainsi, à l’animation de la rue. Si le rôle des riverains pour revitaliser nos rues apparaît stratégique, il faut leur restituer des marges de manœuvre quand ils en ont été expulsés. Il importe de rééquilibrer le partage frontal de la rue et de redéfinir avec les riverains les limites de leur « frontage » et les règles du jeu qui encadrent leurs modes d’occupation, de les accompagner et de les aider à prendre en charge cette part de la rue qui leur échoit.


Deuxièmes chantiers


Ce rôle des riverains prend tout son sens quand leurs actions font boule de neige et qu’elles métamorphosent des rues mornes et stériles en rues vivantes. On l’observe dans les réussites les plus éloquentes à l’étranger. Chacun améliore et anime alors la rue devant chez lui, par petites touches, à moindres frais pour lui et la collectivité. La transformation globale s’opère par petits incréments : chacun agit devant chez soi. Ce n’est pas un grand chantier impossible mais une multitude de petits chantiers qu’il s’agit de rendre possibles : les « deuxièmes chantiers ».
La notion de « deuxième chantier » peut désigner ces processus productifs qui se greffent sur l’habitat au fil du temps et le métamorphosent. Ils sont le moyen par lequel notre habitat continue à se construire de manière spontanée et peut évoluer. Le logement le plus soigneusement conçu s’avère inadapté aux scénarios de vie et aux situations imprévus, sauf s’il laisse des marges de manœuvre à ses habitants et si les « deuxièmes chantiers » peuvent se déployer pour l’adapter. Notre habitat est alors une production continuée et évolutive et non pas un produit fini et figé qu’il ne faudrait qu’entretenir, ou démolir s’il ne convient plus. Transformer, réparer, améliorer : ces processus de réinvention sont une clef pour construire un monde plus habitable.


À chacun sa rue


Dans cette rue, les habitations riveraines ont été construites récemment. Les habitants ont emménagé et l’habitat n’est déjà plus le même en quelques années. Là où après le chantier, il n’y avait rien, on trouve de nouveaux éléments. Les arbres transforment peu à peu l’espace de la rue. Une glycine a envahi une treille. Cette entrée est plus accueillante : on a installé un abri à claire-voie pour les vélos et les boîtes à lettres, une tablette où poser son sac pour prendre sa clef. Une haie s’est développée, qui protège ce rez-de-chaussée des regards indiscrets et dissimule l’abri de ces poubelles. Une vigne vierge palissée tapisse cette façade, où ont été rajoutés un balcon, un auvent, des stores... Les espaces devant les façades d’entrée ressemblent un peu à des jardins. On y laisse des jouets ou des affaires. Des chats, des chiens, des oiseaux s’y complaisent. Des emplacements ont été aménagés qui permettent de livrer, réparer, stocker, bricoler. Des bancs ont été mis en place là où il s’est révélé qu’il serait intéressant de musarder en regardant les passants ou d’observer les enfants jouer. Des vélos s’accumulent.
Cette production correspond aux « deuxièmes chantiers » de ces habitations, de cette rue. Ils étaient attendus et ont eu lieu après que les bâtiments ont été construits. Des marges de manœuvre étaient prévues. Dès lors que les riverains respectaient le cahier des charges du quartier, il n’était pas nécessaire pour eux de demander de permis spécial pour ces petites constructions ou ces petits aménagements très divers et inventifs, correspondant à des situations concrètes. Chaque riverain a continué à aménager à sa façon, de manière spontanée, sa relation à la rue. Toutes ces petites modifications accumulées ont eu de grands effets. Au fil des saisons, la scène change. Tout cela n’était pas fait au départ mais ici, tout était fait pour  que cela puisse arriver.



(Nicola Soulier, ©AE Thion)
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> Nicolas_Soulier_M3_6.pdf (pdf-43ko)
Fiche actualisée le : 13/01/2014
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