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COHÉSION SOCIALE : GROS PLANS
 
 
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Donnez et il vous sera donné


L'événementiel, un vecteur de don.

Références(s) : Agenda métropolitain - Hiver 2004
Auteur : Cédric Polère

Chaque saison, le réseau de veille Lyon - Saint Etienne décrypte les dynamiques métropolitaines à travers quatre Gros Plans.A priori, on pourrait penser que le don occupe une toute petite place dans le fonctionnement de nos sociétés, à côté de ce qui passe par les voies du marché ou de la redistribution étatique. Il garde pourtant une importance "anthropologique" comme le prouvent plusieurs recherches récentes (1) (2) : à l’instar des peuples archaïques étudiés par Marcel Mauss dans son Essai sur le don (3), l’obligation de donner, de recevoir et de rendre structure la vie de nos sociétés hypermodernes. Elle reste aussi associée à des moments privilégiés, dont les fêtes de fin d’année sont le point culminant, au demeurant moins à travers l’échange de cadeaux de Noël proprement dit , que par tout ce qui circule sous forme de don.


 


Cérémonies de décembre : la religion en arrière-plan
Certes, plusieurs millénaires nous séparent des rites archaïques où une cité s’accordait les faveurs de ses divinités par des offrandes de viande grillée ou de fleurs. Des grandes fêtes semblent pourtant en avoir retenu la substance. Le 8 décembre en est une belle démonstration. La fête reste, dans ses origines et pour une partie des Lyonnais, dédiée à la Vierge Marie. Si elle ne se tient pas (comme cela avait été initialement prévu en 1843) le 8 septembre, fête de la nativité de la Vierge, mais le 8 décembre, fête de l’Immaculée conception, elle est bien en l’honneur de celle que le peuple de Lyon a maintes fois invoqué dans la détresse. Pour se placer sous sa protection, les Lyonnaises lui ont offert leurs bijoux durant les guerres de 1870, 1914-1918 et 1939-1945 (Entre toutes les femmes, visages de Marie, 7 oct-6 janv). Pour ceux qui partagent cette foi, ne manquez pas les Festivités du 8 décembre (7-11 déc) à la crypte de Fourvière (concerts, messes, veillées de prière…), et la procession aux flambeaux qui relie la Primatiale Saint-Jean à la Basilique. Et pour ceux qui veulent tout savoir, le musée Gadagne propose La véritable histoire du 8 décembre (8-11 déc). Mais, pour la majorité des Lyonnais, le 8 décembre, c’est parcourir la ville comme on le peut, tant la foule est dense, à la recherche des animations et installations de la Fête des Lumières (8-11 déc) : profitons-en, "c’est cadeau", car l’esprit du don et de la gratuité de Noël souffle déjà.


Don, sacrifice…et salut
Car en tant que fête religieuse (Exposition des crèches de Noël du concours de Cracovie, 4 déc- 9 janv, Messe de Noël, 24 déc), Noël est centrée sur le principe du don. Retour à la théologie : la vie du Christ prend tout son sens lors de sa mort sur la croix, allégorie par excellence du principe du don dans l’imaginaire occidental. En se sacrifiant, l’ "Agneau de Dieu" sauve l’humanité, donne la meilleure preuve de son amour et ancre durablement le principe du don au centre de la relation à l’Autre ("donnez et il vous sera donné", Saint Luc). Ce principe n’est pas propre au christianisme, si l’on pense que la fête de l’Aïd-el-Kébir (21 janv) commémore le sacrifice demandé par Dieu à Abraham en témoignage de foi et de soumission. Ou encore que sauver l’Autre au risque du sacrifice de soi est un acte qui continue à nous bouleverser : dans la pièce Patriotisme (20 janv-4 fév), un soldat se donne la mort plutôt que d’exécuter des camarades rebelles ; dans le célébrissime opéra Orphée et Eurydice de Glück (14-17 janv) puis Orfeo de Luigi Rossi (20-26 janv), l’amour absolu amène Orphée à descendre aux Enfers pour sauver celle qu’il aime. Les figures du Christ et d’Orphée présentent au demeurant des similitudes troublantes, ce qu’avait noté Mircea Eliade, historien des religions préoccupé de structures universelles dans les récits religieux et mythologiques. Comme l’hypothèse de La mort de Dieu (conférence de Bruno Roche dans le cadre d’un cycle sur l’athéisme, 8 fév) en tant que remise en cause de la croyance religieuse par la modernité et la raison, paraît lointaine en ce début du 21ème siècle ! Ce constat ouvrira peut-être la conférence Métamorphose du religieux en modernité, de Danièle Hervieu-Léger (18 janv).


Le don, du cœur au porte-monnaie
A de nouveaux âges, de nouvelles célébrations. Chaque week-end, de la fin novembre à Noël, est occupé par les grandes collectes à finalité humanitaire, caritative ou de santé. Alors que le dernier week-end de novembre est surtout celui de la Collecte nationale de produits alimentaires orchestrée par les Banques Alimentaires, celui qui ouvre le mois de décembre occupe une telle surface médiatique qu’il est difficile de passer à côté. Le Téléthon (3-4 déc) bien sûr. Réussite du concept, collecte exceptionnelle (97,6 millions d’euros en 2003, soit le prix d’un hôpital tout équipé), sensibilisation réussie du grand public à la lutte contre la myopathie et les maladies rares, ce show est aussi l’expression d’une solidarité concrète comme en témoignent les quelques 300 manifestations attendues sur Lyon. Les décos du cœur (8-12 déc) se placent ensuite dans son sillage de générosité, au profit des Restos du Cœur.
Décembre est décidément un mois de paradoxe, à la fois sommet de la consommation et moment attendu de la générosité publique — n’oubliez pas à la sortie des magasins de faire emballer vos cadeaux par les bénévoles du Secours Populaire !, celui où d’innombrables défis sportifs, concerts, spectacles reversent leurs bénéfices aux associations. Comment ne pas penser que la générosité reste, malgré tout, une manière d’atténuer la misère du monde (conférence Quand la misère chasse la pauvreté, 7 déc)


Marchés de Noël et arbres décorés : les enfants d’abord
Décembre pense aux enfants. Sur les marchés de Noël, quelques animations gratuites (maquillages, contes de Noël, concerts, distribution de papillotes…) et les inévitables Père Noël : à ses détracteurs, opposons que cette caricature de bon grand-père s’inscrit dans l’imaginaire de la filiation, celui de l’ancêtre offrant des cadeaux à ses petits-enfants. Et sur le plan psychologique, il a son utilité : si le cadeau était offert directement par les parents, le poids de la dette qui pèse sur l’enfant s’en trouverait accru, dixit les théories du don et du contre-don ! Le Marché de Noël de Lyon, place Carnot (27 nov-24 déc) est le plus important de l’agglomération avec ses 300 000 visiteurs ; mais si vous voulez manger des parts d’une bûche de 100 mètres de long pour aider des enfants gravement malades à réaliser leur rêve, c’est au Grand Marché de Noël de La Tour de Salvigny (4-5 déc.) qu’il faut se rendre. Les enfants peuvent s’amuser aussi autour d’arbres du parc de Lacroix-Laval soumis à métamorphose (Tree de Noël, 3 déc-9 janv), ou à Festi Mômes (18-23 déc), offert par la municipalité de Saint-Etienne.


Le cadeau, un marché qui ne s’arrête jamais
Après Noël, dans un registre du don certes moins orienté vers autrui, des salons professionnels font la part belle aux cadeaux (cadeaux d’entreprise, cadeaux-souvenirs, cadeaux de luxe, "cadeaux courants"), en particulier le Salon CE Lyon (9-10 fév). Préparer le printemps et son cortège de robes blanches, c’est l’affaire du Salon du bonheur, défilés, créateurs, réceptions, fêtes et cadeaux (8-9 janv) et des Salon(s) du mariage, le premier à Lyon (28-30 janv), le second à Villefranchen (4-6 fév). En fait, le marché du cadeau ne s’arrête jamais : il vit au rythme de fêtes et des campagnes qui se succèdent les unes aux autres. L’une nous dit : "pensez à votre amoureux(se)", une autre "n’aimez-vous pas vos mères ?", puis "n’oubliez pas vos pères", "et vos grands-mères", etc., etc.


Santé : la crise du don ?
Dans le domaine de la santé, le don obéit à quatre règles d’or : gratuité, anonymat donneurs- receveurs, bénévolat et volontariat. Il suscite à la fois une sympathie spontanée (le don d’organes permet de sauver des vies…) et une réticence croissante depuis une vingtaine d’années, liées à un questionnement éthique ou aux représentations (utilisation du sperme et des ovocytes, refus de l’usage utilitaire de la mort…) et à des scandales (affaires du sang contaminé et de l’ARC) qui ont durablement affecté l’image de l’institution médicale. En conséquence, la pratique de don tend globalement à stagner sinon à régresser : insuffisance criante de dons d’organes (plus de 250 personnes en attente de greffe meurent chaque année en France), mais aussi de spermes et ovocytes. Les organismes sont conduits à sur solliciter les donneurs potentiels pour déclencher l’acte de don. Raison de plus pour prêter une oreille attentive aux appels de l’Établissement Français du Sang de Lyon, de l’Établissement Français des Greffes de la Région Centre-Est La Réunion, du CECOS et du Lactarium Régional Rhône-Alpes.


Économie sociale et solidaire, le don de l'achat
Plus que tout, c’est le don qui permet de tisser les liens invisibles qui fondent une société, ceux de la confiance, du dévouement mutuel et de la solidarité. L’économie sociale et solidaire l’a compris. Elle ne se place pas dans le champ du don, mais en emprunte certaines logiques : appui sur l’engagement civique et associatif, principe de l’échange réciproque dans le SEL, abandon du profit. Pour s’initier à ces principes, rendez-vous à l’exposition Le commerce équitable (23 nov-16 janv), au Muséum d’Histoire Naturelle puis, une fois aguerris, débattez-en au 2ème Forum de l’économie solidaire et sociale (11 déc.) (assorti au demeurant d’un "Marché de Noël du commerce équitable") ou aux Dizaines culturelles de l’OCC (25 janv-3 fév). Le commerce équitable, en partant du principe "de l’échange, pas de l’assistanat", échappe au danger d’une générosité qui ne permet pas au donataire de rendre à son tour. Car le risque du don est surtout du côté de celui qui reçoit. Le donataire peut être dominé par le don, même si ce n’est absolument pas la volonté du donateur. Le "fantôme du don" hante alors ceux qui sont dans l’impossibilité de rendre : c’est le cas des sociétés dominées qui finissent par perdre leur identité (le don vient fonder la dépendance). Ce principe s’applique aussi au champ de l’intervention sociale. Les professionnels cherchent aujourd’hui à éviter les pièges de la charité et de l’assistanat (conférences Passer de l’aide au partenariat : si nous osions vraiment ? 27 janv ; Accès aux vacances pour tous, 28 janv), ce que traduisent les mots d’ordre de partenariat, accompagnement, réinsertion… Ce sont ceux d’Habitat et Humanisme qui fête en musique ses 20 ans à la Halle Tony Garnier (Beau Mélange, 22 janv). Le principe du don est enfin présent dans le paradigme du développement durable : il vise bien la transmission (sinon le don) aux générations à venir d’une planète en bonne santé (Développement durable et santé humanitaire dans les pays en développement, 3 déc ; Salon Primevère, salon de l’écologie et des alternatives, 25-27 fév).


Donner, ça rapporte !
Pourquoi retenir les choses plutôt que les donner ? Sous son abord anodin, voici une question qui intéresse tant les chercheurs, que les théologiens et certains artistes (Et mon tout est moi, 3-11 fév). Bien sûr, il est des formes de dons qui engendrent confusion identitaire et dépossession de soi (Derniers remords avant l’oubli, 19-22 janv). Mais il existe une loi générale : plus on donne gratuitement, plus le don rapporte. Ceci est connu des bénévoles, qui, tout en menant une action délibérément orientée vers l’Autre, trouvent dans le don moyen à s’épanouir. Chaque parent le sait également : être parent, c’est donner beaucoup à ses enfants, transmettre, mais aussi recevoir (conférence Le concept de parentalité, 7 déc). Déjà, la naissance place l’enfant au début d’une chaîne de dons : il reçoit et va participer à la chaîne en transmettant à son tour, plus tard. Au passage, faire que la naissance se passe le mieux possible, c’est le thème central des Journées régionales Rhône-Alpes des services de néonatologie (15 janv).


INFORMEZ-VOUS :
(1) Le don, la dette et l'identité. Homo donator vs homo œconomicus, Jacques Godbout
(2000), Montréal, Ed. La Découverte et Ed. du Boréal.
Godbout approfondit son analyse amorcée dans l'esprit du don (1992). A travers les relations de don, de dette et de retour sur don, se forment et se transforment les identités, se construisent la confiance et le lien social. Pour lui, au centre du don se trouve la dette (positive ou négative), plutôt que le principe de réciprocité.
(2) Le prix de la vérité. Le don, l'argent, la philosophie, Marcel Hénaff (2002), Paris, Ed. du Seuil.
Remontant l'histoire, l'auteur établit les logiques qui président au don depuis l'origine de l'humanité, puis montre en quoi l'échange marchand diffère du mouvement du don. Car ni l'interdépendance économique ni d'ailleurs l'appartenance civique ne peuvent remplacer le système du don en tant que producteur de lien communautaire. On trouve aussi dans l'ouvrage une remise en cause de la vision idyllique du don. Tout don n'est pas bon ! Sous sa forme chrétienne de charité, il fait dépendre la dignité et la reconnaissance de l'individu de la largesse des grands, engendre obligation de service et fidélité. A contrario, en s'affranchissant de cette logique de don, l'Etat-providence et le système marchand sont des outils d'émancipation : ils n'entraînent pas la subordination du donataire au donateur. c'est sans doute la raison pour laquelle certains citoyens considèrent que la contribution via l'impôt les exonère de la nécessité de donner...
(3) Essai sur le don, Marcel Mauss (1924), in Sociologie et Anthropologie (1950), Paris, PUF.
Cet essai réalisé à partir d'observations dans des sociétés dites archaïques, polynésiennes et amérindiennes, fait figure de référence dans l'approche anthropologique et sociologique du don. Mauss est le premier à démontrer que l'obligation de donner, de recevoir et de rendre structure la vie en société; que le don fonctionne comme un phénomène social total, impliquant des dimensions religieuse, politique, culturelle, sociale et économique. après lui, des chercheurs réunis autour de La Revue du Mauss (Mouvement Anti-Utilitariste dans les Sciences Sociales), fondée par Alain Caillé, ont établi que ce fonctionnement se retrouvait dans les sociétés modernes et contemporaines.





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Fiche actualisée le : 31/07/2004
 
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