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CRÉATION / VIE DES ARTS
 
 
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Nathalie VEUILLET, Wilfrid HABEREY : "Il me semblerait intéressant de mutualiser la recherche de partenaires privés au sein d’une fondation sous l’égide du Grand Lyon"

Interview de Nathalie Veuillet, metteuse en scène de la Compagnie La Hors De et de Wilfrid Haberey, compositeur et webmestre de La Hors De. Propos recueillis par Pierre-Alain Four (Aporss), le 11 décembre 2007

Date : 11/12/2007

Nathalie Veuillet metteur en scène et Wilfrid Haberey compositeur et webmestre racontent comment ils font exister depuis 15 ans La Hors De, une compagnie de théâtre atypique, exerçant dans un quartier en renouvellement urbain –la Duchère–, comme sur des scènes dédiées aux arts contemporains –les Subsistances notamment–

Qui est à l’origine de La Hors De ?
Nathalie Veuillet : C’est un collectif, né en 1992, sous une classique forme associative. Au départ, nous étions cinq, tous attirés par le spectacle vivant, mais aucun d’entre nous n’avait fait d’école spécialisée, nous venions des arts plastiques ou de la musique, nous étions plus techniciens qu’interprètes ce qui n’était pas courant à l’époque. Et une formidable envie de faire : nous avions beaucoup plus de projets que d’argent ! Artistiquement nous nous sommes d’emblée situés sur un répertoire très contemporain, avec un goût affirmé pour des productions transdisciplinaires, ce qui aujourd’hui peut sembler relativement courant, mais qui était réellement novateur il y a une quinzaine d’année. Il n’y avait pas de scène pour ce type de projet, ce qui nous a aussi obligé à repenser la monstration, à défricher des lieux et à imaginer de nouveaux modes de relation au public.

En dehors de vos projets scéniques, aviez-vous d’autres activités ?
Nathalie Veuillet : Oui, beaucoup ! De 1995 à 1997 par exemple, nous avons produit le Festival court-circuit, dans une friche de 3000 m2, dans l’ancien hangar de la navigation, sur les quais de Saône dans le 9ème arrondissement. On y faisait duthéâtre, des arts plastiques, des performances, des concerts, etc. On travaillait essentiellement à partir d’auteurs vivants, avec des compagnies non subventionnées et des artistes non connus. À la limite, le fait d’être hors subvention et schéma de reconnaissance était presque une condition d’accès… Nous n’avions pas vraiment de moyens, mais nous avons fait des expériences, par exemple de proposer plusieurs spectacles simultanément, comme une espèce de multiplexes des arts vivants.

Et comment êtes-vous parvenus à faire fonctionner ce projet ?
Wilfrid Haberey : Nous avions tous une double casquette. Nathalie est metteur en scène, mais elle aussi s’occupe de l’administration, de la direction artistique. Moi je suis compositeur et en même temps j’ai des compétences sur le Web, sur la conception de sites, et la direction technique. Et puis nous avons aussi eu beaucoup de soutien de la part d’entreprises. On faisait des échanges, par exemple avec Top Loc, qui nous prêtait son matériel à condition qu’il ne soit pas loué. Cela a été une aide logistique très importante, qui nous a permis de mettre aux normes en un temps record les 3000 m2 de la friche. Nous avons aussi été aidés par la société Sicli, nous avions récupéré des extincteurs sur des chantiers de démolitions, ils nous les ont révisés et remplis gratuitement.
Nathalie Veuillet : Cela fonctionnait parce que nous étions jeunes, très accrocheurs : je pense qu’on a séduit ces entreprises par notre dynamisme. On tapait aux portes des plus grosses boites, et finalement, je crois que pour elles, c’était sans grand risque. Et puis, elles bénéficiaient de notre image de festival émergeant et innovant.

Pourquoi avoir monté une compagnie, pourquoi cette volonté de structuration ?
Nathalie Veuillet : il faut inventer ses cadres de travail. Nous ne pouvions pas faire ailleurs ce que nous souhaitions, il n’y avait ni centres culturels, ni événements à même de nous accueillir sans nous trahir. Aujourd’hui, la situation a changé. Les Subsistances sont capables de proposer un cadre qui convient à une partie de nos activités. Mais pour d’autres aspects de notre travail, par exemple les performances, il faut défricher de lieux nouveaux, qui vont avoir une incidence sur le travail artistique, mais aussi sur le public, sur la relation que nous aurons avec lui. Et cela, c’est vital. Finalement, notre nom nous définit très bien. On est là, dedans et ailleurs, on est une troupe et en même temps on tient de l’équipée sauvage. Nous ne voulions pas d’un cadre prédéfini et nous cherchons aujourd’hui encore à repenser le cadre du travail. Ce qui a évolué en 15 ans, c’est que notre nom est devenu de plus en plus juste. C’était un état d’esprit et c’est devenu une réalité. Nous n’étions que cinq au départ, mais nous avons travaillé avec énormément de gens, on a rencontré
et collaboré avec des dizaines d’artistes et de techniciens. Cette chose collective est devenue réelle, elle nous a dépassés.
Wilfrid Haberey : L’équipe de départ de La Hors De était une équipe atypique par rapport au monde du spectacle vivant, c’est ce qui explique sans doute aussi notre parcours, notre capacité à proposer autre chose et peut-être aussi à avoir accepté des conditions différentes que n’aurait peut-être pas acceptées une équipe venant d’un théâtre plus conventionnel.

Comment êtes-vous parvenu à tenir sur la durée ?
Nathalie Veuillet : Très vite le collectif a cherché à se structurer. Il s’est étoffé, s’est organisé. Au démarrage, tout le monde vivait d’autre chose et l’argent gagné était réinvesti dans la production de projets nouveaux, mais aussi dans la création d’un emploi pérenne. On a aussi beaucoup fonctionné avec des contrats emplois solidarité (CES). Ça n’est qu’après avoir démarré que nous sommes devenus intermittents. Cette structuration administrative était essentielle, car il nous fallait être très pro sur les questions techniques pour pouvoir faire avancer nos projets artistiques qui eux ne rentraient pas du
tout dans les cadres.
Wilfrid Haberey : Il y a eu des soutiens déterminants, notamment celui apporté entre autres par Gérard Collomb alors maire du 9ème. Il ne nous a pas subventionné, mais fait ouvrir une espèce de bar, en relation avec l’Alpil. Cela nous a permis d’avoir un lieu, cela nous a rendus visibles. C’est à partir de là que les choses ont démarré, on a eu une aide de la Drac, qui nous a permis d’améliorer notre autonomie financière. Et puis nous avons aussi dégagé pas mal de recettes propres en vendant des sites Internet. C’était le début, les entreprises étaient demandeuses et nous avions des compétences sur ces questions.

Comment avez-vous « atterri » sur le plateau de la Duchère ?
Wilfrid Haberey : Là encore je pense qu’il y a eu une rencontre déterminante avec Fabrice Lextrait, qui était chargé d’étude au sein du Cabinet Bleu Ciel. C’est quelqu’un avec qui nous avons beaucoup échangé. Ce cabinet était chargé de travailler sur le Grand Projet de Ville (GPV) et il a eu l’intuition de s’appuyer sur des équipes artistiques. Il a aussi rédigé un rapport sur les friches qui a eu pas mal de retentissement et a rendu crédibles ses propositions. Ensuite Fabrice Lextrait a rendu son rapport pour la Duchère et il a préconisé l’installation permanente d’une équipe artistique. Et je pense qu’il y a eu alors un véritable échange, nous lui donnions des idées, mais il a aussi contribué à formaliser les nôtres, à être plus précis sur ce que nous voulions en matière artistique et sur comment le faire dans un milieu comme celui-ci, sur un quartier a priori pas favorable. Pour le GPV proprement dit, nous avons fait des projets, des propositions, pour présenter comment nous envisagions notre présence sur le quartier.

Quelles sont les actions que vous menez ici ?
Nathalie Veuillet : Par exemple nous avons proposé un musée éphémère, qui se développe progressivement dans une barre d’immeuble au fur et à mesure que les gens s’en vont et avant que cette barre ne soit démolie en 2009. Les appartements, environs 60 m2 sont confiés à des artistes qui y font exactement ce qu’ils veulent. Cela s’inscrit dans un projet plus vaste, appelé Sputnik.
Dans Sputnik, nous avons parodié le jargon de la rénovation urbaine pour développer des actions spécifiques. Ainsi les ZAT qui sont des Zones artistiques temporaires, et qui nous permettent de travailler sur les micros territoires propres au quartier. Par exemple partir à la redécouverte d’un espace public comme la terrasse panoramique de la MJC, qui surplombe tout Lyon. Ou alors s’installer dans le petit amphithéâtre de verdure du Parc du Vallon. Notre ambition est aussi de remettre en circulation le quartier avec la ville en faisant essaimer des événements qui se tiennent en centre ville comme les Nuits Sonores, ou la Biennale d’Art Contemporain.

Comment communiquez-vous ?
Nathalie Veuillet : Nous avons des relais sur le quartier. Finalement ici, la communication traditionnelle ça ne fonctionne pas, les flyers, c’est bien pour le centre ville, les affiches aussi. Ici, ce qu’il faut c’est une communication orale, amorcer un bouche-à-oreille. Nous avons pour cela des têtes de réseau, des gardiens d’immeubles qui sont un peu comme des centrales d’info, qui redistribuent les informations aux habitants qui discutent entre eux… C’est très artisanal, mais c’est ce qui marche et surtout c’est ce qui nous permet de toucher un public nouveau, qui ne fréquente pas les lieux culturels, qui n’est absolument pas habitué à l’idée d’aller voir un spectacle ou une exposition.
Wilfrid Haberey : C’est aussi un public très direct, qui ne mâche pas ses mots, qui peut-être aussi très « rentre dedans ». Aussi, on ne laisse pas les artistes qui font une expo seuls avec les habitants, on cherche toujours à organiser la médiation, à faire en sorte que le dialogue s’amorce, que la critique soit constructive, sinon on n’aboutit à rien.

Quels sont vos partenaires sur le quartier ?
Nathalie Veuillet : Nous avons une relation qui se développe et se consolide avec l’Opac. Par exemple ce que nous faisons en matière de lectures déambulatoires, d’installations plastiques dans les appartements ne pourrait pas se faire sans le soutien de l’Opac. Il faudrait aussi que nous nous occupions davantage des bailleurs privés, qui sont certainement demandeurs d’interventions artistiques, qui contribuent à renverserl’image que l’on peut se faire du quartier de la Duchère. Comme vous le voyiez c’est un quartier très ouvert, très verts, qui surplombe la ville et que les lyonnais connaissent finalement peu. Mais en même temps je ne suis pas sûre de la pertinence d’aller voir ces entreprises toute seule. Il me semblerait plus intéressant de mutualiser la recherche de partenaires privés au sein d’une fondation sous l’égide du Grand Lyon. Elle aurait vocation à soutenir tous ces projets qui se déroulent en périphérie, dans des quartiers en renouvellement urbain. Cela permettrait de rassurer les bailleurs privés, mais aussi et peut-être surtout d’effectuer un travail de recherche de financement privé qui soit rationnel et fait par des professionnels. Nous pouvons « décrocher » au coup par coup de l’argent, mais je pense que si les entreprises avaient un interlocuteur pérenne
qui sache dialoguer avec elles et avec nous, nous franchirions un grand pas dans ces relations que nous essayons d’initier entre le secteur privé et le secteur culturel, sans désengagements des collectivités publiques cela s’entend.
Wilfrid Haberey : Je crois vraiment aussi que les entreprises commencent à prendre la mesure de l’impact du secteur culturel. Tout le monde l’a bien compris lors de la paralysie du festival d’Avignon par les intermittents, les gens ont réalisé que cela générait des flux économiques importants. Sans parler du fait que l’intervention artistique permet de transformer l’image d’un territoire. Et puis maintenant qu’il y a une forte incitation fiscale, je pense que les entreprises vont s’investir davantage dans le secteur, je le souhaite en tout cas !

Que retirez vous de quinze ans d’activité, vous considérez vous comme une entreprise aujourd’hui ?
Nathalie Veuillet : Incontestablement il y a des similitudes avec le secteur de l’entreprise. Ce qui nous distingue fondamentalement c’est notre rapport au profit, qui n’est pas du tout le même : la seule chose que nous visons, c’est l’équilibre, qui assure la pérennité de la structure et donc la possibilité de poursuivre les projets. Par contre, nous sommes sûrement proches de l’entreprise dans la gestion de l’équipe, il y a une dimension de management de projet incontestable. Même chose quand nous avons une nouvelle production, il nous faut convaincre des partenaires, trouver lesmoyens de produire et ensuite séduire des spectateurs. Je dirais que nous sommes plutôt une start’up. C’est précaire comme une start’up et ça demande la même énergie, la même
créativité. Et puis on n’est pas non plus une entreprise de culture de masse, on ne cherche pas la rentabilité via une audience importante. On préfère toucher 10 habitants avec une interaction qualitative. Il nous arrive aussi d’organiser de grands événements, nous avons par exemple proposé un picnic géant pour 600 personnes ou une soirée concert liée aux Nuits Sonores, mais ceci n’est pas notre objectif premier.
Nous sommes plus près de l’économie du luxe que de la grande surface, à ceci près que nous sommes presque toujours gratuits…

Quelle est à votre tour votre influence sur les jeunes compagnies qui se montent ?
Nathalie Veuillet : Je ne pense pas que nous ayons fait école, ce serait présomptueux. Mais tout de même à notre tour, après avoir été aidé par des entreprises, des responsables politiques, des directeurs d’affaires culturelles, nous aidons des compagnies, des projets. Par exemple, nous donnons un coup de main pour le tournage d’une vidéo, des conseils pratiques. On a aidé Infraksound ou Grrnd Zero. Je ne suis pas sûre pour autant que cela soit modélisable, ce sont toujours à la base des rencontres, des échanges faits sur des envies, un respect mutuel. Nous n’allons pas devenir une école de management d’entreprise culturelle !


 



Téléchargements
> Nathalie_Veuillet.pdf (pdf-76ko)
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Fiche actualisée le : 01/02/2008
 
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