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VIVRE ENSEMBLE : INTERVIEWS
 
 
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Alain BLUM : "En France, nous avons un mal fou à partir des besoins de l’entreprise pour construire nos politiques d’insertion."

Mots-clé : insertion économique-animation territoriale

Date : 13/05/2008

 Interview d’Alain Blum, Chargé de mission au développement économique et à  l’insertion, réalisée dans le cadre des séminaires « jeunes et ville »
Propos recueillis le 13 mai 2008 par Catherine Panassier.


 




Au sein du Grand Lyon, à l’articulation entre le Service politique de la ville – renouvellement urbain et la Direction des services aux entreprises, vous êtes chargé de mission au développement économique et à  l’insertion. Quelle est la vocation principale de cette mission ?
La mission existe depuis 2002, mais personnellement, je ne suis en fonction que depuis 2004. Sa vocation est d’intégrer, dans la stratégie économique de l’agglomération, une dimension humaine et de réduire les déséquilibres territoriaux. En termes de moyens, la mission est  principalement de l’ordre de l’animation fonctionnelle car même si je bénéficie d’une AMO et d’un apprenti, le travail s’effectue à travers l’animation d’un réseau et la mobilisation des personnes qui sont dans le monde de l’économie et de l’insertion, notamment des chargés de mission des PLIE (Plan Local d’Insertion par l’Economie).

En quoi consiste précisément votre mission ?
Ma mission s’organise autour de trois briques.
La première vise l’amélioration des résultats d’insertion par l’économique dans l’agglomération. C’est dans cet objectif, qu’avec trois des quatre PLIE de l’agglomération, je travaille sur la mise en œuvre des clauses d’insertion dans les marchés publics ce qui s’est traduit ces deux dernières années par sept cent contrats de travail pour des publics éloignés de l’emploi et 380 000 heures de travail. C’est aussi dans ce cadre que nous facilitons la mobilité de personnes accédant à l’emploi, notamment dans les métiers d’aide à domicile. Concrètement, nous avons mis en place un système de transport par navettes géré par « L’entreprise-école ». Et, c’est également dans ce cadre que nous développons des actions de mobilisation autour des grands évènements culturels, à l’exemple du défilé de la biennale de la danse, dans une dynamique d’insertion par la culture.
La deuxième brique regroupe l’ensemble des actions en faveur du développement économique dans les zones de renouvellement urbain et les zones franches de Vaulx-en-velin, Rillieux, Vénissieux et la Duchère. Ces actions, conduites avec Lyon -Ville de l'entreprenariat, consistent à soutenir à la fois les activités existantes dans leur développement et la création d’activités nouvelles. Le développement commercial des quartiers est un des axes forts de ce dispositif mais aussi  l’offre d’immobilier d’entreprise. Nous avons également amorcé un travail spécifique sur l’économie sociale et solidaire qui consiste à soutenir l’entreprenariat social, à l’exemple de ce secteur qui représente 10% des emplois de l’agglomération.
Le troisième axe est celui de la mise en réseau des acteurs à l’échelle des territoires des conférences des Maires. Nous favorisons ainsi la mise en relation des acteurs de l’économie et de l’insertion sur quatre Conférences des Maires. C’est ainsi que les réseaux, RESOL (Réseau Emploi Sur l’Ouest Lyonnais), RESEEL (Réseau Emploi Sur l’Est lyonnais), REVALS (Réseau emploi Vals de Saône) ou encore ARRELYS (Atelier Recherche Emploi Lyon Sud) se sont constitués dans l’agglomération.

Vous avez participé aux séminaires « jeunes et ville » du Grand Lyon qui se sont tenus durant l’hiver 2007/2008. À cette occasion, la question de l’accès des jeunes à l’emploi et plus globalement des relations des jeunes au monde du travail, a été posée soulignant une méconnaissance et une défiance entre ces deux mondes. Partagez-vous ce point de vue ?
Il faut bien sûr se méfier des généralités. Cependant on constate facilement que les jeunes qui ont un parcours scolaire pas toujours abouti, mais aussi de nombreux autres, partagent des façons d’être et de s’exprimer qui peuvent heurter les adultes et notamment les employeurs. Les cultures urbaines ont irrigué les villes et doté la jeunesse d’un langage, de codes vestimentaires ou d’attitudes qui génèrent des réactions négatives ou de rejet pas toujours justifiées. Ceci étant dit, on ne peut pas nier qu’il existe un vrai problème de savoir-être. Il est difficile d’en cerner une cause précise. À mon avis, elles sont multiples et diverses et vont des difficultés sociales, économiques et culturelles des familles, aux phénomènes de bandes en passant par les caractéristiques de notre époque ou les effets de groupe sur la construction individuelle. L’importance du chômage des jeunes, qui dans certains quartiers est deux fois plus élevé qu’ailleurs, génère le sentiment d’être dans une impasse, face à un non-avenir. Ce sentiment s’acquiert parfois très tôt et n’incite pas les personnes à faire les efforts minimums de ponctualité, de tenue ou de politesse. Probablement que les acteurs du monde du travail doivent progresser sur la prise de conscience de certaines réalités et faire preuve d’une plus grande ouverture et acceptation notamment en ce qui concerne les tenues ou les « looks » de leurs recrues. Mais à l’évidence, les jeunes aussi doivent apprendre et mieux respecter les codes du monde du travail. Chacun doit faire un pas vers l’autre, le mouvement ne peut pas être unilatéral.

Pensez-vous qu’à force d’entendre parler de plans de licenciement, de délocalisations, de fermetures d’usine ou d’être témoins de difficultés liées au chômage ou d’accidents du travail, les jeunes d’aujourd’hui sont particulièrement méfiants vis-à-vis de l’entreprise ?
Là aussi, il convient de ne pas généraliser. Certains jeunes sont très à l’aise dans l’entreprise et plus globalement dans le monde du travail. Les jeunes d’aujourd’hui sont conscients des nouvelles réalités, des difficultés et de la complexité qui s’imposent à eux. Ils les ont intégrées et savent qu’ils leur faut faire avec. Et ils ne perdent pas pour autant espoir en l’avenir. Une preuve est peut-être le taux de natalité particulièrement élevé en France, à moins qu’au contraire, ce ne soit qu’un moyen de se constituer un environnement intime et familial protecteur ? Autant nous, les parents des jeunes, étions une génération marquée par la culture des choix, la volonté de construire une société plus libre et tolérante et d’éduquer nos enfants en dehors des carcans établis, autant nos enfants ne veulent plus changer le monde mais s’y construire une petite place à l’abri, d’où peut-être ce retour à la famille.
Ceci étant, même si la plupart des jeunes trouvent leur place et notamment vivent bien leur intégration dans le monde du travail, certains autres, et notamment ceux issus de milieux et/ou de territoires discriminés, sont plus dépités. C’est ce que révèle l’amorce d’une évaluation que nous venons de conduire sur une cohorte de personnes  qui ont bénéficié d’un contrat de travail dans le cadre de la clause d’insertion dans les marchés publics. Mais attention aux stigmatisations hâtives. Il faut dire et redire que dans ces quartiers, la majorité des jeunes font des études, suivent des formations, accèdent à l’emploi et s’intègrent très bien dans l’entreprise. Certes, il est nécessaire d’aborder la jeunesse dans sa globalité, mais l’attention de tous doit porter sur ceux qui restent à l’écart de l’emploi. Et là, force est de constater que les politiques publiques, qui se sont succédées ces trente dernières années, depuis les TUC jusqu’aux contrats d’avenir, en passant par les CES, les emplois ville, les emplois jeunes… n’ont pas été de franches réussites.

Signifiez-vous que les politiques ou dispositifs d’accès à l’emploi ou d’insertion ne sont pas pertinents ?
Nous souffrons fortement de notre spécificité française. Nous avons la maladie du mille feuilles. Si nous arrivions à un contrat unique d’insertion qui se stabilise dans la durée, je crois vraiment que nous gagnerions en lisibilité, en mobilisation et en efficacité. Mais, à chaque nouveau gouvernement et plus globalement à chaque changement d’exécutif, à chaque nouveau débat, une nouvelle réforme et un nouveau dispositif viennent, la plupart du temps, se superposer à ce qui existe déjà. Comment alors se retrouver dans la jungle des contrats existants ? Comment se repérer parmi la multitude d’acteurs en présence entre ANPE, mission locale, maison de l’emploi, PLIE, ateliers de recherche d’emploi….?
Alors qu’il nous faudrait simplifier et faciliter la lecture et l’adhésion aux dispositifs mis en place, on impose constamment des adaptations, on confirme notre incapacité à envisager de profondes réformes dans la durée et l’on génère la construction de nouveaux dispositifs pour animer ou contrôler les premiers et cela sans fin. Si les missions locales ont été à leur création une grande et bonne idée parce qu’elles correspondaient à un besoin spécifique, ont-elles toujours la même pertinence aujourd’hui ? L’ANPE, auparavant d’un fonctionnement très vertical et centré sur elle-même, n’est-elle pas maintenant en capacité d’évoluer vers un vrai service territorialisé et partenarial ? Est-il vraiment indispensable d’avoir quatre PLIE dans l’agglomération lyonnaise ? Le principe de rapprochement de l’ASSEDIC et de l’ANPE comme celui de guichet unique sont bons, mais il faudrait aller plus loin encore. Mais quel élu, quel gouvernement oserait remettre tout à plat ?
L’autre grande révolution qu’il nous faudrait conduire n’est pas fonctionnelle mais idéologique. En France, nous avons, contrairement à l’Angleterre, l’Allemagne et les pays du nord de l’Europe, un mal fou à partir des besoins de l’entreprise    pour construire nos politiques d’insertion. Nous nous préoccupons des publics, pas des emplois. Je pense que c’est la principale erreur que nous avons commise ces dernières années, notamment dans les quartiers relevant de la politique de la ville. Nous défendons de grands idéaux auxquels nous ne pouvons pas toucher même si nous vivons une réalité tout autre, c’est une forme de schizophrénie. Les idéaux propres à l’école de la République ou à l’intégration à la Française n’ont pas évolué alors que le monde a bien changé. En France, nous sommes bien trop dans l’idéologie et le corporatisme, et pas suffisamment dans le pragmatisme.

Est-ce cette absence de pragmatisme qui nous conduit à avoir d’un côté des jeunes au chômage et de l’autre des emplois de plus en plus en tension ?
Effectivement, notre absence de pragmatisme nous conduit à ne pas être suffisamment réactifs à la fois pour nous préparer aux métiers de demain, je pense notamment aux métiers de l’environnement et des nouvelles énergies, mais aussi pour adapter nos formations et notre communication face à l’évolution des métiers existants. Si l’on prend l’exemple du secteur du BTP et des travaux publics, on constate un écart vraiment sensible entre l’image qu’ont les jeunes des métiers de ce secteur et leur nouvelle réalité. Car ces métiers ont profondément évolué, ils se sont  mécanisés, sécurisés et ont gagné en intérêt. Par ailleurs, aujourd’hui, on a bien plus de chance de progresser en termes de carrière et de salaire avec un bac pro bâtiment qu’après 5 années d’université. Il faut le dire et le redire et casser la mauvaise image de ces métiers. Il est urgent pour répondre aux problèmes des secteurs en tension, mais aussi pour améliorer les opportunités d’insertion des jeunes, de revoir nos dispositifs de formation et d’orientation et de travailler sur la représentation des métiers.

En tenant ces propos, vous mettez en cause la formation initiale et les dispositifs d’orientation ?
Ce que je déplore c’est la tradition élitiste française qui consiste à penser qu’en dehors d’un diplôme noble, toutes les autres formations ne se font que par défaut. Le pire c’est l’exemple du fils d’ouvrier qui réussit l’ENA parce qu’il est lourd de sens. Certes, c’est un exemple remarquable pour le fils en question, mais il n’est pas sans conséquence car il conforte l’image élitiste de l’éducation en France. Il faut de la volonté et du temps pour changer les mentalités et tout particulièrement en matière d’éducation et au sein de l’Education nationale. L’orientation n’est pas épargnée par cette tradition élitiste. Les professionnels de l’éducation et de l’orientation connaissent bien les formations mais beaucoup moins le monde du travail et ses complexités. Leur réalité professionnelle, comme celles des travailleurs sociaux, est bien éloignée du monde du travail. Ce n’est pas de leur fait, mais  ils sont en effet dans des statuts bien particuliers, des emplois à vie. Et lorsqu’un individu choisit de devenir enseignant ou travailleur social, c’est probablement par vocation mais aussi  un manque d’appétence du monde du travail privé. C’est pourquoi, les professionnels d’entreprises, grandes ou petites, qui interviennent dans les formations supérieures apportent de vraies bouffées d’air.

Que faudrait-il faire pour améliorer le lien entre l’école et l’entreprise ?
Je pense que ce lien peut se faire à travers la mise en oeuvre de diverses actions concrètes dans les établissements scolaires. Par exemple, dans certains quartiers en Contrat Urbain de Cohésion Sociale, des entreprises interviennent dans les collèges pour simuler la création d’une entreprise, étudier la création et la commercialisation d’un produit ou d’un service à travers des exemples très simples. Les enfants se prennent au jeu et intègrent très vite les processus à l’œuvre. Un autre exemple constructif et vraiment à développer est celui de l’intervention de professionnels de l’entreprise dans les formations à l’exemple de ce qu’a mis en place l’EM Lyon. L’accueil en entreprise, notamment de jeunes en formation en alternance est également un excellent moyen pour rapprocher les deux mondes. Dans le même esprit, les IUT et les IUP sont une bonne invention.

Comment le Grand Lyon peut-il permettre d’aller plus loin sur les enjeux d’insertion mais aussi sur le rapprochement entre l’école et l’entreprise ?
Le Grand Lyon peut renforcer son rôle d’interface entre les acteurs économiques et ceux de l’emploi et de l’insertion pour travailler plus en avant sur le besoin des entreprises. Il peut améliorer aussi la mise en réseau des acteurs de l’économique et de l’insertion avec ceux de la formation et de l’orientation et ainsi être un réel assemblier.
Le Grand Lyon peut également inciter les communes à s’engager sur certaines démarches à l’exemple du guichet unique pour l’emploi ou sur des actions qui visent un rapprochement entre jeunes et adultes.
Avec Lyon Campus, il peut également communiquer pour contre carrer l’image élitiste de l’éducation nationale en assurant la promotion de la diversité des métiers.
Enfin, le Grand Lyon peut développer différentes actions au sein de son organisation pour favoriser l’insertion des jeunes dans l’emploi notamment à travers l’accueil de jeunes en formation sous forme de stages ou en alternance.



Téléchargements
> Alain_Blum08.pdf (pdf-55ko)
Fiche actualisée le : 04/06/2008
 
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