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Danse : à quoi ressemblera l'acte II ?

A propos de la 11è édition de la Biennale de la Danse

Références(s) : Agenda métropolitain Lyon - Saint Etienne / Automne 2004
Auteur : Pierre-Alain Four et Anne Laval

Chaque saison, le réseau de veille Lyon - Saint Etienne décrypte les dynamiques métropolitaines à travers quatre Gros Plans.La formidable visibilité de la Biennale de la danse, le succès de la Maison du même nom, l’installation en 1980 du Conservatoire national supérieur de musique et danse (CNSMD), sont des éléments clés qui ont permis une réelle implantation de la danse à Lyon. Son développement va en effet bien au-delà du seul soutien institutionnel et l’enthousiasme public est massif : la danse à Lyon est probablement la plus belle aventure artistique de ces 25 dernières années, sur le modèle de celle du théâtre dans les années 60, à une échelle plus importante encore. Aussi, peut-il être nécessaire aujourd’hui – à un moment où le Grand Lyon s’interroge sur l’adoption de nouvelles compétences – d’envisager quelles sont les perspectives de croissance de cette discipline. La danse est-elle arrivée au maximum de ses possibilités ? N’y a-t-il pas des dimensions qui offrent des perspectives, comme la création contemporaine, le développement d’un marché de spectacles, l’exploitation de produits dérivés ? Un panorama que nous espérons aussi complet que possible permettra de poser ces questions aux différentes étapes de la production de danse à Lyon.  


 


Un festival hors normes
À tout seigneur tout honneur : l’actualité nous conduit immédiatement vers la 11è édition de la Biennale de la danse (12 sept-3 oct). Initié en 1984, cet événement a acquis une ampleur sans égal sur le continent européen. Cette année, la Biennale accueille 41 compagnies qui réaliseront 162 représentations. En 2002, 110 000 spectateurs se sont déplacés. Très peu de manifestations destinées aux arts vivants sont capables de mobiliser autant d’artistes et de spectateurs et la Biennale est la seule à le faire dans le champ de la danse.
Son succès est essentiellement un succès de proximité : 80 % de ses spectateurs habitent l’agglomération ou ses environs. La Biennale accueille cependant 280 journalistes, dont une centaine venus de l’étranger, mais elle n’est pas devenue, comme Montpellier danse, un lieu de rassemblement des professionnels (directeurs de salle, programmateurs, chorégraphes). De l’aveu même des responsables de la Biennale, ces professionnels la regardent de loin, parce qu’ils estiment que sa programmation n’est pas suffisamment "pointue". Or cumuler succès public et professionnel est un exercice difficile, une "gageure" pour Sylvaine Van den Esch adjointe à la programmation. Mais la conquête de ces professionnels, certes marginaux en termes de chiffres, s’avère cruciale pour diffuser une image positive de la manifestation et de la ville qui l’organise : ils viennent de France et de l’étranger, ils voyagent beaucoup, ils sont autant d’ambassadeurs potentiels de la Biennale. Aussi la direction de la Biennale a-t-elle décidé cette année, de nommer un chargé de mission pour faire venir et accueillir ces spécialistes de la danse.
Une tactique nouvelle, justifiée également par les exigences de la programmation : "Europa" se focalise, comme son nom l’indique, sur la danse en Europe. Ce découpage géographique a entraîné une programmation plus contemporaine. Guy Darmet n’a pas souhaité accueillir les "noms phares" invités dans les grands théâtres nationaux européens, pour privilégier des artistes ayant une visibilité plus modeste, ce qui ne veut pas dire, bien sûr, de qualité moindre. Autrement dit, l’édition 2004 propose des artistes peu connus, qui sont justement susceptibles d’attirer les professionnels qui font défaut jusqu’aujourd’hui.


Défilé : l’événement dans l’événement
Le bouillonnement médiatique qui entoure la Biennale et l’excitation presque palpable qu’elle génère dans la ville qui pense danse pendant un mois, trouve son acmé dans la présentation du Défilé (19 sept), immense parade urbaine imaginée sur le modèle du carnaval des écoles de samba pour la Biennale consacrée au Brésil en 1996. Pendant ce Défilé, les danseurs montrent le travail qu’ils ont réalisé dans des ateliers de pratique artistique encadrés par des artistes professionnels. Les ateliers sont en règle générale assurés par des structures de quartier (MJC, centres sociaux, associations culturelles...) sous la responsabilité d’un chorégraphe qui définit un projet artistique et les anime. Le premier Défilé a réuni environ 200 000 personnes, 300 000 étaient présentes lors de l’édition de 2002, sans parler de celles restées devant leur téléviseur, puisque l’événement est retransmis par France 3.
La dimension populaire, l’intense préparation et la participation de plus de 4 500 personnes, contribuent à sortir la danse de son cadre ordinaire pour lui donner, temporairement au moins, une dimension nouvelle. Le Défilé est un moment de fête, où les spectateurs se pressent les uns contre les autres : la danse n’est plus sur une scène, elle est dans la rue, et réalisée par tous. En outre les ateliers s’appuient sur de nombreux partenaires parce qu’ils sont une nouvelle forme de démocratisation culturelle. S’ils suscitent probablement un déplacement des frontières de l’exercice "légitime" de la danse (1) et (2) cela ne va pas sans soulever d’autres interrogations, notamment concernant la morphologie sociale des participants (3).
Autrement dit, l’artiste qui y participe est soumis à des injonctions contradictoires car il doit à la fois réaliser une chorégraphie qui doit "tenir la route" d’un point de vue artistique, travailler avec des danseurs amateurs, animer au long cours un atelier, etc. Mais toutes ces forces à l’oeuvre, parfois antinomiques, ne sont pas sans effets sur la perception de la danse, et de l’art en général (4). Elles contribuent notamment à poser dans la ville une vision renouvelée de la danse. Mais là encore, est-on allé jusqu’au bout de ce qui peut être fait ? Ces pratiques ne mériteraient-elles pas d’être développées chaque année et non pas pour la seule Biennale ? De rares structures travaillent sur ce terrain, et ont à la suite d’une expérience réussie avec la Biennale, prolongé l’expérience avec des compagnies rencontrées lors du Défilé.


Diffusion fine et diversité esthétique
Mais l’agglomération n’est pas investie par la danse à l’occasion de ces seuls événements. Elle abrite aussi des institutions qui ont une programmation chorégraphique tout au long de l’année. La Maison de la danse est la plus emblématique, dirigée par Guy Darmet depuis sa création en 1980. Initialement installée à la Croix-Rousse, elle a, le succès venu, émigré dans l’ancien Théâtre du 8e pour devenir un des rares lieux en France qui programme exclusivement de la danse. Depuis, quelques années, la danse essaime largement dans de très nombreux lieux de l’agglomération. Dans cette tendance émerge le Toboggan de Décines qui en a fait un des axes forts de sa saison et programme 5 spectacles de danse ou encore le Neutrino à Genas.
Ce développement s’explique sans doute par le succès rencontré par la Maison de la danse et par le rôle d’entraînement qu’elle a su créer. En effet, son plateau, et sa jauge (1100 places) ne lui permettent de recevoir que de grands spectacles. Or toute une partie de la production est plus modeste. Les centres culturels de l’agglomération ont alors joué pleinement la carte de la complémentarité. Cet échange de bons procédés se trouve démultiplié lorsque la Biennale investit 19 plateaux de l’agglomération, et ouvre de manière spectaculaire la saison de 19 lieux différents, qui programment ordinairement du théâtre, de la musique, des arts plastiques. On y retrouve les grandes institutions culturelles – Opéra national de Lyon, TNP de Villeurbanne, Théâtre du Point du Jour, etc. – mais aussi des lieux plus modestes – Salle Gérard Philippe à Villeurbanne, le Radiant à Caluire, etc. – ou d’autres tout à fait inattendus – Palais des sports de Gerland, Jardins du Musée des beaux-arts, Chapelle de la Trinité, etc. –.
Bien que peu mis en avant, un des atouts de l’agglomération, réside dans la diversité des esthétiques représentées. Si les amateurs de « belle danse » trouvent leur bonheur à la Maison de la Danse, ceux qui recherchent des esthétiques plus savantes trouveront le leur à la Villa Gillet, lors des Intranquilles ou depuis peu aux Subsistances. Mais l’agglomération a aussi fait montre d’une belle capacité d’absorption d’esthétiques nouvelles, émanant à l’origine de villes périphériques : la place qu’occupe l’agglomération dans l’émergence du hip hop en France est loin d’être négligeable. Des compagnies maintenant reconnues sur l’ensemble du territoire et dans le monde en témoignent.
Mais tout cela demeure encore mal défendu en tant que tel : l’agglomération dispose d’un véritable milieu créatif pour la danse, elle permet aux spectateurs de voir de nombreux spectacles dans des genres différents, mais affirme peu qu’elle n’est plus une ville de province. Elle a acquis une dimension largement européenne sur ce domaine, elle pourrait communiquer sur ce point avec des moyens semblables à ceux engagés pour promouvoir le label Lyon patrimoine de l’humanité.


Des compagnies nombreuses et des initiatives à développer
Ce dispositif de diffusion et de production de spectacles s’appuie sur un potentiel d’artistes chorégraphes très important. Il existe tout d’abord un ballet intégré à l’Opéra, formé de 31 danseurs permanents dirigés par le chorégraphe Yorgos Loukos depuis 1991, avec 3 spectacles à l’affiche cette saison et qui circule largement hors de Lyon. Maguy Marin et sa compagnie ont vu leur travail amplement reconnu avec la mise en place d’un Centre chorégraphique national, implanté sur 4 villes de l’Ouest lyonnais : Rillieux-la-Pape, Bron, Décines, Villeurbanne.
Enfin, on dénombre une multitude de compagnies de danse, qu’il est impossible de citer – un rapport récent sur le spectacle vivant mentionne que les compagnies chorégraphiques se sont multipliées par 2 en 4 ans en France (5) –.
Nous en mentionnons tout de même quelques-unes comme celle de Denis Plassard qui travaille beaucoup avec le théâtre, Pierre Deloche remarqué pour ses Créations civiles, la compagnie de Danse Hallet Eghayan attachée à un travail de proximité et de formation dans le 9e arrdt et sur l’agglomération, et, Käfig issu du hip hop, etc.
De plus en plus, les artistes se regroupent pour travailler ensemble dans des lieux qu’ils gèrent. C’est un signe de vitalité et cela témoigne d’un désir de repenser les modes d’inscription du travail artistique dans le contexte actuel. L’exemple emblématique de l’agglomération est Ramdam, une ancienne menuiserie à Ste Foy les Lyon, rachetée par Maguy Marin avec ses droits d’auteur et gérée par un collectif pluridisciplinaire (appelé les Soucieux) qui offre un outil de travail pour des artistes en recherche, grâce à l’accueil de "demeures". Ramdam est maintenant aidé par divers partenaires publics, dont la Drac, la Région Rhône- Alpes et la Ville de Ste Foy les Lyon.
Certaines initiatives sont aidées, notamment par la Drac, comme l’installation dans un grand studio de danse dans le 8è arrondissement de la Compagnie Propos (Denis Plassard, avec en contrepartie la nécessité d’accueillir d’autres chorégraphes pour des sessions de répétition. Beaucoup d’expériences ne le sont pas, ou pas encore, par exemple Les Jardins Satellites ou encore AinsiDanseQui qui propose une initiation à la danse "contact improvisation", une technique venue des Etats-Unis.


Des politiques publiques en appui
Ainsi, cette efflorescence artistique ne va pas sans un accompagnement institutionnel fort. On énumère rapidement les principaux partenaires, les détails se trouvant dans leurs fiches de présentation. Pour la Ville de Lyon, la danse est traitée par la Délégation culture, l’aspect Défilé par la Délégation animation. La Région Rhône-Alpes a mis en place l’Amdra, une structure paritaire avec la Drac, à la fois lieu ressource et de promotion de la danse. La Drac dispose d’un conseiller à la danse et à la musique. Mais si les responsables des politiques culturelles territoriales affichent un soutien fort au secteur, ils traitent essentiellement des dimensions artistiques de la danse. Ses dimensions économiques (produits dérivés, tourisme, par exemple), sont peu travaillées, car le découpage demeure vertical et non transversal, sauf  lorsqu’il s’agit d’événementiel, comme pour la Biennale.
Pour ce qui concerne la formation, il semble que l’on puisse dire qu’elle a su davantage développer ses diverses facettes. Ainsi, il existe une institution de formation de haut niveau, avec le CNSMD. Mais des lieux moins identifiés institutionnellement participent aussi pleinement à l’enseignement, comme les MJC sur le hip hop. De plus, de très nombreuses compagnies proposent des stages d’initiation ou de perfectionnement ouverts aux danseurs professionnels, mais aussi aux amateurs. Enfin, le Centre national de la danse a d’abord été installé à Lyon avant de devenir un organisme national. Autrement dit, la formation a su se développer sur différents créneaux, exploitant les ressources institutionnelles jusqu’aux initiatives privées en passant par le secteur associatif, ce qui la rend incontestablement attractive.


Quelles perspectives de développement artistique ?
Ce panorama, qui fait état d’une situation a priori florissante, autorise à poser quelques questions roboratives relatives à son avenir. La danse dans l’agglomération est-elle parvenue au sommet de son développement, ou bien peut-on envisager, au vu justement de son assise locale, une croissance et si oui dans quelles directions ?
Tout d’abord auprès des artistes et compagnies installés sur l’agglomération : n’y aurait-il pas un travail de soutien à l’émergence, tel qu’il a été entrepris de manière assez systématique sur les musiques actuelles, à mettre en œuvre ? Les initiatives d’artistes comme celle de Ramdam, ne devraient-elles pas être davantage reconnues, voire déclinées avec d’autres équipes artistiques et dans d’autres villes de l’agglomération ?
Les positions esthétiques des jeunes chorégraphes, qui mêlent arts plastiques, théâtre et s’intéressent plus au "mouvement" qu’à la danse ouvrent des voies nouvelles : ils marchent aux frontières de l’art contemporain. Mais pour l’instant, le cloisonnement institutionnel demeure fort, le Musée d’art contemporain par exemple, n’accueille de la danse qu’au moment de la Biennale, via le plasticien chorégraphe Jan Fabre (17 sept – 19 dec.), encore ne s’agit-il que de ses films.
Les perspectives de développement ne passent- elles pas aussi par une meilleure liaison avec le secteur musical, qui est sur l’agglomération, un pôle extrêmement fort et dynamique, couvrant toutes les dimensions du secteur (orchestres, musique de chambre, formation, musique contemporaine, événements, etc.). Même si la danse, depuis le début des années 80 cherche à conquérir son autonomie par rapport à la musique, ces 2 disciplines du spectacle vivant sont bel et bien liées et font partie des "poids lourds" culturels de l’agglomération. L’exemple de la Biennale Musique en scène, organisée par le Grame, en témoigne clairement.


Développement économique et social : Quelles ouvertures ?
Par ailleurs, ne serait-il pas opportun, à un moment où les arts vivants sont sur la sellette – cf. le conflit qui s’éternise avec les intermittents – d’envisager la danse dans ses dimensions économiques : Pourquoi la Biennale ne suscitet- elle pas un marché de la danse, pourquoi ne pourrait-elle pas devenir un lieu de rencontre avec une programmation et un off sur le modèle avignonnais ? Surtout à un moment où la création est en plein bouillonnement, mais où la diffusion et les tournées sont dramatiquement faibles en France (5).
S’agissant du grand public, alors que Lyon a une tradition en matière d’image et des compétences sur l’audiovisuel, la danse ne semble guère faire l’objet d’investissements type DVD, qui permettent pourtant de faire des films avec un format spécifique et peuvent êtres vendus sur un marché essentiellement privé. Ils apportent un plus par rapport au spectacle vivant : coupler par exemple une captation à un "making off" sur la fabrication du spectacle. Ils ont aussi l’avantage d’être un des rares supports dont les ventes ne se soient pas – pas encore ? – effondrées. La Maison de la danse propose différents formats de spectacles vidéo, mais cela demeure embryonnaire.
La danse bénéficie aussi d’atouts majeurs en termes sociaux : le hip hop a été à l’origine de la reconnaissance de pratiques culturelles issues le plus souvent des banlieues, qui n’avaient jamais été véritablement prises en considération. Plus largement, la danse dispose de ressources en termes de convivialité : les bals de la Biennale, mais aussi les nombreux bals (traditionnels, folks, etc.) qui parsèment la saison culturelle témoignent d’un engouement populaire pour la danse (sans parler des boîtes de nuits ou des championnats de rock acrobatique). Or ces dispositions spécifiques à la danse sont peu valorisées. Autrement dit, l’artistique et le festif demeurent cloisonnés, alors que le Défilé fait la preuve que ce couple n’est pas nécessairement antinomique.
Ce sont toutes ces habitudes de pensée et de travail qu’il faut maintenant interroger : même dans le secteur culturel, où l’innovation est une vertu essentielle et reconnue, se développent des routines de fonctionnement et les points de vue sclérosés ne sont pas rares. Certes, envisager le secteur de la danse sous un autre angle, demande probablement aussi un travail d’analyse en profondeur que nous ne prétendons pas avoir fait ici. Mais il faut peut-être aussi en affirmer la volonté, tant il est parfois complexe d’aller contre les habitudes, qui comme les avantages, semblent acquis…


(1) Ateliers de pratique artistique et élargissement du monde de l'art
Pierre-Alain Four, l'Observatoire, n°26, 2004.
(2) Au royaume du brouillage, les mirages sont rois
Pierre-Alain Four, in "l'Art contemporain : champs artistiques, critères, réception", dir : Thierry Raspail et Jean-Pierre  Saez, l'Harmattan, 2000.
(3) C'est votre Défilé
Christine détrez et Pierre Mercklé, in Consommation et société, n° spécial "C'est ma ville", 2004.
(4) La démocratisation culturelle à l'épreuve des ateliers de pratique artistique
Pierre-Alain Four, in "Regards croisés sur les pratiques culturelles", dir : Olivier Donnat, La Documentation française, 2003. 
(5) Pour un débat national sur l'avenir du spectacle vivant
Compte rendu de mission, Bernard Latarjet, avril 2004.


 




 



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Fiche actualisée le : 29/05/2004
 
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