Chaque saison, le réseau de veille Lyon - Saint Etienne décrypte les dynamiques métropolitaines à travers quatre Gros Plans. |
Dans notre économie mondialisée, le coût du travail dans les vieux pays industrialisés rend nécessaires les gains de productivité. C’est donc vers les politiques de soutien à l’innovation que se tourne l’Etat pour tenter de développer et de maintenir l’emploi en France. Les grandes collectivités locales telles que la Région Rhône-Alpes ou le Grand Lyon ont de même investi le champ de l’économie de la connaissance pour assurer leur croissance et se positionner comme des eurorégions innovantes, pour les premières, ou des métropoles innovantes et créatives, pour les secondes . Comme en témoignent les événements de cette saison, l’innovation est, directement ou non, au coeur de nombreuses manifestations et préoccupations. Si l’innovation – qui dans son sens le plus extensif désigne toutes les nouvelles stratégies mises en oeuvre pour s’adapter à un monde en perpétuel changement – recouvre bien des formes, notamment sociale, c’est sur l’innovation technologique que les efforts les plus importants sont portés. La question à laquelle doivent ainsi répondre les collectivités locales est celle de savoir comment organiser les différents acteurs qui sont au coeur du processus d’innovation. Les politiques actuelles de regroupement semblent porter leurs fruits, mais il paraît nécessaire d’aller encore plus loin dans le maillage des acteurs et le croisement des secteurs « créatifs », et d’impliquer davantage les territoires pour en faire de véritables laboratoires de la société de demain.
Innover, c’est faire bon usage de l’invention
« Comment produire de l’innovation technologique ? » La question serait naïve ou inepte si la réponse devait se limiter à : « Mais en inventant de nouvelles technologies ! ». Il faut donc en préambule rappeler qu’« inventer » est un processus complexe (on peut décréter l’ambition d’inventer sans toutefois parvenir à ses fins), il faut ensuite débroussailler le complexe rapport qui relie l’invention à l’innovation. L’invention se distingue de l’innovation en ceque la première est un savoir, un produit ou un procédé nouveau quand la seconde offre, outre la nouveauté, un avantage concurrentiel. Autrement dit, l’innovation se place dans le champ de l’économie et de l’usage. L’inventionse suffit à elle-même, l’innovation n’existe qu’en relation à des utilisateurs. On ne parle plus seulement de savoirs ou de connaissances, mais d’applications.
Comprendre comment « transformer l’essai », de l’invention à l’innovation, n’est pas une nouveauté. Depuis le milieu du 19è siècle, les chercheurs se sont penchés sur des modélisationsde l’innovation, d’abord en développant un modèle dit de la « boite noire », mystérieuse et indéchiffrable, avant de la décortiquer pour proposer des modèles toujours plus fins. En d’autres termes, produire de l’innovation, c’est en comprendre les mécanismes, s’interroger sur la société, ses habitudes, ses modes vie, et chercher à proposer des procédés, des services ou des produits capables de trouver leur place dans ce tissu. L’innovation technologique repose sur un maillage de recherche scientifique (fondamentale ou appliquée, académique et privée) en lien avec un réseau de valorisation susceptible de faire émerger de l’innovation. Elle s’appuie donc sur un ensemble de ressources (recherche, ingénierie, industrie, marketing, commercialisation, etc.) et tout l’enjeu est de mettre en place la manière la plus efficace de les organiser, de créer des liens, de favoriser les interrelations, etc.
Valoriser les inventions
Les efforts d’organisation initiés par l’État et les collectivités locales se sont notamment concrétisés dès la fin du 20è siècle autour de la création d’incubateurs ou de filiales de valorisation grâce à la loi sur l’innovation de 1999. Ce soutien institutionnel à l’innovation vise au transfert de technologies en mettant à disposition du milieu de la recherche les compétences qui pourraient lui manquer pour s’insérer dans le milieu concurrentiel et notamment un soutien administratif et financier (études de marché, fonds financiers, marketing, etc.). Incontestablement, ces dispositifs ont apporté certains bénéfices et dynamisé l’émergence d’entreprises innovantes. Par exemple, depuis sa création en 1999, Créalys – incubateur Rhône-Alpes Ouest – a permis à 85 entreprises issues de laboratoires de recherche publique ou de structures privées de voir le jour. Mais que sont-elles devenues ? Sont-elles viables et autonomes ? Et si oui, ont-elles tenu leurs promesses ?
Certes, les situations sont différentes selon les secteurs d’activité. En effet, certains nécessitent des investissements lourds, d’autres auront une plus grande facilité à intégrer le marché, etc. Les modèles sont différents et de même les résultats, mais, à ce jour, les entreprises créées sont plutôt petites et peu d’entre elles parviennent à se développer, à créer des emplois et à exporter leurs produits vers l’international, soit parce que l’entrepreneur ne veut pas développer outre mesure son entreprise soit parce qu’il manque de moyens financiers. A noter cependant, que le recul est faible, puisque ce sont toutes de « jeunes pousses ». Ainsi, si ces start-up représentent la « natalité technologique » elles peinent à se renouveler. Seuls les grands groupes possèdent les moyens financiers suffisants pour anticiper et on peut constater que la « persistance à l'innovation » (c'est-à-dire la capacité à continuer d'innover) y est forte. Autrement dit les Start-up, dans leur majorité, sont des entreprises de « niches » qui développent et commercialisent un produit innovant mais auront parfois du mal à survivre au produit qui les a fait naître. Ces entreprises apparaissent comme de bons outils pour faire sortir de l’université des techniques pouvant intéresser le marché (près de 50 % des projets viennent des laboratoires de la recherche publique). De même, l’objectif de créer des entreprises issues de projets privés est atteint. Pour autant, le modèle qu’elles incarnent ne semble pas suffisant pour permettre un renouvellement fort de l’innovation dans ces structures. Cela suppose un maillage plus important, une meilleure interrelation, une circulation des idées et des connaissances plus forte… en bref un brassage plus efficace.
Mailler les acteurs avec les pôles de compétitivité
Le modèle vers lequel s’est aujourd’hui orienté le soutien institutionnel à l’innovation plonge ses racines théoriques dans celui développé par l’Américain Michael Porter. Ce dernier conçoit le maillage entre acteurs de l’innovation autour de besoins communs et de coopérations plutôt que d’aides. Autrement dit, la structuration doit être horizontale (aller vers des coalitions, des réseaux, etc.) et non verticale comme dans les systèmes d’aide décrits plus haut où l’on recherche des compétences sous forme de prestations. C’est sur ce modèle que sont organisés les pôles de compétitivité. Depuis 2005, la Région Rhône-Alpes a poussé dix-neuf pôles de compétitivité qui ont été labellisés par l’État, dont trois à dimension internationale sont soutenus par le pôle innovation du Grand Lyon .
L’accent est ici mis sur les effets de proximité et de regroupement. Il s’agit d’aider à des mobilisations autour de problématiques communes à l’intérieur desquelles la créativité est stimulée non seulement par un effort interne à chaque groupe de recherche ou entreprise, mais par le partenariat et l’échange de savoirs. L’idée est de jouer sur la connaissance mutuelle et la proximité pour que naissent des réflexes de sollicitations entre acteurs et « d’éviter le délitement des atouts locaux face à la concurrence internationale ». Une possibilité qui ne s’offre que si l’information sur ce que chacun fait circule. Aussi, si cela suppose un travail d’animation, cette organisation partenariale se structure généralement en réponse à des sollicitations de recherche externes qui prennent la forme d’appels et de programmes de recherche initiés par l’Europe (PCRD, COST, Eureka, etc.), l’État (Appels à projet) ou les collectivités locales. Une manière de rappeler que l’institution joue un rôle fort et que le financement reste un outil d’organisation qui a permis de gommer des logiques de concurrence (avec ce qu’elles supposent de repli sur soi) pour favoriser des regroupements et la circulation des idées et des compétences. Il est encore tôt pour faire un bilan. Après la labellisation, récente, les relations se mettent en place et il demeure des interrogations sur la place des PME-PMI, les questions d’organisation et d’animation comme de recherche de financements .
Pourtant, il semble que ces relations méritent d’être renforcées et sur trois axes au moins : mettre l’accent sur des formations de « chercheurs- ingénieurs » et renforcer leurs participations dans les problématiques sociétales, impliquer davantage les territoires, considérés non seulement comme des lieux d’implantation mais comme des lieux d’expérimentation, et développer les liens avec d’autres secteurs « créatifs ».
Science / industrie : transformer « l’imaginaire du chercheur »
Mailler les acteurs a notamment consisté à créer des liens entre le monde scientifique et celui de l’industrie et à développer une culture du développement économique chez les chercheurs. En favorisant les contrats de recherche et l’autofinancement, l’Etat a tenté de promouvoir une activité de recherche ancrée dans la sphère économique et concurrentielle pour pallier la rupture quasi idéologique entre science et industrie. Une coupure assez ambiguë, mais historique, comme si les scientifiques se contentaient de fournir des connaissances mais refusaient toutes responsabilités quant à leurs effets, laissant la question des usages, c’est à dire de l’innovation, à d’autres, aux industriels notamment. La loi sur l’innovation de 1999 évoquée plus haut a, entre autres, permis la mise en place d'outils d'aide à la création d'entreprises innovantes émanant des laboratoires. Ces systèmes d’aide et de structuration de l’innovation ont doucement contribué à transformer les mentalités. Mais il est possible d’aller plus loin, par exemple en s'interrogeant sur la formation des ingénieurs et des doctorants afin de mettre l’accent sur la conception et la créativité, deux notions au cœur de l’innovation et pourtant peu explorées. L’enjeu est notamment de former des docteurs sensibilisés aux problématiques de la valorisation et au monde de l’entreprise, et des ingénieurs en capacité de faire de la recherche. Les bourses CIFRE (Convention industrielle de formation par la recherche) permettent ce type de lien : « Le doctorant est suivi à la fois par l’entreprise qui finance une part de sa thèse et par une école doctorale. Les chercheurs qui ont bénéficié d’une bourse CIFRE n’ont aucun problème pour se placer dans l’entreprise. Ils connaissent la recherche dans le monde de l’entreprise comme dans celui de l’université et sont à la jonction des deux » . Cela devrait faciliter le passage de la recherche à l'ingénierie, modifiant le profil de certains chercheurs avec un impact attendu sur l'innovation. En chimie, par exemple, le pari est d’intégrer l’éco-conception dans le cursus de formation des chimistes ). Et pourquoi ne pas aller plus loin encore et vouloir former des ingénieurs curieux, capables de s’intéresser à d’autres pratiques professionnelles que les leurs pour y piocher de quoi alimenter leur créativité.
Par ailleurs, l’idée de recherche finalisée (voir encadré) semble marquer une rupture en impliquant les chercheurs dans la proposition de solutions aux grandes questions sociétales. Une dimension notamment portée par des organismes tels l’INRA ou le Cemagref ou que traduit la mise en place d’un groupe de réflexion permanent comme « Think Tank » de LUTB. Ces transformations sont profondes puisqu’elles modifient les mentalités et les représentations. Elle participent à la conversion des chercheurs en partenaires, et non plus seulement en observateurs, d’une société en quête d’alternative à ses modes de vie.
La « recherche finalisée » se distingue de la « recherche appliquée » en ce qu'elle est une recherche qui a non pas un objectif de valorisation (économique) de la recherche fondamentale mais de soutient et d'aide à la décision, notamment publique. Trois dimensions sont prégnantes : 1 - Elle englobe des champs disciplinaires vastes, notamment les Sciences de l’homme et de la société, et croise les différentes approches avec des visées opérationnelles. 2 - Elle répond à des interrogations de la société (réchauffement climatique, développement durable, etc.) qui émanent soit directement des associations soit qui sont traduites par l’État ou les collectivités locales (d’où certaines craintes formulées qui en font une recherche dirigée par l’aval). 3 - Contrairement à la recherche appliquée, il n’est pas (nécessairement) attendu d’applications technologiques ou de retours financiers. |
Le Grand Lyon comme laboratoire
L’organisation des ressources locales en pôles de compétitivité a permis de répondre à une logique de valorisation économique. Pour inciter l’innovation, on a tenté d’organiser les acteurs géographiquement proches sur le modèle des clusters. Pour le local, le bénéfice est de promouvoir l’économie et donc d’en tirer les avantages (un tissu économique dynamique, de l’emploi hautement qualifié, etc.). Mais il est possible de voir au-delà et de passer d’une logique purement économique à une logique de valorisation des territoires (solutions pour les problématiques urbaines (Urban truck), solutions écologiques (Axelera), apports culturels (Imaginove)). C’est, par exemple, le pari que le pôle Lyon Urban Truck and Bus a fait en ancrant la R&D de de l’environnement et a déposé des dossiers en ce sens. En d’autres termes, l’implication du territoire ainsi que sa participation aux différents projets de recherche en font un lieu d’expérimentation. Associer le territoire aux pôles permet de faire de la ville un laboratoire et place l’agglomération elle-même, et pas seulement les acteurs qui y sont implantés, en position d’être innovante.
Au-delà de ces réponses apportées aux demandes des citoyens, la plupart des pôles de compétitivité de l’agglomération se positionnent sur les grands enjeux sociétaux de demain (transport, chimie propre, nouvelles images, etc.). Ainsi, les travaux conduits par l’Institut Français du Pétrole et Renault dans le cadre du pôle de compétitivité Lyon Urban Truck and Bus Renault dans l’agglomération. Ceci implique le maintien des activités de recherche du groupe dans la région lyonnaise mais aussi une identification de cette dernière sur des thématiques particulières à l’agglomération. Différenciée de ses voisines françaises et européennes, la métropole lyonnaise se crée une place dans la course à l’innovation technologique et la concurrence internationale tout en orientent ses recherches autour de problématiques locales de transport urbain.
Mais l’interaction peut également se faire dans l’autre sens. Par exemple, c’est en partie parce que les citoyens ont exprimé leur volonté d’une chimie propre en lien avec l’environnement que le pôle de compétitivité Axellera-Chimie- Evironnement a choisi la voie de la protection (LUTB), sur les carburants ou sur les véhicules de transports collectifs urbains de demain sont en situation de faire évoluer la société et d’en dessiner les contours prochains par les choix qu’ils font aujourd’hui.
Sciences, art, mode, design, industrie, etc.
Si l’usage est une donnée essentielle de l’innovation, alors il est indispensable de favoriser les liens entre les technologies naissantes et les utilisateurs potentiels. L’objectif est de créer des occasions d’appropriation des techniques par des acteurs néophytes, capables de produire ensuite des demandes spécifiques. On sait par exemple, que les nouveaux outils numériques ont été utilisés par les artistes qui ont été les premiers à détourner les usages, età susciter ainsi de nouvelles innovations. Créer des rapprochements entre producteurs de technologie et activités créatives (mode, design, architecture, art, etc.) peut permettre de développer des usages nouveaux, de remodeler les outils, d’appeler une adaptation et une évolution des techniques. Le lien science/ art/industrie est ainsi propre à nourrir la créativité et l’innovation, moins dans l’offre de technologies nouvelles qu’il pourrait directement produire, que dans le renouvellement de leurs usages et dans la demande d’outils technologiques qu’il pourrait susciter. Ce type d’hybridations est à pousser, notamment dans les écoles d’arts, de design, de mode, etc. Mais les pôles de compétitivité peuvent là encore jouer un rôle. En effet, la recherche technologique et scientifique a besoin de s’inspirer des méthodes de création artistiques et le secteur culturel et artistique a besoin de puiser dans le terreau des innovations celles qu’il pourra faire émerger, mettre à la mode, soumettre à l’usage des populations. Et les ressources existent ! Lieux de formation, lieux de recherche ou industries sont très nombreux et variés dans l’agglomération et peuvent être amenés à participer à des projets communs. Mais le lien doit être plus fort encore qu’une simple mise à proximité et pourrait être anticipé dès la formation.
Si l’on se cale sur les modèles mis en place au MIT, il paraît urgent que Lyon réfléchisse à un lieu de formation où sciences, techniques, industries côtoieraient mode, art, design. Pour continuer la réflexion, notez l’initiative de l’Institut National des Sciences Appliquées de Lyon qui, dans le cadre de son cinquantenaire (1957- 2007-2057), met en place un projet intitulé « l’imagination technologique ou l’art et la matière ». Cette école d’ingénieur réaffirme ici sa volonté de faire en son sein une vraie place aux sciences de l’homme et de la société et aux arts, et de placer son évolution sous le signe d’un maillage entre sciences, art et technique.